Economie

Et si la gauche renationalisait les télécommunications?

Eric Le Boucher, mis à jour le 20.06.2012 à 13 h 59

Pas pour retourner nostalgiquement en arrière, mais bien pour redresser un secteur malade dans lequel la France était jadis en pointe.

REUTERS/Andrew Burton

REUTERS/Andrew Burton

La France a été très en avance dans l’arrivée d’Internet première génération (ADSL), elle prend aujourd’hui du retard dans les télécommunications haut débit. C’est la leçon d’un colloque dont Les Echos ont fait état.

On ne comptait que 665.000 abonnés haut débit fin 2011. En un an seulement, 82.000 foyers se sont raccordés à la fibre optique. Il faudra un siècle pour équiper le pays à cette vitesse. C’est un fiasco. Pourquoi? A cause, paradoxalement, de la bonne qualité des liaisons ADSL, d’abord. Les Français ne voient pas l’utilité de gagner encore en débit. A cause de la complexité de la réglementation, ensuite. A cause, surtout, de la faiblesse des investissements des opérateurs dans les technologies haut débit.

Free qui avait fait des pieds et des mains pour obtenir une place et l’avait obtenue, a fermé l’an dernier sa filiale dans ce secteur. SFR n’y a jamais mis beaucoup d’argent. Seul France Telecom poursuit son effort, le groupe vise 10 millions de foyers équipés en 2015. Mais au total, il faudrait investir 21 milliards d’euros pour équiper toute la France. Comment les trouver?

Personne ne voit plus de bonne réponse. Les perspectives d’un accroissement du retard français et, pour les mêmes raisons, européen, grossissent. Cette industrie, naguère florissante en Europe, bascule toute entière vers l’Asie. La Chine, mêlant planification et marché, compte 11 millions de foyers équipés en fibre optique. Le géant prend de l’avance.

Pour le nouveau gouvernement français qui cherche à faire repartir la croissance, les nouvelles technologies devraient constituer une priorité. Il est urgent de remettre à plat l’ensemble du fonctionnement de la filière télécom et de reconstruire le couple concurrence/investissement qui a conduit à l’échec.

Le choc provoqué par Free

Olivier Sichel a une solution originale: repenser drastiquement la regulation du numérique en remettant l’Etat au cœur de la politique du numérique. Ancien PDG de Wanadoo, Olivier Sichel est sorti du groupe France Telecom en 2006 pour rejoindre la société de capital risque Sofinnova. Comme investisseur dans les hautes technologies, il suit encore le secteur avec un regard inquiet.

L’arrivée de Free «a fait entrer la concurrence dans le secteur de la téléphonie mobile. C’est un vrai choc», explique-t-il. Un choc, mais pas une rupture technologique, car Free n’apporte aucune innovation, si ce n’est tarifaire. Il abaisse le coût d’un abonnement classique de 45 euros à 19,99 euros et de l’abonnement simple, 60 minutes de conversation, de 10-15 euros à 2 euros. En outre, Free a cassé les habitudes: il n’offre pas les terminaux, il n’a pas de boutique, le client ne prend pas d’engagement.

«Le problème, poursuit Olivier Sichel, c’est que cette arrivée casse aussi la capacité d’investissement des opérateurs.» Orange peut s’en sortir, en étant rémunéré pour relayer les appels de Free, mais ce sera beaucoup plus dur pour les deux autres, SFR et Bouygues. Ces derniers vont couper dans les effectifs, renvoyer les centres d’appel dans les pays à bas salaires, mais la proportion n’y est pas: immanquablement, il faudra sabrer dans les investissements et envisager de mutualiser les réseaux. C’est d’ailleurs le sens de l’invitation faite par Stéphane Richard à ses concurrents Bouygues et SFR. La décision d’introduire de la concurrence pourrait ainsi conduire à terme dans une réunification de l’infrastructure du réseau chez France Telecom.

Pourrait-on aller jusqu’à renationaliser le réseau –ce qui permettrait au passage de réduire les inégalités de territoires et de régler le problème de sureffectifs de France Telecom? Olivier Sichel considère que ce n’est pas tant le problème de la propriété du réseau qui doit être posée que le sens stratégique des décisions prises dans le domaine.

L’Europe devrait changer de philosophie, poursuit-il. Elle a tort de sur-réglementer le secteur des télécoms et de pousser à la fragmentation des opérateurs qui, du coup sont mal valorisés en Bourse et peinent à faire des acquisitions technologiques.

En France, l’autorité de régulation, l’Arcep, a fait le choix d’une concurrence par les infrastructures: le retrait de Free de la fibre optique et son incapacité à bâtir un vrai réseau dans le mobile démontre que c’est une erreur. Enfin, l’Arcep focalise sur les télécoms sans regarder les autres acteurs du numérique et notamment les grandes plateformes Internet américaines comme Google qui abusent de leur position dominante et échappent à toute régulation alors que les secteurs s’interpénètrent de plus en plus.

Est-il ainsi cohérent d’avoir accru la fiscalité des opérateurs qui emploient aujourd’hui plus 120.000 personnes en France, alors qu’un acteur comme Google réalise plus d’1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires en France sans payer ni TVA, ni impôts sur les sociétés et en employant quelques dizaines de personnes sur le territoire national?

Une remise à plat de la politique du numérique serait sans doute pour le gouvernement une occasion de créer des emplois dans un secteur porteur, de favoriser réellement l’investissement et la recherche… voire de trouver des recettes fiscales auprès d’acteurs qui ont les moyens de payer.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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