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Luka Rocco Magnotta, le «dépeceur» de Montréal, incapable de suivre ses propres conseils pour disparaître

Cécile Dehesdin, mis à jour le 14.06.2012 à 19 h 09

Il avait publié un post de blog sur l'art de disparaître sans être retrouvé. Loupé.

Luka Rocco Magnotta

Luka Rocco Magnotta

Parmi les nombreuses traces laissées sur Internet par Luka Rocco Magnotta –soupçonné d’avoir tué et dépecé un homme et d’avoir envoyé des parties de corps au Parti conservateur canadien, et arrêté à Berlin ce lundi 4 juin–, un billet de blog résonne étrangement avec sa situation.

Le «dépeceur canadien», ou quelqu’un sous son nom, a publié en 2009 un article sur Digital Journal intitulé «How to disappear Completely and never be found» (comment disparaître complètement et ne jamais être retrouvé).

Le billet décrit les premières étapes à suivre pour un début de changement de vie: comment se débarrasser de son identité, couper les ponts avec ses proches, choisir sa destination, etc.

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Luka Rocco Magnotta a-t-il suivi ces règles dans sa cavale? Eléments de réponse.

Règle n°1: ne pas choisir une destination évidente

Le texte précise que la première chose à faire est de décider de son point de fuite, selon trois critères:

  • 1) «La ville où vous préfèreriez aller n’est pas forcément le meilleur choix, si vous avez parlé à d’autres gens de votre amour pour celle-ci.»
  • 2) «Vous devez quitter votre Etat.»
  • 3) «Faites des recherches sur votre destination, trouvez ce que vous y ferez quand vous y serez.»

Les amis de Luka Rocco Magnotta –s’il en a– ne s’étant pas exprimé sur le sujet, on ne sait pas s’il leur avait déjà parlé de Paris, où il se trouvait encore récemment, ou de Berlin, où il a été arrêté. Il a bien suivi les points 2) et 3), mais pas le premier. Niveau discrétion, on repassera: sur sa page Myspace, Luka a un album de photos consacré à Paris, avec une dizaine d’images de lui devant le Moulin Rouge, la Tour Eiffel, etc.  En octobre 2010, des photos de Luka Magnotta à Rome, Monaco et en Suisse ont été publiées, en plus de celles de Paris. Dans un article sur le travail des policiers français, Le Figaro notait: 

«Etant donné ses imprudences, la PJ a bon espoir de stopper sa course folle. D'autant qu'il est déjà venu en France en 2010 et qu'il a peut-être pris là des habitudes…»

Règle n°2: couper les ponts avec tous ses proches, progressivement

Le texte décrit le procédé à suivre pour s’éloigner de ses proches sans les alarmer, l’idée étant de manquer des rendez-vous et de ne pas rappeler des gens sur plusieurs mois. Difficile de savoir si Magnotta a suivi ces conseils ou s’il n’avait simplement pas d’amis. Aucun proche ne s’est en tout cas confié aux médias (seule une ancienne supposée conquête), et un membre de sa famille a dit à l’Ottawa Citizen :

«Il nous a blessé quand il était plus jeune, et ça fait longtemps qu’on n’a pas été en contact. Nous avons entendu parler de tout ça aux infos, et ensuite la police nous a appelé pour nous demander de les prévenir s’il nous téléphonait.» 

Règle n°3: vendre tous ses biens et ne garder que du liquide

Comment disparaître complètement et ne jamais être retrouvé explique qu’il faut se débarrasser de tous ses biens en les vendant et ne conserver que «des vêtements pour une semaine et autre strict nécessaire», ainsi que sa voiture, nécessaire pour la suite de l’opération disparition. Dernière étape, retirer tout son argent de son compte en banque et le fermer, aussi tard que possible. Un peu plus loin, le texte insistait sur l’importance de cet argent, à ranger dans une mallette ou tout autre contenant convenable:

«C’est votre future vie. Si on vous le vole, vous aurez certes disparu, mais vous vous retrouverez à mendier de l’argent au lieu de mener la belle vie dans votre nouvel appart.»

Luka Magnotta a-t-il suivi ses propres conseils? RTL affirme qu’il a retiré de l’argent Place de Clichy. Soit il s’agit un compte en banque à son nom, et ça va à l’encontre de ces règles (en plus d’être particulièrement débile), soit c’est un compte appartenant à une nouvelle et fausse identité, une étape suivante de la disparition décrite par le texte publié en ligne.

Mais il aurait également commis deux vols au moins dans le quartier des Batignolles à Paris. Un fonctionnaire de police disait ainsi au Figaro penser qu’il devait être à court d’argent, ajoutant qu’il serait «obligé de sortir du bois pour assurer sa subsistance».

Règle n°4: se construire deux fausses identités en plus de sa véritable identité

Le guide de la disparition ordonne de se procurer deux fausses identités, avec des faux documents de qualité (permis de conduire, certificat de naissance, numéro de sécurité sociale…), dont l’une doit résider «dans une ville ou un comté proche de votre résidence».

L’idée étant que, dans la semaine précédant sa fuite et sous sa vraie identité, le traqué vend sa voiture à la première de ses fausses identités. La personne en fuite, sous sa première fausse identité, vendra ensuite la voiture dans un autre Etat. Et détruira, bien sûr, au fur et à mesure, ses deux identités (la vraie et la première fausse, faut suivre), pour ne garder que la troisième.

Luka Rocco Magnotta a bien trois identités, il en a même certainement plus. Déjà, son premier nom n’est pas Luka Rocco Magnotta mais Eric Clinton Newman. Il en a changé officiellement en 2006. Et c’est là le problème: son identité de «Magnotta» était tout ce qu’il y a de plus légal, pas fausse aux yeux de la loi et, surtout, liée à son nom d’origine. Il est en plus devenu Magnotta en 2006, soit bien avant le meurtre dont il est accusé, et sa fuite. Il était connu sous ce nom par ses voisins à Montréal, où il séjournait depuis quatre mois.

Règle n°5: ne pas prendre l’avion

Dernière étape, le départ. Le guide de la bonne disparition conseille de vendre sa voiture dans un autre Etat, en prenant un chemin aussi opposé que possible «à celui que vous comptez emprunter pour la destination que vous avez choisie aidera à semer quiconque tente de suivre vos pas».

Une fois la voiture vendue:

«Prenez un bus jusqu’à votre destination. Ne prenez pas l’avion directement, puisque les compagnies aériennes gardent de bien meilleurs listings de leurs passagers. Si vous devez voler (par exemple si votre destination finale est une île des Caraïbes), prenez d’abord un bus vers quelque part d’autre.»

On ne sait pas s’il avait une voiture qu’il a vendue, mais pour l’avion et le bus, c’est raté. Magnotta vivait depuis plusieurs mois à Montréal. Pourtant, il n’a pas d’abord pris un bus vers une autre destination, choisissant d'embarquer directement depuis Montréal le 26 mai, arrivant à Paris le 27 (le corps a été découvert la semaine suivante, après l’envoi d’un pied au Parti conservateur canadien le 29 mai, une vidéo du meurtre a été mise en ligne dès le 25 mai).

Il aurait ensuite pris le bus depuis Paris pour rejoindre Berlin, mais trop tard. Il y a été arrêté ce lundi 4 juin. C'est grâce aux signaux émis par son téléphone qu'il avait été repéré plus tôt à Paris. Il faut dire que Comment disparaître complètement et ne jamais être retrouvé ne disait rien sur les téléphones portables, et que Luka Rocco Magnotta a été suffisamment stupide pour se servir du sien.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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