Life

Luka Rocco Magnotta: quand Internet remplace le bourreau des places publiques

Constance Ortuzar, mis à jour le 23.12.2014 à 18 h 05

Ne mélangeons pas le crime, le meurtrier et la vidéo du crime –«1 lunatic 1 icepick»– pour faire d'Internet le grand méchant loup. Le web a simplement pris la place de la guillotine en place publique.

Un homme passe devant une sculpture de bourreau, dans une exposition sur les méthodes d'exécution médiévales à Saint Petersbourg, le 5 octobre 2008. REUTERS/Alexander Demianchuk

Un homme passe devant une sculpture de bourreau, dans une exposition sur les méthodes d'exécution médiévales à Saint Petersbourg, le 5 octobre 2008. REUTERS/Alexander Demianchuk

Ce mardi 23 décembre 2014, Luka Rocco Magnotta a été déclaré coupable d'assassinat par un tribunal canadien. En 2012, le jeune homme avait attiré dans sa chambre Jun Lin, un étudiant qu'il avait tué puis découpé, sous le regard d'une caméra. La vidéo avait été mise en ligne et reprise par différents sites.

A la suite de la condamnation de Magnotta, nous republions cet article mis en ligne en 2012 sur la façon dont Internet avait été mis en cause dans l'affaire comme source de violence, et comme le déclencheur du désir de célébrité de Magnotta.

Ma grand-mère m'a souvent raconté qu'un beau matin sur le chemin de l'école, alors qu'elle était enfant et vivait près de la prison de Rennes, elle avait vu la guillotine dressée en place publique. Elle m'a raconté qu'elle avait fait des cauchemars en pensant à cette tête coupée à quelques mètres de chez elle.

Lorsqu'elle était enfant, elle a vu les draps trempés de sang et entendu les cris de sa mère qui accouchait à la maison, elle a vu sa sœur mourir d'une maladie infantile qu'on soignait encore mal, elle a vu son frère attardé mental tenu à l'écart des petites filles de peur qu'il ne les agresse sexuellement.

Lorsque ma grand-mère était enfant on veillait les morts, les cadavres restaient à la maison, les soldats rentraient de la guerre avec la gueule cassée et les vieilles racontaient les légendes de la mort et le craquement du chariot de l'Ankou.

A cette époque, l'Occident ne circonscrivait pas, ne cachait pas, n'encadrait pas la violence, la folie et la mort comme il le fait aujourd'hui. On naissait et on mourrait à la maison, sang et cris inclus. On était exécuté en place publique devant une foule de badauds qui n'avaient pas Internet.

A chaque meurtrier son environnement culturel

Aujourd'hui la foule a Internet. Et les curieux, qu'on accuse de voyeurisme malsain, peuvent consulter la vidéo «1 lunatic, 1 icepick» mise en ligne par Luka Magnotta. D'abord posté le 25 Mai sur Facebook où il récolte 600 likes, puis sur des shock sites, spécialisés dans la diffusion de contenus gore, le montage d'une dizaine de minutes montre Magnotta tuer et démembrer sa victime.

Il n'en fallait pas plus pour accuser Internet de tous les maux et faire ressortir le vieux lieu commun selon lequel le monde est de plus en plus violent. Publiée sur LeFigaro.fr, l'analyse de Marc de Boni (1) décrit Magnotta comme «l'assassin de la génération Facebook».

L'auteur pense que «ce qui [l']a motivé n'est pas tant la volonté de multiplier les crimes que celle d'être reconnu – et accessoirement célébré» et réduit notre meurtrier au triste statut d'attention whore.

Son hypothèse s'appuie notamment sur l'emploi par Magnotta de références cinématographiques et «geeks»: un pic à glace emprunté à Basic Instinct ou un titre mimant la célèbre vidéo pornographique «2 girls, 1 cup».

Mais peut-on penser que le Canadien n'aurait jamais commis de crime si Internet ne lui avait pas donné la vilaine idée d'être célèbre? Les références qu'il met en scène ne sont pas la motivation du crime, mais simplement ses détails, son packaging.

Gilles de Rais invoquait Satan et faisait de ses meurtres des rites de sorcellerie, Magnotta a 29 ans, possède un compte Facebook et pique la bande-son d'American Psycho. A chaque meurtrier son environnement culturel.

Attention au grand méchant loup de l’Internet

En mélangeant le crime, le meurtrier et cette vidéo en un seul objet, on crée de toute pièce un grand méchant loup de l'Internet. Ce sont en fait deux choses bien distinctes. D'un côté le crime, comme il en a existé des milliers avant lui, certains tout aussi sauvages, cannibales et nécrophiles (une pensée pour Albert Fish). De l'autre, les images d'une vidéo extrêmement gore, comme il en existe aussi des milliers sur Internet.

Des sites de l'ampleur de Facebook se sont empressés d'effacer ce contenu jugé inadmissible, mais la relative marginalité des sites dédiés au gore, le peer-to-peer et l'immensité labyrinthique d'Internet, s'assurent que celui qui la cherche trouvera cette vidéo. Certains s'inquiètent de l'impossible suppression de ces images, mais peut-on penser que leur disparition lavera Internet tout entier?

Dans un article mis en ligne sur Télérama.fr, Olivier Tesquet (2) nous rappelle que ce genre de contenu n'est pas nouveau sur Internet. On y trouve sans peine une formidable collection de films et de photographies de corps dépecés, de victimes démembrées, et d'accidents en tout genre.

On regarde «1 lunatic 1 icepick» comme on regarde Saw

Ce qui rassemble cette collection d'images c'est le gore, matérialité de la violence qui s'incarne dans les litres de sang et les morceaux de cervelle, peu importe qu'il s'agisse de l'acte d'un maniaque criminel ou d'un malheureux soubresaut du destin.

Les histoires de meurtriers sanguinaires n'ont pas attendu Internet pour nous faire frissonner, de la comtesse Bathory et ses bains de sang frais à Jack l’Éventreur qui mutilait des prostituées. La folie criminelle existait bien avant Rotten.

Ce que les «voyeurs» contemplent dans l'ignoble vidéo de Magnotta n'est pas son acte, qui relève de la psychiatrie, mais le corps malmené de sa victime, nouvelle incarnation du gore. En ce sens, elle n'est pas si éloignée des films de fiction à sensation, les Hostel et autres Saw.

Le principe de fiction s'appuie sur le concept de suspension of disbelief énoncé par Coleridge, soit le contrat tacite que l'auteur passe avec le spectateur. Ce dernier, le temps du récit, accepte «d'y croire» en mettant son scepticisme de côté. Les doigts qu'on coupe dans Saw ne provoqueraient aucun haut-le-cœur si l'on voyait à l'écran la bouteille de ketchup qui mime le sang.

La crédulité temporaire permet d'investir le récit d'une réalité imaginaire sans laquelle ne seraient possible ni les émotions ni la catharsis que l’œuvre génère. Bien sûr le film de Magnotta épouvante parce qu'on ne peut pas se dire «c'était du plastique» après l'avoir vu. Mais ses plans sont montés et sa bande-son réfléchie: il met en scène l'horreur comme le fait la fiction. On voit «1 lunatic, 1 icepick» comme on voit Saw, pour savoir quel degré d'imagerie gore on peut supporter.

Le web, garde-fou du mal?

A la critique qui fait d'Internet et des jeux vidéos le terreau fertile d'une armée d'adolescents sanguinaires et perturbés, il faudrait peut-être opposer l'hypothèse exactement inverse. Et au lieu d'affirmer que le web est la source du mal, il faut se demander s'il n'en est pas le garde-fou.

Selon la théorie de René Girard, le groupe ne s'extrait de la violence du tous contre tous qu'à la condition de la rejeter sur un bouc émissaire. La violence est fondatrice. On peut la repousser tant qu'on voudra, la punir, la cacher, elle continue d'exister, elle fonde et refonde sans cesse la société des hommes.

Et pour que cette dernière perdure, plutôt que d'être généralisée, la violence s'incarne dans des cas isolés, des coupables ou des victimes émissaires, des images qui nous rappellent sa présence nécessaire.

L'Occident et la modernité ont décidé de circonscrire ces images, de les repousser aussi loin que possible. Aujourd'hui, on voit nos morts de préférence au funérarium ou à l’hôpital, maquillés, coiffés, mis en scène par le personnel médical.

On n'entend pas râler les mourants et on ne coupe plus la tête des criminels entre la gare et la prison, à côté de chez Mamie Lucienne. Mais on peut voir un étudiant chinois découpé en morceaux sur Internet.

La vidéo de Magnotta n'est pas le signe qu'Internet est dangereux mais que l'encadrement de la violence quotidienne a fini par repousser les images choquantes dans l'espace numérique où elles sont canalisées, circonscrites, rejetées hors du champ du quotidien.

Aussi insoutenables soit-elles, ces images ne sont pas la preuve que Magnotta –et le monde avec lui–  franchit un nouveau palier dans l'horreur. Elles sont un énième avatar du gore, un visage contemporain du sang qu'on ne voit plus ailleurs. Celui que les générations passées voyaient, eux, sans aucune médiation. Contrairement à ma grand-mère, le sang, la souffrance et la mort, je ne les vois généralement qu'à travers mon écran.

Constance Ortuzar

Ancien chroniqueur chez Slate.fr. Retour à l'article.

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