Économie

La crise s'installe

Temps de lecture : 3 min

L'Europe souffre de trois maux: on ignore quoi faire, le pouvoir est entre les mains de trop peu de dirigeants qui dans le même temps ne peuvent pas prendre les décisions nécessaires.

Dans une agence Bankia, à Madrid, le 1er juin 2012. REUTERS/Andrea Comas
Dans une agence Bankia, à Madrid, le 1er juin 2012. REUTERS/Andrea Comas

Pourquoi la crise européenne prend-elle tant d’ampleur? Parce que l’on ignore quoi faire? Parce qu’une poignée de puissants dirigeants concentrent un maximum de pouvoir? Ou peut-être est-ce tout le contraire: ceux qui doivent prendre les décisions nécessaires n’ont pas suffisamment de pouvoir pour le faire? En fait, je crois que l’enracinement de la crise est imputable à la maléfique conjonction de ces trois facteurs.

Que faire?

Etats et experts ne s’accordent pas sur les mesures à prendre pour lutter contre la crise. L’actualité est dominée par le débat auquel se livrent les partisans de l’austérité et ceux qui prônent l’augmentation de la dépense publique pour donner un coup de fouet à la croissance. A mesure que la crise gagne du terrain, ce débat se transforme en un combat à coup de petites phrases et de platitudes. Après tout, l’austérité est une nécessité et non un choix… Les pauvres ne se serrent pas la ceinture parce que, après mûre réflexion, ils se sont dit qu’ils préféraient la frugalité à l’abondance.

Dans beaucoup de pays, au sein de nombreux ménages, l’austérité est une cruelle réalité à laquelle on ne peut échapper. En même temps, infliger plus d’austérité à des hommes et des femmes qui vivent déjà dans l’indigence n’est pas une solution valable. En tout état de cause, le débat se poursuit, et la conviction qu’affichent les plus grands économistes dans leurs recommandations contraste avec la validité des pronostics et interprétations qu’ils ont formulés avant et pendant la crise.

Andrew Lo, un économiste du Massachusetts Institute of Technology, vient de publier dans la prestigieuse revue Journal of Economic Literature, une synthèse analytique des 21 livres qui ont le plus influé sur les débats relatifs à la crise. Il en conclut:

«De ce vaste ensemble d’interprétations contradictoires, il ne ressort aucun point de vue unique; mais la grande variété des conclusions (…) souligne le besoin urgent que les économistes s’accordent sur une série de données communes, à partir desquelles on pourrait établir des conclusions et des analyses plus précises.»

En d’autres termes, si même les meilleurs économistes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les faits et données de base qui sont à l’origine de la crise, il n’y a rien de plus normal à ce qu’ils ne se rejoignent pas non plus sur ce qu’il convient de faire pour en sortir. Regrettablement, ils ne se sentent pas visés. Cette crise a révélé que l’arrogance intellectuelle est l’un des risques du métier d’économiste professionnel.

Beaucoup de pouvoir entre peu de mains

Il est par ailleurs évident que la crise n’est pas de seule nature économique et que les désaccords entre experts ne suffisent pas pour expliquer les événements. La politique y joue un rôle majeur, or parler de politique, c’est parler de pouvoir. Certains protagonistes de cette tragédie, bien qu’ils n’aient pas le pouvoir de résoudre la crise, ont bel et bien celui de contrarier et de faire échouer les initiatives étrangères qui ne leur conviennent pas. Le «droit de veto» de la chancelière allemande, Angela Merkel, par exemple, lui confère beaucoup de pouvoir. L’Allemagne pourrait stimuler davantage son économie et appuyer d’autres mesures qui aideraient le reste de l’Europe à sortir du tunnel.

La vente sur les marchés internationaux d’une obligation commune émise par l’Europe est un bon exemple d’initiative valable à laquelle l’Allemagne fait pour l’instant obstacle. Ces euro-obligations bénéficieraient de la garantie collective de l’ensemble du continent européen, ce qui ferait diminuer sa prime de risque ainsi que les remboursements des pays souffrant le plus de la crise (et qui sont ultra-dépendants du crédit étranger).

Mais par les temps qui courent, le pouvoir n’est pas circonscrit dans quelques pays et n’appartient plus uniquement aux dirigeants politiques. Les financiers qui sont en mesure de déplacer d’importants volumes de capitaux d’un pays à l’autre sont aussi des acteurs clés du drame européen. Même s’ils ne peuvent pas imposer de politique, ils peuvent s’opposer à certaines décisions ou limiter la marge de manœuvre des Etats.

Peu de pouvoir entre beaucoup de mains

Alors que la tourmente n’a pas quitté l’Europe, le pouvoir revêt aussi d’étranges caractères: rare, précaire et transitoire. Même les plus puissants se heurtent à des limites lorsqu’il s’agit d’exercer leur pouvoir. De plus en plus souvent, en outre, leur pouvoir faiblit au profit d’adversaires, de collègues ou de concurrents insoupçonnés qui surgissent tout à coup. Angela Merkel a les mains liées par des myriades de micropouvoirs qui, à défaut d’être capables d’imposer totalement leurs buts, sont à même d’entraver les puissants.

Même les leaders de la finance ont de quoi être préoccupés: leur métier et leurs institutions ne sont pas à l’abri des turbulences actuelles. Le pouvoir est aujourd’hui extrêmement fragmenté, comme en témoigne très clairement la crise européenne, ce qui rend de grands dirigeants incapables d’infléchir les tendances de façon décisive. Si la crise se poursuit, c’est parce que personne en Europe n’a le pouvoir la maîtriser. Pour l’instant, en tout cas.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

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