Monde

La contre-offensive européenne de Merkel

Daniel Vernet, mis à jour le 11.06.2012 à 5 h 13

La chancelière allemande, en proposant à ses partenaires une relance du projet d’Union politique européenne calqué sur le modèle allemand, reprend l'initiative face à François Hollande. Au Président français de répondre.

Angela Merkel et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso à Berlin, le 4 juin, 2012. REUTERS/Bundesregierung/Guido Bergmann

Angela Merkel et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso à Berlin, le 4 juin, 2012. REUTERS/Bundesregierung/Guido Bergmann

François Hollande a dominé la scène européenne pendant un mois depuis son élection à la présidence de la République, reléguant Angela Merkel à un rôle de figurante. La contre-offensive de la chancelière allemande n’a pas tardé.

Elle a pris deux formes. D’une part un programme sur la politique économique européenne, d’autre part une relance du projet d’Union politique. Et elle a tout de suite marqué un point. Pressé en Europe par le Président français et soumise aux revendications de l’opposition social-démocrate à l’intérieur, elle a réussi à desserrer l’étau.

Les propositions allemandes sur la politique économique sont sans surprise. Confiées au ministère de l’Economie dirigé par le chef du Parti libéral, Philip Rössler, elles reprennent les idées défendues depuis longtemps par Berlin. La réduction des dettes publiques est la condition d’une croissance durable, tel est le credo du gouvernement allemand.

Suivent une série d’initiatives que les partenaires européens sont invités à prendre d’urgence. Il s’agit de s’inspirer du modèle allemand qui a permis au pays de maintenir sa compétitivité et de rétablir ses finances publiques: développement du chômage partiel, flexibilité du marché du travail, retraite à 67 ans, mini-jobs à 400 euros par mois, etc.

Satisfaction du SPD

L’Allemagne fait quelques pas en direction de ses partenaires de la zone euro les plus fragiles en acceptant une augmentation du capital de la Banque européenne d’investissement et une mobilisation des fonds structurels non-utilisés, voire des «project-bonds», bien qu’elle se méfie d’une politique de grands travaux.

Le Parti libéral, allié à la démocratie-chrétienne dans la coalition gouvernemental, a été obligé d’avaler une couleuvre. Le gouvernement se prononce officiellement pour la création d’une taxe sur les transactions financières, dont les libéraux ne voulaient pas entendre parler jusqu’alors. C’est une concession faite au Parti social-démocrate et aux Verts dont les voix sont indispensables pour la ratification du pacte budgétaire.

Le SPD s’est déclaré satisfait. Il est maintenant prêt à voter la ratification, alors qu’il menaçait d’ajourner les débats jusqu’à l’automne. François Hollande ne peut plus compter sur les «camarades» allemands pour l’aider à faire fléchir Angela Merkel.

Cependant la chancelière s’est ménagé une marge de manœuvre. Les propositions économiques pour l’Europe n’émanent pas de ses services mais d’un ministère. Elle sera donc en mesure d’aller plus loin, si nécessaire, pour obtenir un compromis avec ses collègues lors du Conseil européen des 28 et 29 juin.

Elle continue en tous cas de s’opposer à l’instauration d’euro-bonds, ces obligations qui reviendraient à mutualiser tout ou partie des dettes souveraines, avec en dernier ressort la garantie de l’Allemagne. Pour elle, ces euro-obligations ne peuvent être éventuellement créées qu’au terme d’un processus d’intégration budgétaire et politique de l’Europe, pas au début.

Abandonner des compétences

C’est le deuxième terrain sur lequel Angela Merkel est passée à l’offensive. Elle propose d’ouvrir le chantier de l’Union politique de l’Europe. «Nous devons, pas à pas, abandonner des compétences à l’Europe», a-t-elle déclaré, jeudi 7 juin, dans un entretien à la première chaîne allemande de télévision. 

Elle se prononce pour l’élection au suffrage universel du président de la Commission européenne, qui serait le futur gouvernement économique, l’extension des pouvoirs du Parlement européen et la création de partis politiques au niveau de l’UE. Elle a ajouté que le Conseil de la fin juin «ne réglerait pas tous les problèmes», ce qui est une évidence au vu du programme qu’elle met sur la table.

Il y a, dans cette démarche, un fort aspect tactique. En proposant des objectifs ambitieux, Angela Merkel détourne l’attention des exigences françaises en faveur de mesures immédiates pour la croissance. Si elle ne répond à l’urgence de la situation calamiteuse de la zone euro, elle se pose en bonne européenne soucieuse de relancer une intégration en panne depuis le traité de Lisbonne. Elle répond ainsi aux soupçons qui pèsent régulièrement sur l’Allemagne, supposée moins intéressée par la construction européenne depuis qu’elle a retrouvé son unité.

Cette démarche n’est cependant pas exempte de contradictions. Le dernier Congrès de la démocratie-chrétienne, en novembre 2011, s’était certes prononcé en faveur de l’Union politique européenne mais la droite allemande a depuis longtemps perdu son ardeur européïste. C’est au temps d’Helmut Kohl lui-même qu’elle a abandonné l’objectif des Etats-Unis d’Europe.

Le traditionnel grand bond en avant

En outre, Angela Merkel qui, grandie à l’Est n’a pas vécu l’enthousiasme européen de ses concitoyens de l’Ouest dans les premières décennies de l’après-guerre, n’a jamais manifesté un allant particulier en faveur de l’intégration communautaire. Adepte de la coopération intergouvernementale, elle était notamment très réservée vis-à-vis de la Commission de Bruxelles, dont elle veut faire aujourd’hui le pilier du gouvernement économique européen.

A intervalles réguliers, les responsables allemands proposent un grand bond en avant dans l’intégration européenne. En 1994, c’était le «papier Schäuble-Lamers» qui dessinait un noyau dur autour de la monnaie unique (Wolfgang Schäuble est encore ministre des Finances). En 2000, le ministre des Affaires étrangères de la coalition rouge-verte, Joschka Fischer reprenait l’idée de Jacques Delors d’une Fédération d’Etats-nations dotée d’une véritable Constitution.

Maintenant, c’est le tour d’Angela Merkel.

A chaque fois, les partenaires de l’Allemagne ont fait comme s’ils n’entendaient pas. Les dirigeants français, en particulier, se sont gardés de répondre directement. Il n’est pas sûr qu’il en aille autrement aujourd’hui. Pour prendre les Allemands au mot, il manque des volontaires, même si la chancelière a pris soin de préciser que ses propositions ne s’adressaient pas à tous les pays-membres, mais seulement à quelques-uns qui sont désireux et en mesure d’accepter une intégration plus poussée. C’est l’Europe à deux vitesses, qui elle non plus n’est pas une nouveauté.

François Hollande n’a certainement pas intérêt à rouvrir un débat institutionnel européen qui raviverait les plaies du référendum de 2005 au sein de l’opinion française et… du Paris socialiste. Mais au lieu de faire la sourde oreille, il pourrait prendre Angela Merkel au mot et lui demander par exemple quelles compétences l’Allemagne est disposée à abandonner à l’Europe, quelle nouvelle part de souveraineté elle est disposée à transférer à Bruxelles. Car l’union budgétaire et politique ne saurait être le simple décalque de la discipline financière allemande au niveau européen.

Daniel Vernet

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Journaliste
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