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La fin des yaourts?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 08.07.2009 à 14 h 45

Panique au petit-déjeuner. Avec le blocage de 81 laiteries lundi 25 mai en France, les producteurs manifestaient leur indignation face à la baisse du prix du lait: en avril 2009, les industriels ont payé le lait aux agriculteurs 30% de moins qu'en avril 2008. Cet arrêt de production signifie-t-il un jour sans lait au chocolat à la cour de recré, camembert pour accompagner le verre de rouge au déjeuner, et yaourt qui fait du bien de l'intérieur et ça se voit à l'extérieur à la fin du dîner?

Pas d'affolement répond Anne-Sophie Midol à l'ATLA, l'Association de la Transformation Laitière, qui représente les industriels du lait. «C'est gênant pour les industriels, dont les usines sont bloquées, mais pour qu'il y ait une répercussion sur les consommateurs il faudrait que ça dure au moins dix jours».

Y a-t-il un risque de blocage généralisé des 700 centres de transformation laitiers en France pendant plus d'une semaine? Probablement pas.

Le lait, des sensations pures. Et pas trop violentes.

Les relations entre les producteurs et les industriels laitiers sont particulières. C'est dû à la matière première, qu'il faut vendre immédiatement: le producteur et le transformateur se retrouvent donc tous les deux jours pour la «récolte», et leurs liens s'en trouvent renforcés.

«Les industriels n'avaient pas mesuré la réaction qu'engendrerait leur décision» constate Florence Loyer, de la Fédération Nationale des Produits Laitiers, qui représente les producteurs, «et nous non plus d'ailleurs! Mais quand les producteurs ont reçu leur bordereau de paiement avec 30% de moins par rapport au même mois en 2008, c'est monté tout de suite».

Quant à Anne-Sophie Midol, elle affirme que les industriels vont «essayer de conserver le prix du lait sur l'année 2009, même s'il a baissé pour avril, parce qu'on ne veut pas que des producteurs quittent le métier». Elle ajoute que le prix du lait français, s'il est certes plus bas que l'année dernière, reste supérieur à la moyenne européenne. «Depuis début 2009 la moyenne est entre 180 et 220€ pour mille litres de lait en europe, en France on est à 310€. Seuls la Finlande, Chypre et la Grèce ont des prix plus élevés».

Le problème, c'est la poudre

Les 87 790 exploitations laitières produisent la matière première. Le lait est ensuite transformé, pour 70% en produits de consommation (lait entier, demi-écrémé, écrémé, fromage, yaourt), et pour 30% en «produits industriels».

Si, dans la vie, vous produisez du yaourt, après écrémage du lait il vous reste de la crème, qui ne vous intéresse pas pour votre production. Il s'agit de transformer cette crème en un produit industriel, un produit stockable, transportable et donc exportable, comme la poudre de lait, ou le beurre, que l'on peut congeler.

Or ces produits ont connu cette année de gros problèmes. En 2008, bonheur, leur prix avait flambé: la Nouvelle-Zélande et l'Australie étaient absentes du marché à cause d'une importante sécheresse, l'Argentine avait élevé ses droits de douane pour garder la production laitière au sein du pays, et l'Asie était en forte demande de produits laitiers. Mais 2009 marque le retour de ces pays et l'arrivée en force des Etats-Unis sur le marché, avec en outre la crise économique qui n'arrange rien. Résultats, pour pallier leurs pertes les industriels payent moins les producteurs.

Jusqu'à l'an dernier, le Centre National Interprofessionnel de l'Economie Laitière (CNIEL) donnait des recommandations de prix pour le lait. «Mais à cause de la demande, qui était plus forte que l'offre en 2008, les prix ont augmenté jusque dans la grande distribution dans un contexte où le gouvernement se battait contre l'inflation» analyse Florence Loyer. «Il a donc interdit la discussion entre les acteurs des produits laitiers, ce qui a déstabilisé l'équilibre entre producteurs et industriels».

Devant la dégradation des marchés, et sans la médiation du CNIEL, un accord entre ces deux acteurs n'a pu être trouvé, et les industriels ont décidé des prix unilatéralement, provoquant ainsi la colère des producteurs, les blocages, et les manifestations sur tracteurs.

Et l'Europe dans tout ça ?

Alors qu'une partie des éleveurs bloquaient 81 laiteries en France, d'autres producteurs, français, allemands, belges, ont manifesté avec leurs tracteurs à Bruxelles. «Bruxelles a une responsabilité non négligeable dans cette crise» explique Florence Loyer, «si les prix sont devenus si volatils c'est à cause de la réforme de la PAC en 2003». Avant cette réforme, l'Union Européenne distribuait de nombreuses aides aux laitiers, notamment des aides à l'exportation ou au stockage des produits. Autrement dit, Bruxelles permettait de protéger les produits industriels laitiers des fluctuations du marché.

Pour autant, la FNPL se concentre sur les industriels et les pouvoirs publics français. «Il y a clairement une politique très libérale au niveau de la Commission Européenne, donc ils ne vont pas résoudre fondamentalement le problème» affirme Florence Loyer. Et en effet, les négociations à Bruxelles entre les ministres de l'agriculture français et allemand et le reste des Etats membres n'ont pas obtenu de résultats significatifs.

Les producteurs comme les industriels se tournent donc vers les deux médiateurs nommés la semaine dernière par le gouvernement qui comptent faire des propositions lors de la réunion interprofessionnelle prévue pour jeudi 28 mai.

Cécile Dehesdin

(Photo: manifestation des producteurs laitiers à Boulogne sur Mer le 19 mai, REUTERS/Pascal Rossignol)

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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