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«Mères porteuses» contre «Grossesses pour autrui»

Kléber Ducé, mis à jour le 27.05.2009 à 7 h 03

Scientifiques et médecins, évêques et psychanalystes partent en guerre. Cible: tous ceux qui réclament de pouvoir «louer des utérus».

CC Flickr Emery Co Photo

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Quand a-t-on observé, en France, une telle mobilisation, à la fois intellectuelle et philosophique, professionnelle et confessionnelle sur un sujet concernant le corps humain et la procréation?

On évoquera bien évidemment, non sans arguments, les années 1970 et les multiples revendications qualifiées de «féministes» en faveur de la dépénalisation de l'interruption volontaire de grossesse. Mais l'affaire est cette fois d'un ordre radicalement différent, inverse, symétrique. Seul point commun: le contenu utérin. Il ne s'agit pas cette fois de demander au législateur d'obtenir que la justice ne poursuive plus les femmes qui, enceintes, ne souhaitent pas poursuivre leur gestation et, in fine, donner la vie. Il s'agit d'obtenir du même législateur que les femmes qui a priori ne peuvent procréer puissent obtenir (moyennant généralement plus de trente deniers) que d'autres puissent le faire à leur place; avant de leur offrir le nouveau-né.

Une expérience: abordez le sujet dès que possible; avec ceux que vous aimez, avec vos proches, vos voisins, votre beau-frère. Abordez-le dans le cercle de famille et, dimanche, si elle est présente et consciente, avec votre belle-mère. Faites-le avec vos collègues de travail. Succès garanti et durable.  

Nulle plaisanterie ici. Mais bien un phénomène pleinement «moderne» qui s'inscrit dans le sillage des «avancées» de la procréation «médicalement assistée». Un phénomène d'autant plus remarquable qu'il est sans précédent depuis que la réflexion et le débat autour des principales questions de bioéthique se sont véritablement structurés en France. Soit depuis un quart de siècle et l'initiative prise par François Mitterrand  de créer -première mondiale-  un «comité national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé». Nous sortions alors de l'hiver 1983.

Et voici qu'en ce printemps 2009 émerge et s'amplifie une opposition radicale, violente et sans précédent, concernant une pratique qui, si elle devait être légalisée, aurait notamment pour conséquence de bouleverser les règles millénaires des filiations humaines. Symptôme éclairant de cette radicalité, cette pratique possède déjà un double nom de baptême: au choix «mères porteuses» (donné par ceux qui y sont opposés) ou «grossesses pour autrui» (donné par ceux qui voient ici un nouvel espace de liberté à conquérir et ce au titre de l'émancipation des femmes).

L'affaire commence à se structurer en un passionnant feuilleton. Le dernier épisode en date est la publication du texte intitulé «Mères porteuses, un plaidoyer pour la défense des plus vulnérables». Il est d'ores et déjà signé par une centaine de personnalités de multiples horizons professionnels, intellectuels confessionnels et politiques.

De qui s'agit-il? Nous connaissons tous cette règle bien injuste veut qui veut qu'en l'espèce on ne cite que les plus célèbres -soit les plus médiatiques- des signataires. Obéissons-lui donc: Laure Adler, Sylviane Agacinski, Françoise Barré-Sinoussi, Carole Bouquet, Boris Cyrulnik, Pr Bernard Debré, Catherine Dolto, Caroline Eliacheff, Pr René Frydman, Gisèle Halimi, Marin Karmitz, Pr Axel Kahn, Blandine Kriegel, Pr Olivier Lyon-Caen, Pr Luc Montagnier, Pr Marcel Rufo etc..

Les autres? Les miracles de la technique moderne permettent à chacun d'avoir accès à la liste grandissante des signataires. Ajoutons aussi que pour l'essentiel les responsables catholiques partagent les arguments qui sont développés dans ce texte.

Question annexe, moins anecdotique qu'on pourrait le penser au premier abord: pourquoi ce manifeste (je pense que le terme de «supplique» eût été plus parlant) signé par nombre d'hommes et de femmes «de gauche» a-t-il trouvé son espace d'expression dans les colonnes du quotidien Le Figaro? Hasard ou fatalité? Faudrait-il en déduire que les autres principaux responsables des organes de presse écrite nationale (quotidienne ou hebdomadaire) militent de facto pour le camp adverse? Mystère.

Prenons le temps d'écouter, pour bien comprendre, ceux qui ont la conviction que le moment est venu de partir en croisade contre la pratique des mères porteuses; que le moment est venu d'avoir le courage de mettre son nom au bas d'une déclaration de guerre faite au nom des droits de l'homme. Ils reprennent pour une large part les propos développés par la philosophe Sylviane Agacinski dans son dernier ouvrage (1). «Prendre en compte la souffrance des couples infertiles ne peut justifier de transgresser des principes qui fondent notre vie collective et notamment le devoir de protection des plus vulnérables, écrivent-ils. La gestation pour autrui ouvre la voie à des pratiques hautement contestables: l'exploitation des femmes, la promotion du «tout génétique», la programmation d'enfants conçus pour être abandonnés par la femme qui les a portés.»En d'autres termes le traitement de la stérilité féminine ne doit pas conduire à toutes les transgressions. Ils poursuivent: «Que la pratique soit légale ou non, la mère porteuse est dans la quasi-totalité des cas d'un milieu socio-économique et culturel défavorisé par rapport à celui du couple demandeur. Ce simple constat devrait nous arrêter, or ce n'est pas le cas. Les mères porteuses seraient sélectionnées en fonction de leur capacité à consacrer, par altruisme, neuf mois (plutôt douze) de leur existence à porter l'enfant d'un couple en s'interdisant de se fantasmer comme mère, ce qui s'apparente à un déni de maternité, tout en gardant la possibilité de se rétracter après la naissance. Pour soulager notre conscience? Quel professionnel peut s'autoriser à déclarer telle femme «bonne pour le service»?

Et, marxistes, freudiens ou pas, ils concluent: «La loi doit-elle permettre des conventions permettant à une femme de consentir à sa propre aliénation organique et à s'exposer à des risques corporels (ceux communs à toute grossesse) et psychiques ? Les conséquences sur son couple et sur ses propres enfants qui verraient leur mère donner le bébé qu'elle porte ne sont pas envisagées, pas plus que la place de l'enfant «porté» si elle se rétractait. Faut-il encourager des femmes consentantes, imaginant le plus souvent réparer une blessure ancienne plus ou moins enfouie, à embarquer leur famille dans cette aventure ? On ne peut concevoir que ces femmes ne soient pas rémunérées -on appellerait ça une indemnisation- ce qui revient à leur demander de se vendre pour produire une marchandise : l'enfant.»

Telle est bien l'une des clefs de voûte de cette problématique : dépénaliser cette pratique conduirait-il immanquablement à l'instauration d'une réification du corps humain ?  Et l'incompréhension schizophrénique sur un tel sujet est si grande que le camp adverse dresse déjà ses oriflammes «au titre de l'émancipation des femmes.»

Nous exposerons prochainement leurs arguments. Avant, fidèlement et autant que faire se peut, de retranscrire ici les futurs épisodes de ce feuilleton des temps qui sont nôtres.   

Kléber Ducé

Image de une: CC Flickr Emery Co Photo

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