Monde

Liban: le mois de tous les dangers

Jacques Benillouche, mis à jour le 27.05.2009 à 11 h 37

Les élections législatives du 7 juin pourrraient bien changer le destin du pays du cèdre.

Deux élections cruciales se tiennent le mois prochain au Moyen-Orient, une au Liban et l'autre en Iran. Et elles ne sont pas sans liens. Ziad Baroud, ministre de l'Intérieur du Liban, a fixé les législatives au 7 juin tandis que l'élection présidentielle iranienne se tiendra le 12 juin. Quand on connait l'implication des deux pays dans la stabilité régionale, l'importance des deux scrutins ne fait pas de doutes.

Israël suit l'évolution de la situation libanaise avec beaucoup d'inquiétude car le Hezbollah, considéré comme le bras armé de l'Iran, pourrait bien sortir victorieux du scrutin. Un résultat semblable à celui de Gaza en janvier 2005, qui a vu un parti islamiste gagner les élections, enflamme déjà les esprits. En cas de victoire du Hezbollah, la politique libanaise serait profondément affectée dans ses relations avec Israël et aussi ses deux tuteurs historiques la Syrie et l'Arabie Saoudite.

Israël a mobilisé sa diplomatie pour réactiver ses réseaux d'influence auprès des chrétiens libanais vivant à l'étranger et notamment en France. Ils détiennent les clés de l'avenir du Liban. Lors du précédent scrutin de 2005, les ciseaux syriens avaient découpé des circonscriptions à leurs mesures pour que les chrétiennes soient intégrées dans des zones à majorité musulmane. Ce découpage avait eu pour effet de minimiser le vote des chrétiens et d'amener une majorité d'entre eux à boycotter une élection jugée truquée par avance.

La nouvelle loi électorale, établie par les accords de Doha, permet dorénavant aux chrétiens d'acquérir une autonomie sans recourir au jeu des alliances avec des listes musulmanes; ils deviennent maîtres de leur avenir sans besoin de faire allégeance à la Syrie pour être élus. Une victoire du Hezbollah serait donc en grande partie de leur responsabilité et considérée dans le même temps comme un acte de défiance par Israël qui jugerait sa sécurité compromise si ses voisins du nord et du sud-ouest s'affirment ouvertement vassaux de Téhéran.

L'Iran, aux dires d'experts israéliens, disposerait déjà de l'arme nucléaire mais sans les missiles à moyenne portée. Cette impossibilité technique rassure temporairement l'Etat juif. Mais si des supplétifs s'installaient aux frontières israéliennes alors, la menace se préciserait. Israël transmet donc, au moyen de ses différents canaux, des messages sans ambigüité: il défendra sa frontière nord au prix d'une nouvelle guerre s'il le fallait. Lors de sa visite à Washington, le Premier ministre Netanyahou a confirmé au président Barack Obama sa détermination.

C'est pourquoi Joe Biden, le vice-président américain, a été envoyé en urgence à Beyrouth le 24 mai pour transmettre une mise en garde de l'administration américaine qui ne pourrait accepter un résultat électoral venant à l'encontre de ses intérêts dans la région. Il s'agit selon lui de «bien voter» pour barrer la route aux «partis hostiles à la paix» car «les Etats-Unis détermineront leur programme d'aide en fonction de la composition et des politiques du prochain gouvernement». On ne peut être plus clair.

L'accalmie qui règne depuis la guerre de l'été 2006 inquiète paradoxalement l'Etat juif. Alors Israël cherche à persuader ses amis libanais chrétiens qu'ils doivent s'impliquer plus fortement dans le jeu électoral. Il ne veut pas être contraint de s'engager dans une guerre préventive qui n'apportera que malheurs, destructions et morts. Le désastre de 2006 est encore présent dans les esprits. Le statut-quo actuel de ni-guerre ni-paix convient d'ailleurs parfaitement à Jérusalem. Israël tente même de le consolider en réglant les litiges mineurs liés au tracé de la frontière par la restitution de quelques arpents de terre qui pourraient donner au Hezbollah quelques raisons de se manifester.

L'assemblée libanaise comprendra autant de chrétiens que de musulmans, soit 64 par religion, mais les deux groupes sont loin d'être monolithiques. Les musulmans se répartissent entre factions antagonistes, Sunnites, Chiites, Druzes et Alaouites tandis que douze confessions chrétiennes se concurrencent. Trois blocs ont émergé aux dernières élections de 2005. Le bloc anti-syrien de 72 sièges incluait entre autres 36 députés pour le Courant du Futur de Saad Hariri et 5 pour les Forces Libanaises de Samir Gagea. Le bloc prosyrien comprenait 35 députés dont 14 du parti Hezbollah et 15 du parti chiite Amal. Enfin le bloc du général chrétien Aoun, à la fois pro-syrien et ami du Hezbollah, faisait bande à part avec ses 21 députés. Il suffit qu'une cinquantaine de députés chrétiens soient unis pour fermer la porte à une éventuelle majorité du parti du Hezbollah et de ses alliés. Mais le camp chrétien est profondément divisé.

L'occasion avortée

Le départ des troupes syriennes en 2005 aurait pu permettre  aux Libanais de retrouver leur autonomie de pensée et d'action mais c'était sans compter sur les quinze attentats qui ont ponctué les dernières années. A l'image de son oncle Bachir qui avait ouvertement envisagé, en 1982, d'ouvrir des relations diplomatiques avec Israël, Pierre Gemayel a été le cinquième membre de sa famille à être assassiné. Il faisait partie du mouvement du 14 mars qui réclamait le départ des Syriens et dont les membres ont tous reçu des menaces de mort. Ils pensaient bénéficier d'une protection au Palais du Gouvernement, le Sérail, au point d'éviter de se rendre à leur Ministère tant le danger était réellement présent. Marouan Hamadé a été le premier, le 1er octobre 2004, à inaugurer le cycle violent des attentats et il en réchappa miraculeusement. Puis par la suite ce fut au tour d'un journaliste, de députés, d'un premier ministre, de ministres, de vedettes de la télévision et d'un ancien membre du parti communiste; bref tous ceux qui ont osé s'opposer à la Syrie ont vu leurs critiques brisées par la force.

L'abandon en fanfare du Liban par les Syriens était un leurre puisqu'ils avaient laissé sur place leurs agents de renseignements et surtout leurs pions actifs au sein du gouvernement. Le Hezbollah, figurant en bonne place parmi eux, est le seul parti politique du Liban qui dispose d'un arsenal plus important que celui de l'armée elle-même. L'objectif évident des attentats, en prouvant que l'Etat libanais libre n'existe pas, consistait à neutraliser l'intelligentsia d'une part, puis les ministres d'autre part.

Dans ce magma, où la politique est imbriquée dans les affaires sous l'ombrelle syrienne depuis trente ans , le Liban souffre surtout de la division du camp chrétien. Le général Aoun, qui avait été expulsé du Liban par les Syriens et qui de Paris avait cherché à jouer le rôle d'un Général de Gaulle, s'est brutalement converti en un Maréchal Pétain à son arrivée dans son fief en offrant son allégeance à ceux qui l'avaient mis à l'index et qui l'avaient menacé jusque dans sa retraite. Les révélations de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel attribuant aux forces spéciales du Hezbollah la responsabilité de l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri modifient la donne. Ceux du clan chrétien qui soutiennent le mouvement dirigé par Nasrallah pourraient réfléchir aux motivations réelles de cet assassinat tendant en fait à les exclure du jeu démocratique libanais.

Tentative d'éradication de la présence chrétienne

Mais l'échec souhaité du Hezbollah ne serait pas sans conséquences néfastes également. Ill risque de précipiter la Syrie dans une fuite en avant. Damas pourrait avoir intérêt à jeter de l'huile sur le feu et provoquer une nouvelle guerre civile entre chrétiens et musulmans afin d'apparaître comme un recours. Sa politique masquée vise à favoriser le départ des chrétiens vers l'étranger afin de remettre la main, par alliés interposés, sur ce qu'elle estime être son bien confisqué depuis plusieurs siècles. Le nombre de Chrétiens continue inexorablement à diminuer puisqu'ils constituent à peine aujourd'hui 35% de la population du pays du Cèdre.

Les victimes, depuis les assassinats de Kamal Joumblat, de Béchir Gemayel et enfin de René Maouad, premier Président de la République après l'accord de Tayef, ont toutes été des personnalités qui voulaient briser les liens avec la Syrie. La tentative du Président syrien de cloner son régime avec celui du Liban passe par l'affaiblissement constant de la communauté chrétienne.

Culpabilité occidentale

La religion seule ne justifie pas le clivage des protagonistes puisque les Druzes et les Sunnites sont des alliés des Chrétiens. L'Histoire démontre que la mise sous tutelle du Liban par la Syrie a été soutenue, favorisée, et légitimée par les occidentaux qui se sont souvent montrées complices. Ils avaient trouvé un moyen, à bon compte, de mettre fin à la guerre civile des années 1989-1990 puis, à défaut d'une solution raisonnable au conflit, ils avaient remis, par lassitude et par lâcheté, le dossier libanais entre les mains des Syriens afin de s'en défaire.

Jacques Chirac lui-même s'était cru obligé d'annoncer en 2002, sous la Coupole, le Parlement libanais, devant des interlocuteurs médusés, que la «présence syrienne était nécessaire tant qu'un pacte de paix globale n'était pas signé». Il a changé d'avis après l'assassinat de son ami Rafic Hariri. Mais il faut lui reconnaitre cependant une analyse fine. Il avait compris que la France, intervenant en 1920 avec son mandat dans une région qui n'était pas encore le Liban, avait cherché à unifier 17 communautés dans une entité artificielle qui ne pouvait que léser la Syrie. Certes un pays avait été créé mais pas un Etat et la situation était d'autant plus instable que les structures étatiques restaient frêles.

L'entrée en scène du Hezbollah

Judith Palmer-Harik, professeur de sciences politiques à l'Université Américaine de Beyrouth, souligne que les Islamistes ont réussi au cours des dernières années à modifier leur image en la rendant plus lisse car leur objectif principal est la prise du pouvoir au Liban. «Le Hezbollah a travaillé depuis des années pour devenir un membre légitime de la communauté libanaise et en particulier il a fait des pas vers les Chrétiens et vers les syndicats. Il cherche à gommer son soutien étranger en se donnant l'image d'un mouvement de résistance libanaise».

Des tensions existent entre Nasrallah et son prédécesseur, Cheik Toufaïli, qui ont pu justifier un certain temps l'effacement médiatique du leader. Ce dernier défend la souveraineté du Liban et affirme : «qu'il est certain que la guerre de 2006, malgré le respect que je dois à l'action de nos jeunes militants,  n'était pas basée sur nos principes d'origine: la défense de Jérusalem et la libération de la Palestine. Cette guerre correspondait à des règlements de comptes extérieurs, qui n'ont de lien ni avec la Palestine et ni avec le Liban». Il affirme ainsi ouvertement sa volonté de se défaire de l'influence iranienne pour se concentrer sur le Liban et propager sa révolution islamique. Mais il n'est pas suivi.

Le Hezbollah, très populaire dans la communauté chiite, commence à être décrié par les autres communautés. En claironnant sa victoire en 2006, il a en fait perdu une partie de l'appui que les Libanais lui avaient apporté avant et pendant la guerre. Ses militants se heurtent aux contestataires qui jugent dramatiques les conséquences de la guerre et critiquent ouvertement la déstabilisation permanente du pays. Ils refusent la volonté d'une minorité de s'approprier le pays. Ils sentent que les milices armées pointeront un jour les canons vers l'armée libanaise pour prendre le pouvoir.

Ces critiques n'annoncent pas encore un rejet du Hezbollah mais une faille dans le consensus libanais lui donnant le rôle de patriote incontesté. Les chiites du parti Amal, dirigés par le Président du parlement, affirment avec force que le Hezbollah ne doit pas être considéré comme représentant de toute la communauté chiite.

Israël compte sur ces manifestations négatives et les mises en garde occidentales pour provoquer une défaite du Hezbollah. Dans le cas contraire, le risque de guerre est bien réel.

Jacques Benillouche

Photo: Un portrait de Nasrallah porté par des militants du Hezbollah Reuters

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