France

Les gueules cassées d'Afghanistan

Romain Mielcarek, mis à jour le 14.06.2012 à 9 h 12

Comment l'armée française gère les militaires français sérieusement blessés dans cette opération.

Base aérienne de Kaia, en janvier 2012. Cérémonie pour quatre soldats tués. REUTERS/ECPAD/Ghislain Mariette/

Base aérienne de Kaia, en janvier 2012. Cérémonie pour quatre soldats tués. REUTERS/ECPAD/Ghislain Mariette/

En parallèle du décompte macabre des soldats tués en Afghanistan, un autre, beaucoup moins connu, est tenu par les médecins militaires. Alors que 87 soldats ont été tués dans cette opération depuis 2001, ils sont maintenant près de 700 à avoir été blessés. Un ratio de 1 mort pour 7 blessés dont se félicitent les équipes de chirurgie du service de santé des armées. Un chiffre qu’ils s’appliquent à comparer à ce qui se faisait pendant la guerre du Vietnam où l’armée américaine avait compté un mort pour trois blessés.

Un progrès qui est le résultat direct d’un fort investissement dans la médecine de guerre: aujourd’hui, tous les soldats sont capables d’effectuer les gestes qui sauvent sur leurs camarades en attendant qu’une série de chirurgiens ne se relaient à ses côtés, au sol, dans l’hélicoptère, à Kaboul puis dans l’avion à destination de Paris. Cette course contre la montre doit permettre à n’importe quel soldat touché d’être pris en charge dans la capitale afghane en moins de deux heures et d’être de retour en France en moins de 48 heures.

«Le corollaire, c’est que nous avons des blessés plus graves dont les séquelles se font plus présentes dans le quotidien», précise le médecin en chef David Rogez, chef du service de rééducation et de réadaptation de l’hôpital d’instruction des armées Percy. Les soldats rentrent vivants, mais les corps sont polyfracassés, polycriblés, par balles ou par éclats d’obus, brûlés, touchés en de multiples endroits par toutes sortes de projectiles.

Les plus malchanceux ont des lésions cérébrales irrémédiables, des paraplégies ou des tétraplégies qui les cloueront à vie dans des fauteuils roulants. Les plus chanceux auront des membres amputés. Car si le tronc et la tête sont plutôt bien protégés par les gilets et les casques, les membres restent exposés et sont touchés dans 80% des cas.

Le séjour à l’hôpital est lourd. Certains subissent plusieurs dizaines d’opérations réparties sur plusieurs semaines, puis des parcours de réadaptation qui dureront entre trois mois et deux ans. Il faut s’habituer à se débrouiller avec un membre en moins, apprendre à vivre avec une aide permanente dans les moindres gestes du quotidien.

Blessés pour la France?

Le médecin raconte, entre plusieurs chiffres, les anecdotes de quelques blessés de guerre. Un mari, obligé de porter une prothèse de la main pour que son épouse puisse s’habituer à cette conséquence de son séjour en Afghanistan. Un autre, plus jeune, qui se fait disputer par une passante sur un parking de supermarché parce qu’il s’est stationné sur une place handicapé. Alors qu’il cherchait à cacher sa jambe manquante, le voila obligé de soulever son pantalon pour se justifier. « En même temps, ironise le soignant, qui pourrait imaginer qu’un jeune, physiquement très bien bâti et plutôt beau garçon puisse être un blessé de guerre ? »

C’est déjà ce que faisait remarquer un officier de l’armée de terre, il y a quelques mois. Le lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, amputé du tibia suite à un tir de mortier, s’interrogeait sur le statut de ces soldats:

«Aujourd’hui, les anciens combattants ont 25 ans. Une fois la partie urgente passée, il va falloir que je me soigne toute ma vie. Il va falloir que je justifie ma blessure en fournissant des papiers et un dossier lors de chaque consultation.»

Avec l’augmentation du nombre de blessés, l’armée a du s’interroger sur leur place dans l’institution. Longtemps laissés sur le côté, ils sont aujourd’hui pris en compte par leurs formations. «Tous les amputés sont renvoyés en régiment, explique le médecin en chef David Rogez. C’est assez logique: certains d’entre eux ont très peu de séquelles. Le commandement a évolué et les habitudes ont commencé à être bousculées.» Ceux qui disposent de savoir-faire spécifiques pourront ainsi très bien poursuivre leur carrière, comme instructeur de tir ou de déminage par exemple.

Pour les autres, ce sera une prise en charge à vie. Une pension d’invalidité prévue par leur statut de militaire, qui sera payée par le ministère de la Défense. Un soutien fournit par la Cellule d’aide aux blessés de l’armée de terre (Cabat). Cette dernière reste financée par des associations. Dépendante de la générosité des donneurs, elle est le seul moyen pour les familles de pouvoir séjourner aux côtés de leurs blessés pendant l’hospitalisation. C’est cet organisme qui prend en charge leur logement et une partie de leurs repas.

En février dernier, le ministère de la Défense a annoncé pour la première fois la prise en charge de plusieurs prothèses (d'une valeur de 52.000 à 57.000 euros chacun) pour ses blessés. Un geste exceptionnel: une quinzaine de pièces, en partie destinées à des blessés en Afghanistan, qui seront ainsi payées en partie par l’Etat par l’intermédiaire de l’office national des anciens combattants et blessés de guerre ainsi que de la caisse nationale militaire de sécurité sociale. Le reste, reste à la charge des associations.

Invisibles

L’armée reste discrète sur ses blessés. En dehors de quelques périodes de médiatisation exceptionnelle, comme le 14 juillet 2011 où ces derniers ont été mis en avant sur les rangs comme dans l’opération de communication qui allait avec, il est difficile pour des journalistes de les rencontrer. Sans être tabou, le sujet reste particulièrement délicat.

Ces hommes bénéficient pourtant d’un statut bien particulier. Les blessés de guerre ne sont pas des accidentés du travail comme les autres. Ils sont soumis à un registre légal spécifique qui prévoit depuis une loi d’août 1790 une «dette de reconnaissance de l’Etat». En 1917, Georges Clémenceau déclarait qu’ils avaient «des droits sur nous». Cette formule entend une gratuité des soins liés à ces blessures ainsi qu’une demi-part en moins sur les impôts. Une réalité que la France a longtemps admise pour les survivants des guerres mondiales mais qui reste parfaitement ignorée pour des conflits plus éloignés comme l’Afghanistan.

Le personnel soignant des infrastructures militaires parisiennes salue la volonté de ces blessés qui se plaignent rarement. A Percy, on assure que les dépressions sont rares et qu’il n’y a, de mémoire, pas eu de suicides. C’est pour les familles que c’est le plus difficile. Si les soldats se préparent à ce type de sacrifices, les épouses, les parents et les enfants ont plus de mal à l’encaisser. Là aussi, les cas d’abandons resteraient anecdotiques. Les blessés et leurs proches bénéficient d’une prise en charge, d’un suivi et d’un conseil conséquents qui leur donnent toutes les clefs pour traverser l’épreuve.

Et pour les autres? Ceux qui ne sont pas blessés physiquement? Le choc psychologique est de plus en plus admis et pris en considération par l’armée. Les soldats bénéficient aujourd’hui systématiquement d’une sensibilisation à ce sujet, d’un séjour de décompression après leur retour d’Afghanistan et d’un suivi psychologique sur la durée.

Sans qu’il y ait un chiffre officiel précis, on estime à 50.000 le nombre de soldats français qui ont effectué au moins un séjour en Afghanistan. Parmi eux, nombreux sont ceux qui décrivent les symptômes d’un choc post-traumatique: difficulté à reprendre une vie normale, ennui dans le quotidien, incompréhension avec les proches, frustration de ne pas pouvoir retourner sur le terrain avec les autres.

Nombreux sont ceux, aussi, à décrire les descentes aux enfers de ces hommes qui ne sont pas tout à fait revenus sains et saufs : alcoolisme ou ruptures familiales. Reste qu’il est difficile, faute d’études sérieuses et conséquentes, d’évaluer le rôle qu’a pu jouer l’Afghanistan dans les accidents de vie de ces individus.

Romain Mielcarek

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