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Aux chiottes l'expo!

Titiou Lecoq, mis à jour le 26.05.2009 à 19 h 29

La lutte pour l'accès aux toilettes n'est pas médiatisée à sa juste valeur.

Partout dans le monde, des gens s'investissent corps et âme pour améliorer la vie du reste de l'humanité. Comme la périphrase «améliorer le sort du reste des êtres humains moins bien lotis que nous» est un peu longue, on les désigne plus souvent sous l'acronyme «ONG». Il y a une myriade de causes différentes à défendre: lutte contre le sida, contre le paludisme, le cancer, les famines, la malnutrition, les enfants-soldats, la drogue, la prostitution forcée, le droit au logement, pour l'accès à l'eau, à l'électricité, aux libertés civiques. Toutes causes hautement nobles.

Et puis, il y a une cause, nettement moins médiatisée : la lutte pour l'accès aux toilettes.

Forcément, présenté comme ça, ce n'est pas très glamour. Et pourtant, ça existe.

Comme la lexie «toilettes» — et ses équivalents «chiottes», «waters» ou «wawa» — n'est pas exactement ce qu'on a conçu de mieux comme mot fort dans un plan marketing pour attirer la compassion des foules, les militants de cette cause préfèrent parler pudiquement de «problèmes d'assainissement». Mais ne vous y trompez pas. C'est bien des chiottes qu'il s'agit.

Si en règle générale, il est difficile pour les ONG de mobiliser l'intérêt général sur une cause précise, en ce qui concerne l'accès aux toilettes on confine au silence absolu. Ce n'est pas un sujet qu'on traite. On n'en parle déjà pas ou peu quand cela nous concerne directement — il est en effet très mal vu de discourir sur l'état de ses selles. Les toilettes et ce qu'on y fait, c'est l'intime par excellence. En comparaison, le sexe est une activité nettement plus socialisante. Par exemple, pour s'excuser d'être obligé de quitter la table à cause de ces impératifs primaires, on préférera un «je vais me repoudrer le nez» ou son équivalent masculin du «je vais me laver les mains».

Dans ces conditions, parler des problèmes de chiottes des pauvres, c'est totalement inimaginable. Personnellement, je me suis déjà demandée comment faisaient les sdf mais, en toute honnêteté, j'ai résolument refusé d'y réfléchir plus longuement et chassé de mon esprit ce questionnement impur. Touchant à ce qu'il y a de bas et de vulgaire chez l'humain, à sa part d'animalité, c'est le tabou ultime.

Et pourtant, c'est un vrai sujet de société. Et c'est là tout le problème. A titre informatif: on va aux toilettes en moyenne six fois par jour. Et au final, on y aura passé près d'une année de notre vie. Le but n'est évidemment pas d'offrir des cuvettes en satin pour poser délicatement son postérieur. Au-delà de la question de la dignité, le souci majeur est d'ordre sanitaire.

La contamination de l'environnement humain par les matières fécales entraîne la transmission de maladies diarrhéiques au nombre desquelles on peut citer le choléra ou la typhoïde. 1,8 million de décès par an sont liés à ces maladies dont 90% concernent des enfants de moins de 5 ans, ce qui en fait la deuxième cause de mortalité infantile dans le monde. Outre ces maladies dites d'origine fécales, l'hépatite A et la poliomyélite se transmettent également à cause des problèmes d'hygiène posés par l'absence de réseau d'assainissement.

L'autre problème majeur est celui de la contamination de l'environnement. Le rejet sans traitement des eaux usées et des excréments entraîne la pollution des eaux de surface (rivière, lac, mer) ou des nappes phréatiques.

Ce qu'il manque pour que ça change: comme souvent, une volonté politique. Mais les militants expliquent «quand on va voir un élu pour lui proposer d'aider à l'assainissement d'un village en Afrique, il nous répond que ses électeurs en ont rien à foutre de savoir qu'il a construit 50 chiottes au Nigéria.» Inaugurer un puits est plus gratifiant que des toilettes. Et effectivement, on n'imagine pas une épouse de président choisir comme cause à parrainer les «problèmes d'assainissement». Toutes les causes humanitaires ne sont pas égales devant les règles de la bienséance.

Pourtant, la mairie de Paris a décidé de faire un effort et de laisser un espace aux associations pour exposer l'ampleur de la catastrophe sanitaire. Un espace qui, évidemment, n'était pas dans les salons dorés de l'Hôtel de Ville mais devant l'église Saint-Eustache. Pendant quatre jours, les parisiens sont donc passés devant des panneaux qui tentaient de les interpeller :


Mais comme quatre jours d'exposition de pancartes en carton, ça parait un peu léger pour sensibiliser le grand public, on vous suggère plutôt d'aller ou pour plus d'informations.

Titiou Lecoq

Note de l'éditeur. Par pudeur modestie, l'auteur de l'article a caché son intérêt personnel pour le sujet.

Image de une: CC Yosoyjulito Flickr

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