Economie

L'Espagne aux soins intensifs de l'hôpital financier

Moisés Naím, mis à jour le 12.06.2012 à 10 h 30

Après la Grèce, l’Irlande et le Portugal, ce sont l’Espagne et l’Italie qui subissent de plein fouet les dégâts de la crise de la zone euro. De ces deux nations, laquelle est en plus mauvaise posture?

Carmen a été expulsée de son appartement, Madrid juin 2012. REUTERS/Susana Vera

Carmen a été expulsée de son appartement, Madrid juin 2012. REUTERS/Susana Vera

Si politiquement, l’Italie est plus mal en point que l’Espagne, économiquement, c’est cette dernière qui est la plus touchée. Mais dans la mesure où les troubles politiques sont en général préjudiciables à l’économie, les situations peuvent s’inverser. Le contexte politique de l’Espagne pourrait bien se détériorer, et l’avantage économique qu’affiche pour le moment l’Italie peut très vite s’évaporer.

En tout état de cause, ces deux pays sont dans une situation de grande précarité. A l’heure actuelle, c’est l’état des banques espagnoles qui mobilise toute l’attention de l’Union européenne. Mais il n’y a pas si longtemps, on voyait déjà l’Italie privée des financements internationaux, une menace qui avait alors alarmé les Espagnols. Auparavant encore, l’Italie subissait une grave crise politique qui paralysait la prise de décisions et conduisait au remplacement de Silvio Berlusconi par Mario Monti. Autant dire que les perturbations passent d’un pays à l’autre, provoquant des soubresauts qui font de la présivibilité et de la stabilité de vieux souvenirs.

La prudence force à se dire que les crises et les surprises continueront de se produire tant que l’UE ne mettra pas en place un cadre commun de politiques économiques, qui soit acceptable socialement, crédible financièrement et, bien entendu, durable.

L’Espagne admise aux soins intensifs

Une chose est sûre, l’Espagne a été admise aux soins intensifs de l’hôpital financier. Les maux qui affectent ce patient sont imputables à 15 ans de mauvaises habitudes et une répugnance à changer de style de vie (économique). Comme chacun sait, il n’y a rien de tel que de survivre à un infarctus pour se résoudre à cesser de fumer, à manger plus de fruits et légumes et à faire davantage de sport. L’Espagne aurait dû faire il y a quelques années ce qu’elle a commencé, trop tard. Sans compter qu’elle a fait les choses à moitié et en rechignant.

Toujours est-il que depuis peu, elle se met à abandonner ses mauvaises habitudes –par exemple le fait de cacher à la population la quantité de portefeuilles risqués accumulée pendant une décennie ou plus par des politiques qui se sont fait passer pour des banquiers.

Pour l’heure, la priorité consiste à survivre à l’infarctus et à faire en sorte de minimiser ses séquelles. Chacun sait aussi à quel point il est important d’éviter de contracter d’autres virus, qui circulent dans l’hôpital financier. Comme dans un véritable établissement de soins hospitaliers, les salles d’urgence financières grouillent de mauvais microbes et de modes opératoires inadaptés qui, au lieu de traiter le patient, l’affaiblissent encore plus (l’hyper-austérité en est un).

L’hôpital financier a ses limites

Rien de tout cela ne sera suffisant pour assainir l’état du malade. Pour qu’il recouvre une stabilité durable et retrouve la voie de la prospérité, il faut opérer des changements bien plus profonds. Comme l’a fait remarquer Uri Dadush, un économiste de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, les causes racines de la crise européenne ne sont pas de nature budgétaire ou financière. A l’origine, la crise est due à la perte de compétitivité des pays, à l’image de l’Espagne ou de l’Italie, par rapport à l’Allemagne notamment.

Uri Dadush a calculé qu’entre 1997 et 2007, le taux de change réel s’est réévalué de 11% en Espagne et de 9% en Italie (leurs produits à l’exportation sont donc devenus plus chers dans ces mêmes proportions). Tandis qu’en Allemagne, sur la même période, le taux de change réel s’est dévalué de 14% (c’est-à-dire que les pays qui importent des produits allemands ont bénéficié d’une baisse de prix équivalente). Inévitablement, le niveau des exportations de l’Espagne et de l’Italie a respectivement diminué au profit de celui des Allemands.

Dans la décennie qui a précédé la crise, le total des exportations de l’Espagne (exprimé en proportion du PIB) a chuté de 3,4% et celui de l’Italie de 1%, alors que celui de l’Allemagne a pris l’ascenseur: 20% d’augmentation! Malgré cela, le taux de croissance espagnol a été deux fois supérieur à celui de l’Italie, une expansion favorisée par la construction immobilière. Représentant seulement de 4% du PIB en 1995, ce secteur économique contribuait à 12% de l’économie espagnole en 2007. En Italie, le secteur de la construction est passé de 4% à 6%, ce qui explique en partie pourquoi les banques espagnoles sont plus fragiles que celles d’Italie.

Madrid et Rome doivent rechercher de nouvelles sources de croissance. Celles-ci viendront nécessairement d’un secteur privé plus à même de faire face à la concurrence des marchés internationaux. Ce sont ces nouvelles sources de croissance, et non pas l’austérité budgétaire ou les acrobaties financières, qui éviteront aux économies malades de devoir être admises de temps à autre aux soins intensifs.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

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Editorialiste
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