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La guerre du nucléaire français

Philippe Reclus, mis à jour le 26.05.2009 à 19 h 32

Les rivalités franco-françaises industrielles et de personne dans la filière nucléaire deviennent contre-productives.

La maîtrise de la filière industrielle nucléaire est un atout indéniable de l'économie et de l'industrie française. Ainsi, face aux Américains General Electric et Westinghouse, contrôlé par le japonais Toshiba, le consortium français composé de Total, GDF Suez, Areva et EDF part aujourd'hui favori pour construire deux réacteurs de nouvelle génération (EPR) à Abu Dhabi où se rendait mardi 26 mai Nicolas Sarkozy.

Pour autant, les rivalités franco-françaises industrielles et de personne dans la filière nucléaire deviennent contre productives. Les pouvoirs publics prennent des risques au moment où de nombreux pays poussent à relancer leur équipement en centrales. A favoriser l'émergence de plusieurs champions du nucléaire, la France ne risque-t-elle pas d' affaiblir les positions de sa filière face à une concurrence japonaise, américaine, chinoise et russe en train de réarmer ?

Nicolas Sarkozy en donnant son feu vert au mariage GDF-Suez a implicitement consacré l'émergence d'un deuxième grand acteur hexagonal de l'énergie et a fortiori du nucléaire. Difficile de concevoir un groupe comme GDF-Suez uniquement avec du gaz et des éoliennes. Gérard Mestrallet son président, a intégré depuis le départ ces défis en faisant feu de tous bois pour hisser son groupe, fort de l'expérience et de la compétence des ingérieurs de sa filiale belge Electrabel, dans le concert des grands mondiaux du nucléaire.

L'Elysée ne pouvait donc pas se déjuger en refusant à GDF-Suez de poursuivre sur sa logique en montant dans l'EPR, le réacteur de troisième génération.  Mais, dans le même temps, l'Etat est bien conscient qu'à faire émerger un concurrent à EDF, la France risque d'affaiblir les positions françaises pour exporter la nouvelle technologie sur les grands marchés à l'étranger.

Deux écoles s'affrontent. La filière EDF soutient bec et ongles l'idée de la supériorité de celui qui peut exploiter les économies d'échelle tirées de la construction de centrales  nucléaires en série. C'est ce qu'on appelle  l'effet de parc qui permet de sortir, fort de l'expérience acquise sur les chantiers, un kilowatt/heure au prix de revient d'au moins 15% inférieur à celui d'un concurrent qui part de zéro.  En exploitant 58 centrales, et bientôt 60 une fois construits les EPR de Flamanville et Penly, EDF fait valoir cet atout. L'électricien a pour priorité à la fois d'allonger de 10 à 20 ans la durée de vie de son parc de centrales existant pour se garantir la capacité d'imposer par la suite la technologie de l'EPR comme référence dans le monde.

En face, GDF Suez-Electrabel assure disposer de toutes les forces disponibles pour relever le défi. Quitte à s'associer avec des partenaires choisis au cas par cas et ne pas nécessairement se sentir lié par la technologie de l'EPR. Le président de GDF-Suez ne manque pas d'arguments. Son groupe possède et exploite sept réacteurs en Belgique avec une capacité de 5.800 mégawatts et détient une participation dans deux réacteurs en France de 1.100 MW.

En formulant un jugement de Salomon consistant à répartir les rôles entre les uns et les autres pour construire le futur réacteur de Penly, en Seine Maritime, Nicolas Sarkozy peut estimer avoir préservé l'équilibre sans injurier l'avenir. Imposé le transfert du savoir et du savoir faire. Et la mutualisation des coûts.  Ce qui revient à avoir pris acte des atouts et des faiblesses des uns et des autres, à mener de front tous ces chantiers tant en France qu'à l'étranger et de les achever en temps et en heure. Difficile d'ignorer qu' EDF qui n'a pas construit de centrales depuis vingt ans a perdu en partie, du fait des nombreux départs à la retraite de ses ingénieurs, son savoir faire qu'il faut reconstituer aujourd'hui. GDF-Suez sait de son coté construire des centrales, avec son expérience en Belgique, mais là encore cela fait vingt ans qu'il n'a pas fait de travaux pratiques.

La décision de l'Elysée aurait donc le mérite de ne fermer aucune porte à aucun des différents acteurs. Et de gagner du temps pour que chacun apprenne ou partage. Mais elle conduit à nourrir l'ambiguité. Pierre Gadonneix, le président d'EDF, a obtenu de continuer à contrôler le chantier du deuxième EPR avec 50% et une action tout en accueillant l'italien Enel voire l'allemand Eon. De son coté, Gérard Mestrallet a réussi à faire monter GDF Suez à hauteur d'un tiers du programme et à doter ainsi son groupe de la crédibilité nécessaire pour aller chasser sur les marchés à l'étranger. Total a obtenu une invitation à la partie, pour voir.

Tout le monde sortirait donc gagnant de ce jeu. A moins de dire que personne ne gagne vraiment : ni Suez qui voulait son EPR et doit continuer pour l'instant de composer avec EDF. Ni EDF qui réussit certes à partager ses coûts mais voit ses concurrents directs se prêter habilement à la stratégie du coucou.

La remise en ordre d'Areva pourrait être la bonne occasion pour savoir sans quel sens va pencher l'histoire.  Certains à l'Elysée, continuent de penser qu'il faut conserver l'idée qu'Areva travaille avec tout le monde et qu'il n'y a aucun intérêt à l'adosser à certains de ses clients comme EDF ou Total, puisque cela reviendrait à fermer la porte aux autres clients. Reste à savoir si cette thèse ne conduit pas à ouvrir un peu plus grand la porte à un schéma, caressé par certains au sein de l'Etat, visant à marier Areva à Alstom.  A la tête d'Areva, Anne Lauvergeon se bat depuis des mois pour stopper net ce projet. Quitte à imaginer des solutions de rechange comme une fusion, sans suite, d'Areva avec le para-pétrolier Technip.  Cette thèse n'est en revanche pas antinomique avec l'idée rapprocher Areva d'Alstom en conservant à l'Etat le rôle d'arbitre. Une hypothèse contre laquelle se bat Anne Lauvergeon depuis des mois . Quitte à imaginer des solutions de rechange exotiques comme une fusion d'Areva avec le para-pétrolier Technip. Elle cherche à tout prix à échapper aux griffes d'Alstom, à son patron Patrick Kron et aux intérêts de Bouygues qui détient 30% d'Alstom.

Excellente commerciale, très bonne manoeuvrière, habile à diffuser une image féminine plus rassurante à une opinion publique rétive au nucléaire, la présidente du directoire d'Areva est aujourd'hui très fragilisée. A trop vouloir se faufiler et bloquer les projets de recomposition de son capital, elle a fini par agacer le Château au moment même où les comptes d'Areva révèlent de larges zones d'ombre. Le groupe a-t-il provisionné les montants nécessaires pour couvrir les retards pris par les différents chantiers de l'EPR. Il manquerait 2, 2 milliards d'euros en Finlande, 800 millions en Chine et 500 millions d'euros à Flammanville. Soit au total 3, 5 milliards d'euros dont le groupe ne dispose pas spontanément en plus des montants à trouver pour racheter sa part à Siemens dans Areva NP.
Un divorce brutal avec le partenaire allemand sur lequel Anne Lauvergeon n'a pas pu convaincre l'Elysée du risque. Le gouvernement avait fait savoir à la présidente du directoire d'Areva, il y a un an et demi qu'il serait opportun, pour financer ses investissements,  de vendre quelques unes de ses participations non stratégiques lorsque le niveau de la bourse le permettait encore, constatent aujourd'hui que ces opérations vont devoir être réalisées au pire moment.

La nomination de Jean Cyril Spinetta à la tête du conseil de surveillance d'Areva signe  l'heure de vérité pour Anne Lauvergeon. Assis sur sa réputation de patron de gauche qui a merveilleusement réussi, le sphinx comme on appelle le président d'Air France KLM a toute légitimité pour imposer un audit d'Areva, soumettre son modèle économique à un examen sans concession, évaluer ses engagements hors bilan, chiffrer ses contrats en cours. Voire imposer la cession de sa filiale très lucrative, T&D, spécialisée dans la transmission et la distribution d'électricité. L'objectif est de tout mettre en oeuvre pour récupérer les 3 à 5 milliards d'euros dont Areva a besoin pour passer le cap 2009.

Patrick Kron se contente de faire dire qu' Alstom pourrait se contenter de récupérer T&D.  Mais il s'interdit bien de fermer pour autant la porte à la solution faisant d'Alstom l'actionnaire de référence d'Areva. Après tout, le départ surprise de Siemens du capital de l'ancien Framatome ne fait, selon l'entourage du président d'Alstom, que lui donner plus d'arguments pour pousser à une fusion avec Areva afin d'obtenir la taille critique, présenter une offre intégrée, faire jouer les synergies opérationnelles et commerciales entre les deux groupes

Prudent, Martin Bougues, actionnaire à 30% d'Alstom, tempère. Outre s'éviter le risque d'une nouvelle polémique politique liée à sa proximité avec Nicolas Sarkozy, il réclame surtout d'y voir plus clair dans les comptes d'Areva avant d'y engager le premier euro. Une manière de se donner lui aussi du temps à l'heure où son groupe souffre dans d'autres pans de ses activités. Christophe de Margerie, le patron de Total, réfléchit aussi avant de s'engager. Les pertes accumulées par Areva en Finlande, en Chine et en Afrique du sud sont là pour démontrer au directeur général de Total qu'il a raison d'hésiter. Tout juste accepterait-il de mettre un ticket dans Areva au risque de finir par agacer l'Elysée par ses hésitations.

Au final, la filière nucléaire présente ce paradoxe d'être composée d'acteurs aux projets ambitieux, jaloux de leur suprématie technologique, de leur indépendance, de leur antériorité et pourtant bien forcés de constater qu'ils seront tôt ou tard condamnés à s'entendre. A moins de voir la belle avance du camp français en matière nucléaire fondre comme neige au soleil.

Preuve que cette préoccupation est dans tous les esprits, le président de la République a proposé qu'EDF vienne prêter main forte au consortium GDF-Suez-Areva-Total pour se porter candidat à la construction de plusieurs EPR dans la région. L'Elysée ne peut pas perdre la face sur dossier. C'est lui qui a poussé Total à accepter de courir cette aventure, hautement stratégique pour la présence française dans la région,  même si le groupe pétrolier savait alors qu'il n'avait aucune expertise pour construire une centrale nucléaire. Il suffisait, estimait alors Total, de sous traiter à Areva et GDF Suez le chantier. Le constat, par la suite, des retards et des dérapages des coûts des chantiers de Finlande et de Flamanville a montré au pétrolier que l'affaire est beaucoup plus compliquée à mener qu'il n'y paraît.

EDF qui avait tout intérêt, ces derniers mois, à faire courir le bruit que GDF Suez n'est techniquement pas capable d'assurer sa part de travail dans l'alliance avec Total et Areva, pourrait bien boire aujourd'hui du petit lait en laissant penser qu'il se fait tordre le bras pour la bonne cause. A savoir empêcher la concurrence japonaise, coréenne ou américaine de venir faire de l'ombre à la belle armada française.

Mais la vraie leçon de l'histoire, si elle se confirme, risque bien d'être qu'aucun des principaux acteurs du bal français,  ne peut jouer tout seul sa partition et que la raison imposera bien à tout ce petit monde de finir par s'entendre.

Philippe Reclus

Photo: Le chantier de la centrale EPR de Flamanville  Reuters

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