Monde

Luka Rocco Magnotta: les tueurs fans de pop culture

Cécile Dehesdin, mis à jour le 07.06.2012 à 12 h 24

Luka Rocco Magnotta se serait inspiré de «Basic Instinct» pour le meurtre dont il est accusé, mais ce n'est pas la première fois que la pop culture se retrouve mêlée au meurtre. De Joseph Conrad aux Soprano, petit tour d'oeuvres assassines.

Sharon Stone dans «Basic Instinct»

Sharon Stone dans «Basic Instinct»

Luka Rocco Magnotta, le Canadien soupçonné d’avoir tué, dépecé, violé et peut-être mangé le cadavre d’un étudiant chinois nommé Jun Li, semble être un grand fan de Basic Instinct, film réalisé en 1992 par Paul Verhoeven avec Sharon Stone et Michael Douglas, où une séduisante meurtrière collectionne les amants et les meurtres. Il aurait notamment utilisé un pic à glace, l’arme de choix de Sharon Stone, pris à plusieurs reprises sur un forum Internet le pseudo de Katherine Trammell, le nom de son personnage, et cité une réplique de Basic Instinct dans une lettre au Sun il y a plus d’un an, prévenant qu’il tuerait autre chose que des chats.

Mais Magnotta n’est pas la seule personne impliquée dans une affaire glauquissime à être fan de pop culture, voire à s’en inspirer pour ses actes. Les films et les jeux vidéo –souvent désignés comme les grands coupables dès qu’un meurtrier y jouait– ne sont d’ailleurs pas les seuls à être cités dans de telles affaires.

Petit tour des tueurs de la pop culture, fascinés par des films et des jeux vidéo mais aussi des livres, des séries et même des chansons.

L’Agent secret, le roman utilisé pour attraper Unabomber

 Avant que ses écrits n'inspirent Anders Behring Breivik, le terroriste Théodore Kaczynski, surnommé Unabomber, a lui-même été inspiré par la littérature, et plus particulièrement par un roman de Joseph Conrad, L’Agent secret. Professeur de mathématiques à l'université, Kaczynski est un activiste et terroriste américain qui aspira deux décennies durant à devenir le «parfait tueur anonyme» et s'engagea dans une campagne d’envoi de colis piégés à des personnes identifiées comme soutenant la société technologique et le progrès découlant de l’industrialisation.

Sa première bombe de facture artisanale, qui visait un professeur d’informatique, explosa en 1978 à l’université de Chicago. En tout, c’est dix-sept bombes revendiquées qui feront trois morts et 23 blessés en près de 18 ans. Kaczynski sera arrêté en 1996.

Le FBI était persuadé que ses actes venaient en partie de sa lecture de L’Agent secret, un roman de 1907 où un professeur aussi brillant que fou vit en ermite et construit une bombe pour détruire un observatoire, décrit comme une «idole de la science». Comme le héros du roman, Unabomber avait quitté son poste de professeur pour vivre en ermite, et écrivait des lettres qualifiant la technologie de diabolique. Kaczynski aurait utilisé le pseudo «Conrad» ou «Konrad» à plusieurs reprises, et avait dit à sa famille relire les œuvres de l’auteur «pour la douzième fois».

Les agents fédéraux avaient même envoyé le livre et d’autres œuvres de Conrad à des universitaires pour voir s’ils n’y trouvaient pas des détails qui pourraient les aider dans leur enquête. Un doctorant raconte comment il a réussi à contacter le FBI en 1995 après avoir fait le rapprochement entre les agissements de Unabomber et le livre de Conrad, et a réussi à mettre au point un profil du terroriste, qui correspondait exactement à celui de Kaczynski.

D’autres livres de meurtriersL’attrape-cœurs de J.D. Salinger a inspiré deux des tueurs les plus célèbres du XXe siècle: Mark David Chapman, qui a tué à 25 ans John Lennon, le 8 décembre 1980, tenait une copie du livre lors de son arrestation, et avait tenté de légalement changer de nom pour prendre celui de Holden Caulfield, le héros du roman. Quatre mois plus tard, John Hinckley tentait d’assassiner le président Ronald Reagan: on retrouvera dans sa chambre d’hôtel un exemplaire de L’attrape-cœurs (Hinckley était très pop culture: il était également obsédé par Jodie Foster après l’avoir vue dans Taxi Driver, et s’identifiait au héros de ce film). On peut aussi noter L’Obsédé, de John Fowles, sorti en 1963, dont deux serial killers ont dit s’inspirer.

Après la tentative d'assassinat de Ronald Reagan

Guitar Hero, le jeu vidéo auquel on ne s’attend pas

 Quand on vous dit «les jeux vidéo rendent violents et sont à la base de tous les maux de l’humanité», on pense plutôt à Call of Duty, dont Anders Behring Breivik était par exemple un grand fan.

Mais les meurtriers aiment aussi jouer à la guitare. En 2007, Raymundo Castaneda et Moises Lionidas Aquilar regardaient un match de football à la télévision quand ils se sont mis à se disputer, jusqu’à ce que Castaneda poignarde Aquilar et le tue (comme quoi, on ne parle pas assez de l’impact des matchs de foot à la télé sur la violence urbaine). Castaneda a fui la police pendant huit mois, avant de se faire rattraper alors qu’il jouait à Guitar Hero III dans un centre commercial. En 2009, Dean Malicek n’a tué personne, mais il a cambriolé une banque avec un t-shirt Guitar Hero, puis a dépensé l’argent en s’achetant une voiture, qu’il s’est empressé de décorer avec des autocollants Guitar Hero.

D’autres jeux vidéo de meurtriers: Doom a été accusé à plusieurs reprises d’avoir inspiré des jeunes meurtriers. A 18 ans, Devin Moore a lui tué trois policiers, selon un scénario tout droit sorti de Grand Theft Auto, d’après les familles de ses victimes. Après son arrestation, il aurait dit: «La vie c’est comme un jeu vidéo. Tout le monde doit mourir à un moment.» Quant à Breivik, le Norvégien accusé d’avoir massacré des dizaines de personnes affirmait même s’être servi de Call of Duty: Modern Warfare 2 comme d’un exercice pour préparer la tuerie d’Utoya, affirmation un peu rapide, comme l’expliquaient Daphnée Denis et Sébastien Jaime sur Slate à l’époque.

Les Soprano comme guide pour se débarrasser d’un corps

 Début 2003, après avoir étranglé leur mère, deux demi-frères ont décidé de lui couper la tête et les mains pour empêcher la police d'identifier le corps. L’inspiration? «On achève bien les hommes» («Whoever did this»), l’épisode 9 de la saison 4 des Soprano, diffusé aux Etats-Unis en novembre de l’année précédente. Dans cet épisode, Tony Soprano tue Ralph Cifaretto puis demande l’aide de son protégé Chris Moltisanti pour faire disparaître le cadavre. Les deux hommes coupent la tête et les mains de Ralph Cifaretto et les enterrent loin de la scène du crime, jetant le reste du corps dans une carrière.

Dans la vraie vie, les demi-frères Jason Victor Bautista et Matthew Montejo, 20 ans et 15 ans respectivement, ont expliqué aux policiers avoir eu l’idée de faire subir la même chose au cadavre de leur mère pour ne pas être retrouvés. Et parce qu’ils étaient vraiment trop adeptes des clichés mafieux, ils avaient également essayé de balancer le corps dans une poubelle d’un site de construction, avant de changer d’avis en voyant un garde de sécurité, et de le lancer à la place dans un ravin.

D’autres séries de meurtriers: plusieurs meurtriers ont expliqué avoir voulu agir comme Dexter, le serial killer héros de la série éponyme.

Tueurs nés, le film qui est allé au tribunal

En 1994 sort Tueurs nés (Natural Born Killers) d’Oliver Stone, avec Woody Harrelson, Juliette Lewis et Robert Downey Jr. Harrelson et Lewis interprètent un couple de tueurs qui enchaînent les meurtres et deviennent des stars de la tuerie, le paparazzo Downey Jr. les suivant à travers le pays pour obtenir des interviews.

Le film d’Oliver Stone va faire beaucoup plus que remporter le Prix spécial du jury et de la meilleure actrice au Festival de Venise, ou sa nomination au Golden Globe du Meilleur réalisateur: au moins huit tueurs s'en diront fans.

C’était notamment l’un des films préférés de Kimveer Gill, qui a débarqué en 2006 au Dawson College de Montreal, y a tué une personne et en a blessé 19 avant de se tuer. La même année, une jeune fille canadienne et son petit ami, condamnés pour avoir tué les parents et le frère de l’adolescente, ont dit avoir regardé le film la veille des meurtres.

Les deux tueurs de Columbine avaient surnommé le jour de leur massacre «the holy April morning of NBK», le saint matin d’avril de NBK, pour Natural Born Killers. Trois ans plus tôt, en 1995, Sarah Edmondson et Benjamin Darras, 18 ans, ont passé une soirée à prendre du LSD en regardant en boucle Tueurs Nés, avant de partir en road trip meurtrier dans le sud des Etats-Unis, tuant deux personnes dont une femme appelée Patsy Byers. S’en est suivi un procès de sept ans, après une plainte de son mari non seulement contre les deux tueurs, mais aussi contre Time Warner, Oliver Stone, et d’autres personnes associées à Tueurs Nés. Après plusieurs appels, la justice a finalement décidé de rejeter l’argument du plaignant, qui estimait que le film incitait au crime et ne pouvait donc pas être défendu par le premier amendement, qui protège la liberté de parole aux Etats-Unis.

Au lendemain de cette décision, en 2001, le réalisateur Oliver Stone n’en revenait toujours pas :

«Les avocats me disent que c’est une énorme victoire, mais je ne suis pas d’accord. Je compatis avec la famille de Patsy Byers, mais c’est Sarah Edmonson qui lui a tiré dessus. C’est déprimant qu’une plainte qui aurait dû être rejetée tout de suite a pu résulter en une telle perte de temps, d’énergie et d’argent. Nous avons créé un nouvel enfer légal où tout le monde croit avoir droit à tout et où personne n’est responsable.»

La même année, une autre cour de justice rejetait une plainte contre le film dans une autre affaire de tuerie, qui avait eu lieu dans un collège en 1997, tuant trois jeunes et en blessant cinq autres.

Bouclant la boucle de la fiction qui inspire la réalité qui inspire la fiction, Tueurs Nés a en plus la particularité d’être inspiré d’un véritable couple de tueurs, Charles Starkweather et Caril Ann Fugate.

D’autres films de meurtriers: plusieurs personnes ont pris un peu trop au sérieux –et détourné– le scénario de Matrix. En 2003, à 19 ans, Josh Cooke s’était offert un trench noir comme Neo et un poster de son héros pour décorer sa chambre, avant d’acheter un pistolet et de tuer son père et sa mère puis d’appeler la police. Le tout, d’après ses avocats, parce qu’il pensait vivre dans la matrice. L’affaire Cooke venait après trois autres meurtres liés de près ou de loin au film.

On peut aussi rappeler l'exemple de La Reine des damnés, un film de vampires avec feu la chanteuse Aaliyah comme interprète principale. Un adolescent l’a regardé en boucle, s’est pris pour un des vampires et a voulu exécuter les volontés de sa reine Aaliyah, tuant son meilleur ami, qui lui avait pourtant présenté le film… Basketball Diaries a aussi inspiré deux jeunes qui ont tiré sur des camarades de classe.

2PACALYPSE Now, le rap qui a «influencé» un meurtrier 

1992, au Texas. Le policier Bill Davidson arrête la voiture de Ronald Ray Howard parce qu’il manque un des phares (Howard avait en fait volé le véhicule). Howard lui tire dessus et le tue, expliquant ensuite aux autorités qu’il écoutait une copie de l’album 2PACALYPSE Now, du rappeur Tupac Shakur, pendant l’homicide. Sa défense au tribunal était de dire qu’il jouait Soulja’s Story, un morceau de l’album qui parle de tuer un policier.

Les jurés n’ont pas accepté l’idée qu’il avait tiré à cause du rap, mais ils ont tout de même estimé que la musique avait influencé son action. En parallèle, la veuve de Bill Davidson a intenté une action civile contre Tupac Shakur et Interscope Records, sa maison de disque, leur reprochant d'avoir fait preuve de négligence en faisant et distribuant de la musique incitant à «l’action illégale immédiate». Mais la justice ne donna pas raison aux Davidson, estimant que Tupac était protégé par le Premier amendement de la Constitution, même si c’était pour un album «dégoûtant et offensant».

D’autres chansons de meurtriers: l'exemple le plus célèbre est sans doute celui de Charles Manson, assassin en 1969 de plusieurs personnes dont Sharon Tate, l'épouse de Roman Polanski. Le tueur avait été influencé par plusieurs chansons de l'album blanc des Beatles, sorti l'année précédente, dont Piggies (et ses paroles disant «Ce dont ils ont besoin, c'est d'une bonne fessée» —on retrouvera le mot «PIGS» écrit sur les murs de la maison de Sharon Tate) et Helter Skelter, dans laquelle il voyait l'annonce d'une apocalypse imminente.

En 2005, un homme de 29 ans a lui tué sa mère et un petit garçon de son voisinage, avant d’affirmer au tribunal qu’il pensait que la chanson Ronnie de Metallica lui était destinée. Celle-ci parle d’un garçon qui «ne riait jamais, ne souriait jamais, parlait seul pendant des kilomètres et des kilomètres», vivant dans une ville tranquille jusqu’au jour où Ronnie prend un pistolet et où tous les enfants «tombent, tombent, tombent». Une autre chanson de Metallica, No Remorse, de l’album Kill ‘Em All, a été citée par un meurtrier juste après avoir tiré sur un homme.

Vous connaissez d’autres œuvres de pop culture dont des meurtriers ou des criminels disent s’être inspirés? Livres, nouvelles, chansons, clips, mangas, BD, jeux vidéo, séries ou films, dites-le nous dans les commentaires.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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