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François Bayrou, le quasi kamikaze

Dominique Dhombres, mis à jour le 09.06.2012 à 8 h 14

François Bayrou est dans la pire des situations. Il a surpris, et même déçu, son propre camp. Il ne s’est pas rallié au camp adverse. Donné au coude à coude dans sa circonscription, l’annonce de sa mort politique est tout de même grandement exagérée.

Le patron du Modem, le 10 mai à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Le patron du Modem, le 10 mai à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

François Bayrou est assis dans son bureau, une pièce lumineuse et tranquille, au deuxième étage d’un immeuble en retrait, à deux pas de l’esplanade des Invalides et à quelques encablures du Palais Bourbon.

Il vient d’être reçu, quelques heures plus tôt, par le Président François Hollande qui l’a consulté, comme les autres dirigeants des partis représentés à l’Assemblée, afin de recueillir son avis en vue du prochain G20 de Mexico et de la conférence de Rio sur le développement durable.

Son chauffeur l’attend. La voiture est garée devant le porche de l’immeuble, prête à emmener le Béarnais prendre l’avion pour rentrer dans sa circonscription des Pyrénées-Atlantiques, où il affronte, dans un combat qui s’annonce difficile, une adversaire socialiste, Nathalie Chabanne.

Selon un sondage Ifop Fiducial pour plusieurs journaux régionaux, dont Sud-Ouest, publié mardi 5 juin, François Bayrou serait au coude à coude avec cette dernière. Paradoxalement, la nouvelle a rassuré son équipe, qui avait dû subir un torrent de questions déplaisantes après deux sondages précédents qui donnaient le Béarnais perdant dans tous les cas de figure.

La reconduction de leur héros est possible au siège emblématique qu’il détient depuis 1986. Dans le cas contraire, privé de la légitimité et de la visibilité qui lui assure ce mandat, il serait désormais en totale apesanteur. Ce serait, selon l’avis même d’un de ses plus vieux amis, qui s’en désole, un enterrement de première classe...

En  voyant François Bayrou en chair et en os pour la première fois, on ne peut s’empêcher de penser au commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, le héros récurrent des romans de Fred Vargas. On va tenter de justifier cette comparaison, sûrement osée, et à laquelle l’intéressé n’a probablement jamais pensé. François Bayrou est béarnais comme Adamsberg. Il est comme lui fils de paysan. Il est, comme le fameux commissaire, un taiseux contrarié. On ne fait pas de politique sans prononcer de discours! C’est même le B.A.-ba du métier.

Là s’arrête sûrement la comparaison. François Bayrou est agrégé de Lettres classiques. Jean-Baptiste Adamsberg a passé le concours de commissaire. Quoique. Au fond, ils sont tous les deux de purs produits de l’école de la République et de la méritocratie à la française...

La croyance en son destin

On n’est pas par hasard, à trois reprises, ministre de l’Education nationale (pas plus qu’on ne devient chef de la brigade criminelle) quand on est fils de paysan pyrénéen. Pierre Bourdieu, qui avait un profil comparable, a beaucoup écrit à ce propos. Pour réussir à Paris, avec de telles origines, il  faut, comment dire, de l’endurance. Et aussi, une volonté de fer. Et encore, la croyance en son destin.

Et Dieu sait s’il y croit, en son destin, ce Béarnais dont tout le monde prédit, à l’envi, qu’il est politiquement fini, carbonisé! Il serait sur le point de tout perdre, y compris son rôle de dirigeant naturel d’une démocratie chrétienne qui n’a jamais existé en France sous ce nom alors qu’elle a pignon sur rue dans d’autre pays européens comparables.

Bayrou serait politiquement mort, annihilé, circulez il n’y a plus rien à voir! Le PS n’a pas eu l’élégance de retirer la candidate socialiste Nathalie Chabanne, alors que Fançois Bayrou a annoncé, à titre personnel certes, mais annoncé quand même publiquement qu’il votait pour François Hollande au second tour de l’élection présidentielle. Fini, Bayrou! Has been, Bayrou! C’est la chanson à la mode dans le microcosme parisien, le refrain repris partout avec entrain. Il le sait, évidemment.

Et justement, il a des choses à dire à ce sujet. Mais d’abord, il évoque son entretien, quelques heures plus tôt, avec François Hollande. Il a conseillé au nouveau Président «d’introduire dans le logiciel du G 20» l’idée que le but ultime n’est pas d’obtenir les prix les plus bas, en matière agricole notamment, mais de permettre aux producteurs de vivre, tout simplement. «On a besoin de garder des agriculteurs», dit-il.

Retour au réel

L’autre idée, qu’il a exposée à François Hollande, est que les revenus attendus de la taxe sur les transactions financières, la fameuse taxe Tobin, doivent être dirigés en priorité vers des projets, concernant par exemple l’eau ou la santé, dont les pays en développement ont le plus besoin.

Dans quel état d’esprit a-t-il rencontré le nouveau Président? «On se connaît très bien, et depuis très longtemps», dit-il. «J’ai rencontré François Hollande il y a vingt ans, quand il était secrétaire général des clubs Témoins, fondés par Jacques Delors». Il y a, entre eux, «une estime réciproque», qui date de cette époque. Vis-à-vis du nouveau chef de l’Etat, il est «dans un état d’esprit coopératif» d’autant plus facilement qu’il a rendu publiques ses réserves concernant de nombreux points du programme économique de ce dernier.

La réduction de la dette abyssale de la France («1.700 milliards d’euros, bientôt 1.800 milliards», dit-il), la stabilisation économique du pays, voilà ses priorités. Il regrette que ce ne soient pas celles de François Hollande. Mais il n’a «aucun doute que le réel va imposer une nouvelle vision» à ce dernier. François Hollande «va être obligé de faire lui-même la pédagogie», auprès des Français de ce nécessaire retour au réel. Après les législatives, bien sûr.

Et justement, les législatives, parlons-en! Il n’a rien demandé à François Hollande, ni fonction honorifique, ni ministère, ni quoi que ce soit concernant la deuxième circonscription des Pyrénées-Atlantiques. Il ne lui a rien demandé. Celui-ci ne lui a rien proposé. D’ailleurs, s’il l’avait fait, il aurait refusé. «Autrement, vous êtes dans le marchandage», dit-il. De la même façon, il avait appelé à voter pour lui, à titre personnel, au deuxième tour, sans l’avoir averti à l’avance, sans avoir, là non plus, rien négocié.

Une stratégie suicidaire, un orgueil pathologique

On a un peu de mal, et c’est une litote, à comprendre cette stratégie. Voilà un homme politique qui risque fort de tout perdre, y compris son siège de député, et qui continue pourtant à suivre la voie, plutôt  aride, qu’il s’est fixée. Il y a de la grandeur dans ce refus de toute concession. On peut y déceler aussi un orgueil presque pathologique. La politique est l’art du possible, du compromis.

François Bayrou a choisi une ligne pratiquement illisible aussi bien pour l’ensemble des Français que pour les électeurs de sa circonscription. Son vote François Hollande au deuxième tour de la présidentielle a de quoi désarçonner, ou faire enrager, comme il vous plaira, l’électeur de droite, traditionnel, catholique, qui est son fonds de commerce ancien et avéré. C’est parce qu’il estimait que Nicolas Sarkozy mettait en danger, par sa façon même de présider aux destinées du pays, la valeurs traditionnelles de la droite, qu’il est devenu son adversaire peut-être le plus résolu. 

François Bayrou est donc dans la pire des situations. Il a surpris, et même déçu, son propre camp. Il ne s’est pas rallié au camp adverse. Il n’a rien demandé ni obtenu en échange du cadeau qu’il a fait à la gauche en général, au parti socialiste en particulier, et singulièrement à François Hollande. 

Alors fini, Bayrou? Peut-être. Mais en politique, rien n’est jamais terminé tant qu’on a pas jeté l’éponge.

François Bayrou va se battre, bec et ongles, pour conserver son siège de député. Il est persuadé, avec la foi du charbonnier, que les électeurs de la deuxième circonscription des Pyrénées Atlantiques vont le reconduire. Les journalistes peuvent l’enterrer. Il peut leur répondre, comme Mark Twain, qui avait eu la surprise de lire sa notice nécrologique publiée par hasard dans un journal local, que l’annonce de sa mort (politique) est grandement exagérée.

Dominique Dhombres

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