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Roland-Garros: des rivalités bonnes ou mauvaises?

Yannick Cochennec, mis à jour le 10.06.2012 à 8 h 45

En tennis, c'est toujours la même chanson. Voici venu le temps des finales à répétition Nadal-Djokovic après le tube Nadal-Federer. Bonne ou mauvaise nouvelle?

Rafael Nadal, servant contre Novak Djokovic à Londres, le 24 novembre 2010. REUTERS/Stefan Wermuth.

Rafael Nadal, servant contre Novak Djokovic à Londres, le 24 novembre 2010. REUTERS/Stefan Wermuth.

Historique. Le mot est galvaudé à force d’être utilisé à tort et à travers dans le sport. Et pourtant, cette finale de Roland-Garros est bien historique au-delà du fait qu’elle pourrait être la première depuis 1973 à ne pas se terminer un dimanche en raison de prévisions météorologiques très pessimistes.

Historique parce que Rafael Nadal pourrait devenir le premier joueur à gagner sept fois les Internationaux de France (une victoire de plus que Björn Borg). Historique car Novak Djokovic a une chance de devenir le premier champion depuis 1969 à s’adjuger quatre tournois du Grand Chelem consécutivement après ses succès à Wimbledon, l’US Open et l’Open d’Australie. Historique, enfin, dans la mesure où Nadal et Djokovic s’affrontent pour la quatrième fois de suite en finale d’un tournoi majeur –une première dans la saga plus que centenaire du tennis.

L'entrée du tennis féminin dans l'ère médiatique

Une rivalité, Nadal-Djokovic, a chassé une autre, Nadal-Federer, avec cette effrayante précision que 28 des 29 derniers tournois du Grand Chelem ont été enlevés par ces trois hommes! A contrario, les six derniers tournois du Grand Chelem féminin ont été l’affaire de six joueuses différentes. Ces deux situations opposées ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients, même s’il est clair que le tennis féminin, ouvert aux quatre vents des surprises, souffre plus de cette instabilité qui rend son suivi relativement illisible en dépit du succès de Maria Sharapova, redevenue n°1 mondiale, qui lui redonne une apparence de crédibilité. Qui, parmi les spectateurs, gardera le moindre souvenir durable de cette édition 2012 des Internationaux de France? Qui, dans le grand public, est capable de citer les cinq meilleures mondiales du moment? Le tennis féminin paraît aussi changeant et nerveux que le ciel de ce printemps capricieux.

En réalité, le tennis féminin n’a jamais été aussi fort que lorsque son épilogue était connu d’avance avec les sempiternelles finales entre Chris Evert et Martina Navratilova ou celles entre Steffi Graf et Monica Seles qui ont créé leur propre légende et fait entrer le tennis féminin dans l’ère médiatique en rendant leur sport populaire grâce à leurs oppositions. Pendant deux semaines à Roland-Garros, Evert et Navratilova massacraient (plus ou moins) la concurrence -en 1984, Evert colla un 6-0, 6-0 à sa compatriote Camille Benjamin en demi-finales- et réglaient leurs comptes lors de finales toujours très attendues et souvent belles (elles ont été opposées trois fois de suite en finale à Paris entre 1984 et 1986).

Un script anticipé

Depuis 2006, date de la première finale du Grand Chelem entre Rafael Nadal et Roger Federer à Roland-Garros, le tennis masculin est donc placé à son tour sous une sorte de joug de rivalités dominantes, voire écrasantes, au point d’avoir rendu presque prévisible l’issue de la quinzaine de la porte d’Auteuil. En début du tournoi, nous nous étions amusés à donner quelques clés des résultats à venir et force est de constater que nous nous ne sommes pas trop trompés chez les hommes sachant qu’il est hautement probable que Rafael Nadal s’impose à nouveau en raison de sa forme du moment (35 jeux égarés en six matches). C’est bien simple, il broie tous ses adversaires alors que Djokovic est plus à la peine à l’image de ses quatre balles de match sauvées contre Jo-Wilfried Tsonga en quarts de finale.

A quoi a servi ce tournoi masculin de Roland-Garros si ce n’est à dérouler un script largement anticipé? La «rengaine» des mêmes finales d’un tournoi à l’autre est-elle nocive pour l’intérêt que nous pouvons porter à un événement sportif?

Un sport duel

Comme toujours, il y a deux façons de regarder le problème pour peu qu’il s’agisse d’un problème. D’abord, il faut insister sur le fait qu’aucun autre sport que le tennis n’est autant lié à des rivalités individuelles de cette dimension. En effet, le tennis est un sport duel qui met face à face deux opposant(e)s de manière plus ou moins répétée due au fait que la saison commence en janvier et se termine en novembre avec quatre rendez-vous décisifs pour polariser l’attention médiatique. Sa popularité s’est fondée sur ces oppositions de styles et de caractères. Borg-McEnroe, Evert-Naratilova, Connors-McEnroe, Lendl-Wilander, Graf-Seles, Becker-Edberg, Agassi-Sampras, autant de chocs qui ont bercé notre enfance ou notre adolescence avec toujours un parti pris pour l’un ou pour l’autre.

Nadal et Federer, puis Nadal et Djokovic ont repris cet héritage avec cette particularité que leurs rivalités sont pratiquement outrageantes et jamais vues dans l’histoire du jeu masculin. Il n’y en a pratiquement que pour eux, le reste des troupes donnant parfois le sentiment de ne plus y croire pour chambouler cette hiérarchie trop établie. Les scores infligés par Rafael Nadal à ses victimes parisiennes pourraient laisser penser à une forme de consentement au bout d’un ou deux sets. La grande force des uns s’oppose à la relative faiblesse des autres.

Néanmoins, de tels matches au sommet, comme cette ritournelle Nadal-Djokovic de Roland-Garros, restent très attendus et demeurent des rendez-vous incontournables à ne pas manquer. Au milieu des années 90 comme au début des années 2000, le tennis masculin a connu un creux et les affiches des finales de Roland-Garros n’étaient pas forcément de celles qui font rêver les amateurs alors que de nombreux favoris avaient valsé en cours de route contrairement à aujourd’hui. Les surprises en cours de tournois appauvrissent aussi les phases finales qui, en définitive, sont les seules que l’on garde en mémoire. Qui se rappelle, entre autres, des finales Bruguera-Berasategui, Muster-Chang, Moya-Corretja, Costa-Ferrero? A tout prendre, la situation d’aujourd’hui, même redondante, est plus agréable.

A grand joueur, grand rival

On peut ajouter que pour être un grand joueur, il faut aussi avoir un grand rival en face de soi. C’est une sorte de nécessité pour entrer de plain-pied dans la légende d’un sport. Par un drôle de hasard, Nadal, Federer et Djokovic se sont trouvés sur la même route pour créer ce moment unique pour le tennis. Il vaut mieux s’en réjouir dans la mesure où il est probable que leurs duels seront amèrement regrettés quand viendra le temps pour le tennis masculin de traverser à son tour un passage à vide inévitable dans le sillage d’un tel trio. J’ajouterais que les voir étriller la concurrence est aussi un spectacle en soi parfois aussi fascinant qu’un match qui dure cinq heures. Regarder les meilleurs à leur meilleur est toujours un privilège. Et Rafael Nadal nous offre cette chance unique depuis quelques jours.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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