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Le FN rêve de confirmer sa percée en Picardie

Claire Garnier, mis à jour le 06.06.2012 à 6 h 03

Loin de Hénin-Beaumont, Forbach ou Carpentras, la région a accordé un quart de ses suffrages à Marine Le Pen, record national. Qu'en sera-t-il aux législatives? Récit d'une campagne sur fond de désertification rurale, de peur de l'abstention et de chasse aux oiseaux migrateurs.

Près de Vauvillers, dans la Somme. REUTERS/Pascal Rossignol.

Près de Vauvillers, dans la Somme. REUTERS/Pascal Rossignol.

C’est une spécialité régionale, au même titre que la betterave, le gâteau battu ou la chasse au canard: la Picardie est la championne du vote FN. Avec 25,03% des voix, cette région de 1,8 million d’habitants a donné, devant les plus médiatisées Nord-Pas-de-Calais, Lorraine ou Paca, son plus gros score à Marine Le Pen le 22 avril, sur les talons de Nicolas Sarkozy (25,06%) et François Hollande (26,59%).
 
Un succès qui n’est pas nouveau dans cette région où la «greffe» frontiste, qui avait d’abord pris dans quelques bourgs de Oise dans les années 80, a ensuite gagné le sud du département et le sud de l’Aisne, avec des scores souvent forts aux régionales, scrutin à la proportionnelle. «Le Front national n’a plus seulement des points d’appui, notamment dans l’Oise; on peut maintenant parler d’une couverture homogène de l’Oise, de l’Aisne et de la Somme», se félicite Michel Guiniot, conseiller municipal FN de Noyon (Oise) et président du groupe FN à la Région, connu également pour avoir codirigé la quête des 500 signatures de Marine Le Pen.

Une homogénéisation confirmée par les chiffes à l’échelle des circonscriptions. A l’exception de la 2e de la Somme (Amiens), le FN a dépassé les 20% partout et les 25% dans dix circonscriptions sur 17. A écouter Franck Briffaut, conseiller municipal de Villers-Cotterêts et conseiller régional, candidat du parti dans la 5e circonscription de l’Aisne (Château-Thierry) et conseiller de Marine Le Pen sur les questions de transport et d’aménagement du territoire, il n’est «plus pénalisé» par une forte participation, celle-ci ayant dépassé la moyenne nationale en Picardie: «Autrefois, nous bénéficiions d’une forte abstention, mais c’est fini.» Ce vote FN serait aussi désormais un «vote transversal qui transcende les classes sociales et les classes d’âge».

Un vote transversal pour une région à faible identité, prise en tenaille entre l’Ile de France et le Nord-Pas de Calais, et dont la seule gare TGV, surnommée la «gare des betteraves», n’est pas située à Amiens ou Saint-Quentin mais à Ablaincourt-Pressoir (261 habitants). Un surnom qui reflète une Picardie rurale (plus de 40 % des habitants vivent dans une commune de moins de 2.000 habitants) mais également ouvrière avec une industrie très présente dans l’agro-alimentaire, la mécanique, la métallurgie légère et la sous-traitance automobile, saignée à blanc par la crise de 2008.

Une région qui reste en bas du tableau en ce qui concerne les sorties du système éducatif sans qualification, le taux de chômage (11,3 %), la part des cadres dans la population ou encore le PIB par habitant: sur ce dernier indicateur, elle ne devance que le Languedoc-Roussillon en métropole.

«Des populations qui ne supportaient plus la région parisienne»

Quand on interroge Michel Guiniot sur les raisons du vote FN, il déroule un argumentaire centré sur l’insécurité économique et physique:

«Nous avons vu arriver en Picardie des populations qui avaient quitté la région parisienne et ont acheté un bout de terrain, notamment dans l’Oise. Elles ne supportaient plus Paris à cause de l’insécurité et de l’immigration et de ses conséquences; aujourd’hui, elles sont sensibles à notre discours car elles rencontrent beaucoup de difficultés: désindustrialisation, fin du textile dans l’Aisne, fermetures dans la métallurgie, fermetures d’exploitation dans l’agriculture. Les difficultés à vivre sont devenues plus grandes en zone rurale qu’en zone urbaine.»

Franck Briffaut estime lui que «les moteurs pour voter FN ne sont pas les mêmes partout», et pointe la «désertification dans tous les domaines» de son département de l’Aisne:

«Nous  assistons à une dégradation des services publics: la poste, les gares, le réseau ferroviaire… Les gens vivent aussi la désertification médicale: plus de médecins, plus de spécialistes, il faut aller à Reims ou à Amiens.»

Doctorant en sciences politiques sur le vote FN à l’université d’Amiens, Joël Gombin insiste lui aussi sur l’existence de profils différent. Alors que «l’Aisne est l’un des départements les plus pauvres de France» et que l’existence de «forts contrastes» dans le sud de l’Oise, où les populations aisées de Chantilly et de Compiègne côtoient celles de Creil ou de Montataire, «vient renforcer le sentiment d’injustice lié aux difficultés sociales», le secteur de la Picardie maritime constitue lui un cas un peu à part: dans cette zone touristique pleine de résidences secondaires, «l’accès au logement est cher pour les habitants» et la sanctuarisation des espaces naturels voulue par les écologistes ne plaît pas aux chasseurs.

20% le 21 avril 2002, un seul candidat au second tour

Ces secteurs connaîtront-ils, six semaines après le 22 avril, une aussi forte poussée FN? A la présidentielle 2002, Jean-Marie le Pen était arrivé en tête dans la région avec moins de 20% des voix, mais cela n’avait pas pour autant réussi au FN aux législatives, scrutin peu favorable au parti d’extrême droite: il n’avait réussi à se maintenir au second tour que dans la 5e circonscription de l’Aisne, en duel face à l’UMP Renaud Dutreil. A ce jour, la Picardie n’a envoyé qu’un député à l’Assemblée nationale, Pierre Descaves, un ancien de l’OAS, entre 1986 et 1988.

Franck Briffaut estime que ses électeurs «ressentent profondément l’injustice d’un parti qui fait des scores importants et qui n’a pas d’élus: au bout d’un certain temps, ça rentre dans les têtes». Candidate du «Rassemblement bleu marine» dans la 3e circonscription de la Somme (Friville-Escarbotin, en Picardie maritime), Nathalie Huiart dénonce le «scandale du refus de la proportionnelle»:

«Nous allons nous bagarrer comme des lions pour avoir quelques députés; pendant ce temps-là, les Verts, qui ont fait 2%, vont avoir un paquet de députés parce qu’ils ont magouillé avec le PS.»

Face au délitement du tissu industriel et au mal-être, les autres forces politiques font profil bas, y compris les socialistes. «Ca va être serré», confie Christophe Géraux, premier fédéral du PS dans la Somme. «On  fait un gros travail de terrain pour analyser les votes de ras-le-bol et de colère. Nous allons à la rencontre de ces personnes pour essayer de comprendre leur mal-être, elles ne sont pas forcément engagées politiquement.»

Profiter de «la zizanie à gauche»

Pour autant, dans combien de circonscriptions le FN pourra-t-il se maintenir dimanche 10 juin au soir? Le parti risque d’être pénalisé par le «bonus» dont bénéficient souvent les candidats des grands partis et par la nécessité d’atteindre 12,5% des inscrits pour se maintenir. «Il faut une forte participation le 10 juin. Or, les gens sont fatigués de la politique», reconnaît Michel Guiniot. «Pour atteindre 12,5% d’inscrits aux législatives, on considère en général qu’il faut à la louche dépasser les 20% des inscrits à la présidentielle», explique Joël Gombin.

Le FN se situait au-dessus de ce niveau dans dix circonscriptions sur dix-sept. C’est le cas de quatre circonscriptions de l’Aisne, dont deux sont dites «à risque FN»: la numéro 3 (Vervins-Thiérache) au taux de chômage record de 16,5 %, où le socialiste Jean-Pierre Balligand ne se représente pas, et la 5e, détenue par l’UMP Isabelle Vasseur, où le FN espère profiter de «la zizanie à gauche».  

Dans la 1e (Laon), celle-ci est assurée car le sortant René Dosière, spécialiste des comptes de l’Elysée, n’a pas été investi par le PS, et part, comme en 2007, en dissident contre le candidat du parti, le conseiller général Fawaz Karimet. Dans la 2e (Saint-Quentin), où le FN a frôlé les 20% des inscrits, l'ancien ministre Xavier Bertrand s’attend à une élection plus difficile qu’en 2007, quand il avait été élu dès le premier tour: il affrontera notamment le candidat frontiste Yannick Lejeune, chef de chantier dans le bâtiment, qui avait éliminé le PS au premier tour des cantonales l’an dernier à Saint-Quentin.

Dans la Somme, qui passe de six à cinq circonscriptions du fait du redécoupage Marleix, Marine Le Pen dépasse le seuil des 20% d’inscrits dans trois circonscriptions, mais celles-ci ne sont en revanche pas jugées à risque FN par les observateurs. Enfin, dans l’Oise, le parti se montre ambitieux, Michel Guiniot tablant sur «cinq ou six triangulaires» sur sept circonscriptions. Si Eric Woerth semble indéboulonnable à Chantilly, les autres sont présentées comme ouvertes.

Votes eurosceptiques de 1992 et 2005

Dans celles des députés UMP sortants Olivier Dassault, Jean-François Mancel et Edouard Courtial, le FN dépassait les 20% des inscrits au premier tour. Transfuge du RPR, André Fouchard, qui affrontera l’ex secrétaire d’Etat aux Français de l’étranger du gouvernement Fillon et l’actuel président PS de la région Claude Gewerc dans la 7e (Clermont), veut «éliminer le candidat UMP dès le premier tour: il porte le fardeau de Sarkozy et subira le même sort que Sarkozy». Ce candidat qui travaille dans l’immobilier assure que «la défiance dans l’euro est telle que certains épargnants sont en train de retirer leur épargne pour investir dans la pierre».

Le discours anti-euro et anti-européen plaît indéniablement dans une région qui ne cesse d’envoyer des signaux radicaux dans ce domaine: en 1992, les électeurs picards ont voté «non» au traité de Maastricht à 57%; en 2005, plus de 64% d’entre eux ont dit «non» au traité constitutionnel, soit dix points de plus que la moyenne nationale. Karim Ouchickh, candidat du «Rassemblement bleu marine» dans la 3e circonscription de l’Oise (Creil), rappelle régulièrement que «le PS et l’UMP ont ratifié le traité de Lisbonne en 2008, qui a pourtant été désavoué par les Français en 2005».

Pour les électeurs du FN, «l’Europe est synonyme d’insécurité sur tous les plans», observe Alain Gest, député sortant (UMP) de la 4e circonscription de la Somme (Corbie). «Je fais campagne sur le thème de la protection car les gens ont peur et Ils vivent l’Europe comme un boulet, ils ne voient pas ce qu’elle leur apporte.» Quelles réponses? «Je leur dis que s’ils votent FN, ils auront le résultat contraire, puisqu’ils éliront un socialiste; or, les socialistes sont encore plus éloignés de la réponse. Je leur dis qu’il faut stopper tout projet d’élargissement, réviser les accords de Schengen et faire en sorte que l’Europe soit un outil de progression. Il faut faire la préférence communautaire avec des marchés réservés aux PME.»

«La directive européenne sur les oiseaux nous empoisonne la vie»

Dans un département de la Somme qui pratique la chasse aux oiseaux migrateurs, tout ce qui touche aux règlementations européennes est suspect. On se souvient que Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT) y a connu son heure de gloire avec un score de 27,6% (contre moins de 7% au niveau national) aux européennes de 1999. Et dans la 3e circonscription, celle de la baie de Somme et du Vimeu rouge, Marine Le Pen a dépassé les 25% des voix, contre seulement 11,5% pour Mélenchon.

«La directive européenne sur les oiseaux nous empoisonne la vie et elle a été votée avec la complicité de l’UMPS», s’emporte Nathalie Huiart. Ce secteur est le paradis des chasseurs d’oiseaux migrateurs et la candidate fait campagne pour défendre la ruralité, les traditions et les «chasseurs opprimés» du fait des restrictions de chasse.

Cette ancienne responsable de CPNT dans la Somme vient d’adresser sa démission à Frédéric Nihous, président du parti: elle considère que l’accord de CPNT avec l’UMP est «devenu un accord d’allégeance» et dit «se retrouver» dans le programme du Front national. Elevée à la «culture CPNT», elle pratique elle-même la chasse au gibier d’eau à la hutte et sur le littoral.

«J’ai trente ans de validation de permis de chasser. La chasse coule dans mes veines», confie la candidate, qui ironise sur ce qu’elle appelle le «monde de oui-oui des socialistes qui disent oui à tout» avant les législatives. «On me rapporte que François Hollande aurait décidé tout à coup d’autoriser la chasse au gibier d’eau jusqu’au 28 février. C’est formidable, mais je n’en crois pas un mot!»

Mais Nathalie Huiart saura-t-elle convaincre les chasseurs, les ruraux et les ouvriers de sa circonscription?  Une chose est sûre, la puissante Fédération des chasseurs de la Somme reste en dehors du jeu politique. «Surtout pas de consigne de vote! Nous sommes une organisation apolitique», explique son directeur de la communication. Ce qui n’empêche pas les chasseurs de la Somme, leurs familles et leur entourage de pouvoir faire basculer une élection. Le département compte quelque 27.500 permis de chasse validés et 2.234 «huttes» immatriculées.

«Vieux renard de la ruralité»

«C’est une circonscription classée à gauche», rappelle pour sa part Jérôme Bignon, le député UMP sortant. Ou plutôt une circonscription qui bascule au fil des alternances: il a été battu en 1981 et en 1988, élu à l’occasion de la vague bleue de 1993, battu en 1997 par l’actuel ministre de l’Education Vincent Peillon, à nouveau élu face à ce dernier en 2002 puis en 2007, avec 140 voix d’écart. «En zone rurale, il y a une atténuation du clivage droite-gauche et une grande personnalisation», explique celui qui se présente comme le «vieux renard de la ruralité».

Peut-on s’attendre à une triangulaire dans cette 3e de la Somme? Oui, répond-il sans hésiter. «Le jeu est ouvert.» Pour lui, les électeurs FN sont des «personnes endettées qui ont du mal à s’en sortir avec leurs petits salaires et aussi des personnes exaspérées qui parlent de ceux qui ne foutent rien pendant qu’elles travaillent dur».  

Dans les rencontres en porte à porte, Alain Gest déclare entendre ce même «sentiment d’injustice» de la part de travailleurs pauvres. «Ils parlent peu d’immigration. Ils me disent: nous, on travaille dur, on ne gagne pas lourd et on s’aperçoit que l’on s’en sort moins bien que d’autres qui ne foutent rien et qui vivent des minimas sociaux.»

Le sortant fait profil bas: «Nous n’avons pas été au rendez-vous sur ce terrain là.» Et reprend à son compte le crédo sarkozyste des heures supplémentaires «qui permettent aux gens de gagner plus»: «Ce n’est pas en évitant d’en parler, comme le fait la gauche, que l’on va résoudre le problème.»

«Bouffé de la présidentielle pendant dix-huit mois»

Celle-ci, avec quatre candidats, part divisée au combat, ce qui pousse la candidate socialiste Catherine Quignon-Le Tyrant à appeler les électeurs «à voter pour le PS dès le premier tour» face à la droite et à un vote FN qui est ici une «scission de la droite, ce qui n’est pas le cas partout».

Elle bat la campagne avec la conviction que «lorsqu’on est loin d’une autoroute, on est obligé de raisonner local». Pour ce vaste croissant autour d’Amiens, elle préconise un développement des services à la personne, un renforcement des centre-bourgs et de l’action touristique, une décentralisation de l’action culturelle et une aide à l’implantation des petites entreprises en leur proposant des loyers faibles pour des bâtiments en friche: «Nous considérons que nous ne sommes pas là pour faire du business, mais pour développer l’activité et notamment de petites entreprises. C’est la différence entre l’approche libérale et l’approche socialiste.»

Dans cette circonscription, encore une, où le FN a dépassé les 25% le 22 avril, le député sortant craint plus la candidate socialiste que le candidat frontiste, l’avocat Valéry Le Douguet, parachuté de Libourne (Gironde). Là aussi, la configuration du second tour dépendra pour une bonne part de la participation, après une campagne qui «ne passionne pas les foules». «Les gens ont bouffé de la présidentielle pendant dix-huit mois et ça continue!», constate Alain Gest, qui ne regrette pas d’avoir voté contre le quinquennat: «Les constitutionnalistes de 1958 n’étaient pas fous!»

Claire Garnier

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