Culture

Le complexe de Prometheus

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 11 h 18

En inventant le (soi-disant) récit fondateur de ce qu’il a raconté en 1979, Ridley Scott accomplit un geste de propriétaire reprenant ses droits sur un monde.

© Twentieth Century Fox

© Twentieth Century Fox

C’est un geste curieux qu’accomplit Ridley Scott en réalisant Prometheus, plus de 30 ans après Alien. A l’heure où les «franchises» sont devenues la règle à Hollywood, le film semble s’inscrire dans cette recherche éperdue de sécurité que représente pour les majors la réutilisation de personnages et de situations connues, surtout si les films nécessitent de gros investissements en effets spéciaux.

Mais il est beaucoup plus singulier que ce recyclage soit relancé par l’auteur du film fondateur. Auteur? Scott est à n’en pas douter l’auteur d’Alien, même si le film fut à l’origine une commande la Fox. La manière dont il s’est approprié le sujet est incontestable, tout comme le rôle décisif joué par le film dans sa carrière ensuite, après que son premier film, «film d’auteur» au sens classique, européen, Duellists (1977), ait été un échec commercial. En inventant aujourd’hui avec Prometheus le (soi-disant) récit fondateur de ce qu’il a raconté en 1979 –et des trois sequels réalisés par d’autres– Ridley Scott accomplit un geste de propriétaire reprenant ses droits sur un monde.

 

Au premier rang de ces «autres», James Cameron (Alien, le retour, 1986). James Cameron devenu entre temps le cinéaste qui aura à deux reprises signé le film ayant eu le plus de succès de toute l’histoire du cinéma, Titanic puis Avatar.

James Cameron qui vient d’annoncer qu’il entendait ne plus tourner que des films situés sur Pandora, la planète inventée par lui pour Avatar. C’est-à-dire continuer de créer son propre monde, rester maître de l’univers qu’il a conçu. Projet d’artiste démiurge, dont on aurait tort de sourire tant Cameron a prouvé qu’il était capable de mettre en œuvre les conditions artistiques (récit, images) mais aussi financières et technologiques de ses projets.

Projet titanesque? Précisément au sens de ce titan nommé Prométhée, qui conçut le projet d’égaler les dieux. Exactement ce vers quoi tendent certains réalisateurs d’aujourd’hui, avec le renfort des puissances technologiques ouvertes par le numérique et des puissances économiques ouvertes par le marketing mondialisé –vous avez dit Pandora?

© Twentieth Century Fox

De manière plus anonyme, c’est aussi ce que suggère la vogue récente des films de super-héros dotés de pouvoirs magiques (Harry Potter) et investis de puissances surhumaines (les Avengers, les X-Men, etc.), parmi lesquels il arrive d’ailleurs qu’on croise un dieu antique (Thor).

Mais ces films ne construisent pas véritablement un univers, les plus intéressants étant d’ailleurs ceux qui évoluent au contraire dans un monde très proche du nôtre (Batman, Spiderman, Hulk). Rien à voir avec l’ampleur du projet développé par Cameron, qui va bien au-delà d’une «saga» au sens habituel: ce qu’il annonce n’est pas une succession d’épisodes racontant une longue histoire (comme, exemplairement, Star Wars) mais bien le déploiement d’un monde complet et singulier, dont Avatar aurait esquissé la carte.

Cela signale l’entrée dans une nouvelle phase du rapport de force entre les majors et les cinéastes les plus influents. Après la longue période classique où un grand cinéaste soit jouait à l’intérieur du système, soit se retrouvait en opposition frontale, George Lucas et plus encore Steven Spielberg auront incarné la possibilité de construire un système de relative autonomie économique assurant, sur des modèles différents, leur liberté de choix artistique.

Cameron, habité d’un désir de liberté qui hante aussi ses films –rappelez-vous l’«envol» de DiCaprio et Winslett à la proue du Titanic, la course de Jake Sully libéré de la paralysie par les effets spéciaux du bon docteur Sigourney Weaver (ex-héroïne d’Alien)– médite de «s’envoler» sur Pandora grâce à  sa société, qui est surtout une société de R&D en technologie.

A sa manière, il radicalise la position de l’auteur, dont on a l’habitude de dire qu’il a «un univers» (au sens où on retrouve des thèmes et des motifs de film en film). Lui se sent en position de le revendiquer explicitement, c’est-à-dire considère aussi que sa propre création est d’une richesse suffisante pour servir de cadre à toutes ces réalisations futures: geste, et orgueil, du démiurge.   

© Twentieth Century Fox

Sans en avoir le côté absolu, c’est à un geste comparable que s’est livré Ridley Scott se réappropriant «son» univers dans Prometheus –qui est aussi, autre point commun, un des rares films à grand spectacle faisant un usage élégant de la 3D. Prometheus est d’ailleurs un film qui ne parle que de cela: de la puissance du créateur, de la dépendance et de l’autonomie du créé vis-à-vis de celui qui l’a créé.

La jeune scientifique hantée par la mort de ses parents et sa propre incapacité à procréer et prête à tout risque pour connaître le secret des origines (Noomi Rapace), la fille du Tycoon propriétaire du vaisseau écartelée entre fidélité à son géniteur et volonté de puissance personnelle (Charlize Theron), le robot créé par le même Tycoon pour échapper à son destin de mortel et lui-même travaillé par un désir d’autonomie (Michael Fassbender), tous les personnages représentent des variantes de cette problématique.

On peut aussi faire des humanoïdes supposés avoir engendré l’humanité et désormais attachés à la détruire une métaphore des grands studios: sans eux, ni ces films ni ces réalisateurs n’auraient existé, mais pour faire vivre les projections de leur univers, ces mêmes réalisateurs doivent affronter une machine énorme et plutôt inhumaine, aussi glaciale que le grand vaisseau métallisé qui prend son essor à la fin, menaçant d’anéantir la terre. Dans Prometheus, celui-là sera détruit, mais les héros se donnent pour objectif de prendre le contrôle d’autres vaisseaux similaires (d’autres superproductions?) cette fois pilotées par eux, pour poursuivre leur quête.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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