Monde

Elisabeth II, entre Brenda et Liz Taylor

Simon Doonan, mis à jour le 04.06.2012 à 9 h 22

Les célébrations en l’honneur du jubilé de diamant de la reine d'Angleterre étaient un formidable et ultime défilé de mode.

Le 25 mai 2012. REUTERS/Suzanne Plunkett

Le 25 mai 2012. REUTERS/Suzanne Plunkett

Encore plus de paillettes et de strass que pendant la tournée du come-back de Liberace dans les années 90. Encore plus d’apparat ringard que l’entrée annoncée de Liz Taylor dans une Rome en polystyrène dans le film Cléopâtre. Ça a commencé en mars et ça a duré des mois… et des mois. Je parle des célébrations en l’honneur du jubilé de diamant de Sa Majesté la Reine Elizabeth II, la seule souveraine britannique, en dehors de la reine Victoria, à avoir régné pendant 60 ans. Allez, Brenda!

Mais qui est Brenda?

C’est le surnom de la Reine, comme l’a divulgué le bimensuel Private Eye. Une chronique parue en 1971 dans ce magazine satirique révélait que «les proches collaborateurs de la Reine l’appel[aient] Brenda», ce qui déclencha une vague d’hilarité au sein de la population.

Peu de temps après, tous les membres de la famille royale étaient gratifiés de surnoms semblables dans toutes les conversations: on baptisa la princesse Margaret Yvonne, Charles devint Brian, et quand Lady Di arriva, on la surnomma Cheryl. Au fil des années, ces sobriquets non aristocratiques furent abandonnés dans l’usage populaire. Un seul, tenace, resta: Brenda.

Le nom de Brenda s’est avéré aussi durable que la dame elle-même, comme en témoigne le fait que Keith Richards ait révélé, dans sa récente autobiographie, qu’il reconnaît l’attitude parfois régalienne de Mick Jagger en l’appelant «votre Majesté», ou «Brenda», lorsqu’il s’adresse à lui.

Traitez-moi de narcissique si ça vous chante, mais cette année, j’ai le sentiment que Brenda et moi serons ensemble sous le feu des projecteurs. Pourquoi? Parce que je suis né l’année de l’accession au trône (une affreuse petite cuillère commémorative que l’on m’a offerte pour l’occasion traîne encore quelque part). Et cette année, moi aussi, je célèbre mon 60e… Et puis moi aussi, je suis une folle! Alors, vous voyez!

Brenda et moi

J’ai toujours ressenti que des liens très particuliers nous unissaient, Brenda et moi. J’ai souvent cédé à l’envie de l’imiter en portant une perruque, une grande robe, une ceinture à nœud, une couronne, des remonte-fesses et tout le tralala. Il fut un temps, au début des années 80, où j’avais des rentrées d’argent plus ou moins régulières en m’exhibant, complètement transformé en Brenda, dans des discothèques et clubs hollywoodiens.

En 2002, je me suis convaincu (ce qui m’a bien pris 17 secondes) de reprendre mon rôle de sosie de Brenda et de couper le ruban du nouveau magasin Barneys de Wooster Street (Soho, New York). On m’a emmené en pousse-pousse jusqu’au tapis rouge, la couronne complètement de travers à cause des horribles cahotements de mon moyen de transport sur les vieux pavés du quartier de Soho. J’avais réduit mes frais au minimum. J’étais une Brenda petit budget.

On ne peut guère en dire autant des festivités qui se déroulent actuellement au Royaume-Uni. Jeudi dernier, Brenda et la duchesse de Cambridge (que vous autres connaissez mieux sous le nom de Kate) ont marqué la première journée de la tournée du jubilé de diamant par une belle virée à bord du train royal à destination de la ville de Leicester, célèbre pour avoir produit Joe Orton, le fromage «rouge» et le groupe Prolapse. Au programme, un défilé de mode, un déjeuner très glamour (où Brenda a pris un grand gin mélangé à du martini sans tonic) et plusieurs bains de foule avec agitation frénétique de drapeaux. Brenda portait un long manteau cachemire rose quasi fluo en très net contraste avec la sobre tenue vert canard de la duchesse.

Somme d’images

Le tout consiste à entretenir son image. D’abord, le coup d’envoi de Leicester, en guise d’échauffement, avant le clou des événements royaux, dimanche: le fastueux spectacle du jubilé sur la Tamise. Grandiose et digne de ce qu’aurait fait un Cecil B. DeMille! Encadrés d’une immense flottille naviguant selon une chorégraphie millimétrée, Brenda et le duc (son surnom, si ma mémoire est bonne, était Nick le Grec) ont descendu la Tamise à bord d’une gigantesque barge enguirlandée, baptisée The Spirit of Chartwell. Brenda et Nick au milieu de la barge, sous un dais décoré. Parés de bijoux, ils ont salué le public de la main. Ce n’est pas une plaisanterie!

A voir les images de ce spectacle, on ne peut pas dire que celui ou celle qui l’a conçu est la personne la plus homo ou la plus hétéro qui existe sur terre. Il y a d’énormes quantités de tentures de velours orné de dorures. Plutôt Versace, et pas Prada, si vous voyez ce que je veux dire (je suis sûr que oui). La taille démesurée de la barge de Brenda donnerait presque une sensation de terrible indécence. «Et puis merde à la fin! Je suis la reine Brenda. J’ai fait un boulot remarquable pendant 60 ans, alors j’ai bien droit à mon moment Liz Taylor», semble vouloir dire cette formidable mise-en-scène.

Il y a peu de risque que Brenda soit accusée d’en faire trop, et ce pour deux raisons: la première, c’est que le côté glamour, c’est tout du «financement privé», ce qui peut vouloir dire de façon codée que ce sont «de richissimes Russes à la recherche d’avantages qui ont tout payé».

La seconde, c’est qu’au Royaume-Uni, tout le monde adore Brenda et l’assimile à une figure phare, chaleureuse, digne et cohérente. Nous aimons son sens du devoir et son côté simple et sincère. Nous aimons sa détermination à porter ses lunettes à double foyer sous sa lourde couronne d’État. Nous aimons sa réticence à enlever le moindre accessoire avant de sortir de chez elle.

Et stylée, avec ça!

A propos du sens du style de Brenda: un jour, la styliste Vivienne Westwood a déclaré que Sa Majesté était la «femme aux vêtements les plus à la mode». Réflexion faite, je pense que Viv’ cherche quelque chose. A l’heure où le paysage de la mode s’est fragmenté en un archipel infini de tendances contradictoires et d’idées incompréhensibles, la seule chose qui importe, c’est d’avoir sa propre signature en matière de look.

Qui d’autre qu’Elizabeth II peut prétendre l’avoir? Ces robes, manteaux et chapeaux assortis, audacieusement colorés – ainsi que ses sacs à main qui contrastent avec le tout (bon-dieu-mais-qu’est-ce qu’elle-peut-bien-y-mettre?!) s’écrient tous: «Brenda!», c’est sûr.

Le style de la duchesse de Cambridge fait couler beaucoup d’encre. Certes, elle est mince et longiligne, comme un mannequin. Mais a-t-elle un look bien à elle? Pas encore. Il lui reste quelques années pour le trouver. Entre-temps, elle a grand besoin d’un surnom. La duchesse de Cambridge, c’est trop long à dire.

Avant d’épouser Wills, on l’appelait «doors to manual» [Ndt: dans un avion, consigne donnée au personnel naviguant pour qu’il ouvre les portes] en référence au passé d’hôtesse de l’air de sa mère. Mais maintenant qu’elle fait partie de la famille royale, il lui faut un nom populaire et ringard. Je vote pour Stacy ou Tracy. Qu’en dites-vous? Faites vos suggestions dans la rubrique commentaire. Je compte sur vous!

Je vous demande également de visiter la boutique officielle en ligne sur http://www.2012queensdiamondjubilee.com/.Vous pourrez aussi bien dénicher un vase Wedgwood Brenda à 4.000 livres [4.950 euros] qu’un dé à coudre avec le blason de Brenda à 4,99 livres [6,20 euros]. Ah oui, et ils vendent aussi d’affreuses petites cuillères commémoratives. Les divers «party packs» («kits pour faire la fête») semblent offrir le meilleur rapport qualité-prix.

Alors dimanche, si vous n'avez pas rendu hommage à Brenda, décoré votre appartement avec des drapeaux et des ballons, et invité vos amis pour une séance télé inoubliable à regarder Liz Windsor se payer son moment Liz Taylor, vous avez raté quelque chose.

Longue vie à Brenda… et à moi!

Simon Doonan
Simon Doonan (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte