Culture

Il y a des amours heureuses

Hervé Bentégeat, mis à jour le 28.06.2012 à 11 h 57

Quatre histoires d'amour d'écrivains émergent, qui pour une fois démentent les vers d'Aragon selon lesquels «il n'y a pas d'amour heureux».

Graffiti dans le Sud de Londres. 29 novembre 2011 REUTERS/Andrew Winning

Graffiti dans le Sud de Londres. 29 novembre 2011 REUTERS/Andrew Winning

Parlons un peu d’amours. Souvent, avec les écrivains, elles sont houleuses ou tragiques. Pas là: Joyce, Céline, Sagan, Sollers, en ont vécu d’heureuses, qu’un livre ou un événement récent nous rappellent.

Amour obscène

C’est celui de Joyce pour Nora, rencontrée en 1904 à Dublin, alors qu’ils ont vingt ans à peine. Lui, qu’on appelle Jim, a déjà dans la tête les œuvres qui lui vaudront une réputation mondiale (Portrait de l’artiste en jeune homme, Finnegans Wake, Ulysse…), elle est…femme de chambre dans un hôtel. Elle sera la grande, l’unique passion de Joyce, jusqu’à la tombe.

Une passion d’abord érotique, pour ne pas dire pornographique. Les lettres innombrables qu’il lui enverra pendant vingt ans (publiées chez Rivages Poche [1]) sont truffées de passages obscènes qu’il lui arrive de signer: «Ton Frère Chrétien en Luxure»: «Sois ma putain, ma maîtresse (ma petite maîtresse branleuse! ma petite pute salope!)… ». «Baise-moi, ma chérie, de toutes les nouvelles manières que ton désir te suggérera…soit à califourchon sur mes jambes alors que je suis assis dans un fauteuil et me chevauchant en tressautant, faisant virevolter les volants de ta culotte, et ma queue raide s’enfonçant dans ton con, soit me chevauchant sur le dossier du sofa…». Ailleurs, il la pousse à décrire par le menu les choses les plus «secrètes et dégoûtantes»…

Joyce n’y allait pas de main morte. Dans ses romans non plus, d’ailleurs, ce qui lui vaudra d’être honni par ceux qui aiment la littérature à condition qu’elle soit lisible et bienséante. Etait-ce sous l’emprise de l’alcool, dont il a abusé très tôt? Ou y a-t-il simplement dans tout poète un cochon qui sommeille (voir Baudelaire, Rimbaud, Larbaud, Valéry…)?

Nora, qu’il finit par épouser, ne fut pas qu’une incomparable maîtresse. Sans être une muse, elle fut un soutien indéfectible au cours d’une existence qui connut de nombreuses périodes de doute et de vaches maigres.

Amour aveugle

Lucette Almanzor aura 100 ans le mois prochain. Elle est la veuve de Louis-Ferdinand Destouches, autrement dit Céline. Elle habite toujours Meudon, où l’écrivain est mort il y a plus d’un demi-siècle, entourée de ses chats et de ses perroquets. Un ouvrage collectif [2] lui rend un hommage aussi touchant qu’inattendu. On y apprend notamment qu’un grand nombre de «people» a fait le pèlerinage auprès de cette ancienne danseuse de l’Opéra Comique – Audiard, Malavoy, Arletty, Carla Bruni, Moustaki... Céline avait un faible pour les danseuses: sa grande passion, à laquelle il dédiera le Voyage au bout de la nuit, était une danseuse américaine.

Lucette a connu la fuite à Sigmaringen, l’exil au Danemark, et partagé l’indignité nationale à leur retour en France. C’est l’époque où Céline, qui tire le diable par la queue, accroche sa plaque de médecin à la grille du pavillon de Meudon, et une autre pour Lucette annonçant des cours de danse classique et de caractère.

C’était une femme joyeuse et pleine d’entrain. Il en fallait, pour supporter le caractère dépressif de son mari. Elle continue de vouer à Louis-Ferdinand un culte sans faille, le tenant pour le plus grand français du XXe siècle… et un homme d’une immense bonté. Elle s’est cependant toujours opposée à la réédition des pamphlets antisémites de Céline.

Amour filial

Denis Westhoff aura attendu 50 ans pour dire la dévotion qu’il porte à sa mère, Françoise Sagan [3]. On aurait cru pourtant que l’amour maternel n’était pas chez elle la première des vertus. Les boîtes de nuit, les voitures de sport, les casinos, les drogues, les amis, les amants, les amantes, et l’écriture, semblaient avoir pris toute la place. Mais non: la vie de patachon de ses parents ne l’a pas empêché d’être un enfant heureux. Denis se souvient d’un festival de gaîté, d’humour, d’intelligence, de générosité, de liberté, de tolérance. D’une maison normande où régnaient la bienveillance et l’harmonie.

«C’est un havre où je n’ai jamais vu de dispute… J’y ai passé mes vacances depuis l’âge de trois jusque très tard… J’y ai connu les sentiments de tranquillité et de plénitude absolue que l’on éprouve à 5, 6 ou 10 ans. Ma mère partageait ce même attachement profond à la maison… Parfois, après le déjeuner, elle allait se garer avec sa voiture dans l’allée sous les hêtres, faisait coulisser le toit ouvrant, renversait la tête en arrière sur l’épais dossier de son siège et regardait l’éclat du soleil dans les feuilles, le mouvement des branches».

Il sait tout de la fragilité de sa mère, des descentes de police, des démêlés fiscaux, de la triste fin, mais il a l’indulgence d’un fils aimant.

«Je finis par penser qu’elle était une sainte; une sainte moderne, qui assumait ses goûts, ses choix et sa liberté, qui avait un profond respect de l’autre, un amour de l’autre, et le souci constant de ne pas lui faire du mal».

Amour clandestin

Dans le microcosme germanopratin, on savait que Philippe Sollers entretenait depuis des décennies une liaison mystérieuse avec une fort jolie femme, et qu’ils partaient régulièrement ensemble à Venise.

La belle dame vient de mourir, presque centenaire. Elle s’appelait Dominique Rolin. Romancière elle aussi, elle avait un visage de madone lumineuse et grave, une distinction de haut vol et une plume sensible.

Ils s’étaient rencontrés dans les années 1950, au cours d’un déjeuner littéraire. Elle avait 45 ans, lui 22. Elle sortait d’un deuil écrasant. Le jeune bordelais ambitieux, facétieux et culotté, lui plut. Les promesses que recelait son premier roman (Une curieuse solitude), son côté rebelle, agitateur, foutraque, son amour immodéré des mots, sa détermination à devenir quelqu’un, séduisirent cette femme issue d’un milieu bruxellois classique avec lequel elle avait déjà rompu. Elle croyait ne plus pouvoir écrire, il lui redonna cette étincelle sans laquelle rien n’est possible. Il lui redonna vie, tout simplement. On aime ou on déteste Sollers, mais il y a en lui une énergie toujours intacte, un plaisir et une liberté contagieuse. Quant à lui, il faudrait lui demander ce qui lui a inspiré cette longue passion, au-delà de l’évidente beauté, qui ne suffit jamais à retenir si longtemps. Peut-être un attachement ancien à l’élégance retenue, à la grâce sans apprêt, à une certaine forme d’aristocratie que l’on devine chez Dominique Rolin. Peut-être...

Elle l’appellera «Jim», comme Joyce. Ils se mettront l’un et l’autre dans leurs livres respectifs, sous des masques d’emprunt. En 1988, elle publie Trente ans d’amour fou, qui lève déjà un coin du voile, puis, en 2000, un Journal amoureux transparent.

Pendant que Philippe Sollers devenait un mandarin des lettres françaises – après en avoir été un trublion -, elle continuait de rester dans l’ombre. Elle fut notamment membre du jury du Prix Femina, dont elle démissionna pour excès de conformisme.

Venise n’est plus là pour eux. Cette ville a vu tant d’amoureux, célèbres ou anonymes, qu’elle en garde toujours une trace…    

Hervé Bentegeat

[1] Lettres à Nora, de James Joyce, Rivages Poche, traduit par André Topia. Retourner à l'article

[2] Madame Céline, Editions Pierre-Guillaume de Roux. Retourner à l'article

[3] Sagan et fils, de Denis Westhoff, chez Stock. Retourner à l'article

Hervé Bentégeat
Hervé Bentégeat (26 articles)
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