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NBA: les Spurs, la dynastie oubliée du sport US

Matthew Yglesias, mis à jour le 05.06.2013 à 18 h 44

Comment la franchise de San Antonio révèle à quel point l’Amérique est une nation d’hypocrites.

Tony Parker et Tim Duncan sur le banc lors du match des Spurs contre Utah Jazz, en mai 2012. REUTERS/Mike Stone

Tony Parker et Tim Duncan sur le banc lors du match des Spurs contre Utah Jazz, en mai 2012. REUTERS/Mike Stone

L'Amérique – au moins dans son imagination – est fondée sur certaines valeurs. L’idée que le travail acharné et que les décisions avisées sont synonymes de succès et que tout succès doit être honoré. Que les vainqueurs doivent être célébrés tant qu’ils jouent le jeu. Que le travail d’équipe, le tempérament des chefs, la loyauté et l’excellence ne sont pas des vains mots. Et c’est pourquoi les Spurs de San Antonio, qui viennent de réaliser une superbe série de 20 victoires consécutives, sont l’équipe de basket préférée de l’Amérique.

Sauf que, bien sûr, ce n'est pas le cas. Pas cette année, où ils pourraient obtenir le meilleur score de l’histoire de la ligue, pas plus que l’an dernier, quand ils étaient les meilleurs de la ligue Ouest. Pas davantage en 1999, lors du championnat, pas plus qu’en 2003, en 2005 et en 2007.

En fait, pas une fois durant les pourtant 15 belles années durant lesquelles leur entraîneur, Gregg Popovich et le grand Tim Duncan auraient dû exciter l’imagination de l’Amérique, y compris des authentiques fans de basket-ball. Pourquoi? Parce que nous sommes fondamentalement une nation d’hypocrites, et que nous préférons les divas, les mauvais garçons et la poudre aux yeux à la simple compétence et au succès.

Un jeu «ennuyeux»

L’équipe des Spurs de cette année a pourtant un peu plus attiré l’attention du public que les années précédentes, en ayant même définitivement écarté toutes les excuses depuis longtemps avancées pour expliquer le refus de l’Amérique de s’intéresser vraiment à elle. Les apologistes des supporters américains ont longtemps affirmé que les Spurs ne soulevaient pas l’enthousiasme des foules en raison de leur style de jeu «ennuyeux.»

Ce qualificatif convenait parfaitement à l’équipe de San Antonio en 2005. Ces Spurs-là étaient lents, misaient tout sur la défense et s’appuyaient sur de constantes rotations autour du périmètre, sur la capacité de Duncan à engranger les points et celle de Bruce Bowen à gratter les ballons dans les périmètres.

Ce qui n’explique guère l’impopularité rampante des Spurs. Les équipes des Knicks et des Heat, brutales et ramassées, de la fin des années 1990, n’étaient pas vraiment non plus des exemples d’équipes admirables, mais elles avaient pourtant rang d’icônes. A minima, les gens aimaient les détester. Les Spurs étaient et sont tout simplement ignorés.

Mais les jambes de Duncan se sont faites plus lourdes, la ligue a évolué et le système Popovich aussi. Le visage actuel des Spurs est celui d’une usine à points combinant des mouvements rapides et précis du ballon pour balayer toute opposition. Avec un jeu plus rapide que la moyenne et le meilleur pourcentage de réussite au lancer, les Spurs viennent de terminer deuxième en nombre de points marqués et premier en efficacité offensive.

Une question de taille de marché?

Lorsque les Phoenix Suns ont tenté de se lancer dans une tactique de jeu fondée sur l’offensive à outrance et le jeu rapide, tout le pays a bondi de joie. Maintenant que les Spurs se mettent eux-aussi à planter à tour de bras, tout le monde s’en moque.

Il n’est pas non plus crédible d’attribuer le manque de popularité des Spurs au fait que San Antonio soit un «petit marché», un cliché ridicule qui fait fi de l’extraordinaire croissance de la population du Texas depuis que la fusion entre la NBA et l’ABA a fait entrer les Spurs dans la ligue. Certes, San Antonio est une ville plus petite que New York, Los Angeles, Chicago ou même Dallas et Houston.

Mais elle est loin d’être la plus petite ville de la NBA. La zone urbaine de San Antonio compte près de 2,2 millions d’habitants, soit bien plus que les villes de Sacramento, Orlando, Cleveland, Indianapolis, Milwaukee, Memphis, la Nouvelle-Orléans et même Oklahoma City.

La popularité des Thunders, les principaux adversaires des Spurs dans la Conférence Ouest, démontre bien que le manque de sex-appeal des Spurs n’a rien à voir avec la géographie. Il est évident que le statut reculé, sur le plan géographique, d’Oklahoma City, n’aide pas son équipe. Il est difficile d’imaginer qu’un phénomène comme la «Linsanity», aurait pu naître ailleurs que chez les Knicks. Mais le fait que personne n’habite à Oklahoma City n’a pas empêché Kevin Durant d’apparaître sur la pochette de jeux vidéos ou de voir les Thunders faire l’objet d’articles dans GQ.

Où sont les dunks?

Il y a deux principales raisons qui expliquent pourquoi les Spurs sont authentiquement ennuyeux. La première est qu’à l’inverse des Thunder et de presque toutes les autres équipes de la NBA, ils n’ont pas vraiment de «dunker.» Le meilleur dunker des Spurs, Tim Duncan, n’en a effectué que 35 cette saison, et se trouve donc au 63e rang de la ligue. C’est 157 dunks de moins que le meilleur dunker de la NBA, Blake Griffin. Et je peux vous assurer qu’aucun des dunks de Duncan n’était spectaculaire.

Deuxièmement, l’organisation des Spurs, conçue pour gagner, est particulièrement déshumanisée. Les stars n’ont jamais tenté de se débarrasser de leur coach. Il n’y a aucune dispute concernant les contrats. Personne ne se bat pour savoir si les Spurs sont «toujours l’équipe de Tim Duncan» malgré la montée en puissance de Manu Ginobili et de Tony Parker. Personne n’a l’air décidé à quitter la ville pour une autre plus grande. Le meilleur joueur de l’équipe est dans sa dernière année de contrat et personne ne se demande s’il restera ou pas.

Aucune autre équipe ne semble s’intéresser au coach de San Antonio malgré son imposante série de succès. Et même lorsque l’équipe fait des erreurs, comme lorsqu’elle engage Richard Jefferson pour un prix très élevé, la situation est gérée dans le calme et de manière efficace. Il n’a joué que quelques minutes, mais il a beaucoup apporté à l’équipe.

Personne ne s’est plaint du fait que le prix auquel il était payé était démesuré à l’égard de son manque d’engagement. Et dès que l’occasion s’est présentée de l’échanger contre Stephen Jackson, avec un contrat bien moins couteux, elle a été saisie par l’encadrement de l’équipe.

Nous voulons du drame

Un succès bien pensé et mérité ne nous donne guère de grain à moudre. Le style égocentrique de Kobe Bryant, l’absurde apparition de LeBron James à la télévision ou les perpétuelles rengaines autour du départ de Dwight Howard font vendre du papier. En poussant à la haine comme à la critique, de telles attitudes provoquent de l’enthousiasme et des réponses. Le caractère hautement dysfonctionnel des Knicks provoque des vagues successives de critiques, d’indignation et d’espoir.

Il y a une raison pour laquelle Bridezillas, mariées à tout pris est une série télévisée et qu’elle ne s’appelle pas Mariage bien organisé et où tout le monde est content. Les Américains ne souhaitent pas l’excellence, et encore moins l’excellence dans la durée. Nous voulons que nos dynasties soient servies avec des drames, des controverses et des mauvais comportements.

Nous voulons des anti-héros, la retraite impulsive d’un joueur de baseball. Nous voulons voir des épaves de trains accidentés et jacasser ensuite des heures durant sur l’irresponsabilité de ceux qui ont provoqué la collision. Nous voulons maintenir nos idéaux, mais sans trop nous fatiguer. Personne ne peut détester les Spurs et personne ne veut donc les aimer. Il est donc préférable pour tout le monde de faire comme s’ils n’existaient pas.

Matthew Yglesias

Traduit par Antoine Bourguilleau

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