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Législatives: quand le communautarisme fait gagner des voix en Nouvelle-Calédonie

Marion Pignot, mis à jour le 05.06.2012 à 14 h 27

A 22.000 kilomètres de Paris, les législatives sont avant tout un test local pour les partis. Les treize candidats en lice font de la sortie de l’accord de Nouméa le thème majeur de leur campagne, et tiennent des meetings communautaires bien loin de l’idéal républicain.

Des affiches de l'UMP et du FLNKS pour les législatives (Marion Pignot)

Des affiches de l'UMP et du FLNKS pour les législatives (Marion Pignot)

La salle est bleu blanc rouge, et Gaël Yanno porte, lui, les couleurs de Wallis-et-Futuna. Collier de fleurs, de papier crépon et de bolduc autour du cou, pagne à la taille, coutume (une cérémonie traditionnelle) et haka en ouverture de meeting, le député UMP sortant, candidat à sa propre succession dans la première circonscription de Nouvelle-Calédonie, se fond dans la masse. Celle d’une centaine de Wallisiens et Futuniens venus l’écouter à la salle de boxe d’un quartier populaire de Nouméa, un soir de mai.

Ainsi commence la course à la députation en Nouvelle-Calédonie. Ici se tiennent des réunions de quartier, le soir tard dans les bars branchés du bord de mer, dans les salles communales de Brousse ou chez l’habitant militant. Là, les treize candidats en lice [1] arpentent leur circonscription à la rencontre des commerçants, des ouvriers du nickel.

Comme en métropole, l’opération séduction a commencé. Classique. Si ce n’est la tenue de ces réunions communautaires, «simple jeu politique» pour les uns, «étonnantes» voire «anti-démocratiques» pour d’autres.

«Demain ne se fera pas sans vous, lance le député. Il est important que vous soyez derrière nous pour défendre votre attachement à la France. Car les députés que vous élirez seront ceux qui conduiront la sortie de l’accord de Nouméa en 2014 [2]», date à partir de laquelle doit se tenir un référendum sur l'indépendance ou le maintien dans la République.

Il est 18h30, ce soir du 19 mai, lorsque Gaël Yanno part à la conquête d’une assemblée pourtant acquise à sa cause. Depuis 1961, date de son rattachement à la France, la communauté de Wallis-et-Futuna (21.000 personnes environ en Nouvelle-Calédonie et 13.500 sur l'île de Wallis-et-Futuna elle-même, qui a sa propre circonscription législative) n’a cessé de défendre le drapeau tricolore, fêtant avec faste l’an dernier ses cinquante ans d’appartenance.

«Demain ne sera pas Kanaky»

Debout sur le ring, le député ne procède finalement qu’à une piqûre de rappel. Ces 10 et 17 juin, les Wallisiens et les Futuniens de Nouvelle-Calédonie ne devront pas oublier de voter pour leur candidat UMP, «intronisé en janvier par Nicolas Sarkozy lui-même». Pour un Gaël Yanno qui faisait claquer quelques jours plus tôt un «Demain ne sera pas l’indépendance, demain ne sera pas Kanaky».

Les quelque 170.000 électeurs du Caillou ne voteront pas pour asseoir une majorité socialiste sur les bancs de l’Assemblée nationale mais, selon les candidats en lice, qui semblent aiguiser leurs armes avant les élections provinciales en 2014, pour des députés qui veilleront à conduire la sortie de l’accord de Nouméa et à créer ce fameux destin commun que le texte prie de construire.

Mais si ces réunions communautaires ne sont pour Gaël Yanno qu’une «façon naturelle de faire de la politique qui ne pourrait choquer que vue de Paris», ses opposants jugent dommage, voire contraire à la conception républicaine de la démocratie, que les citoyens fassent dépendre leur vote du seul critère de leur appartenance communautaire.

«Dans un pays qui doit construire un destin commun, le communautarisme est une plaie et ces réunions bien loin de l’idéal républicain, tranche Stéphane Henocque, candidat sans étiquette dans la première circonscription. Plutôt que de susciter la réflexion chez les électeurs, on va aller flatter des ressentis ethniques. On va aller chercher ces chefs de clans puissants qui régissent les choix politiques.»


«Cela fait vingt-trois ans que je fais de la politique, j’ai toujours vu ça. Ces réunions sont une tradition. Les communautés sont une réalité ici, et il est important de s’adresser à chacune d’entre elles, car elles ont des inquiétudes, des interrogations différentes et leur propre langue. Cela n’enlève rien au vivre ensemble. De plus, ces réunions ne sont en rien confidentielles et sont ouvertes à tous», se défend le député UMP, qui a pourtant pris soin de distribuer des tracts en wallisien et de faire traduire son discours avant de donner un nouveau rendez-vous aux Wallisiens et aux Futuniens le 8 juin, avant-veille du scrutin, à leur foyer de Magenta, un autre quartier de Nouméa. Avant, il sera allé à la rencontre «des Mélanésiens loyalistes», opposés à l'indépendance, de la communauté polynésienne puis indonésienne [3].

Le destin commun «coupé en tranches» 

«Je suis socialiste donc pour l’égalité républicaine. Je pense forcément que le communautarisme est une dérive risquée et qu’il n’a pas lieu d’être en Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pas la peine de parler d’un destin commun pour finalement le couper en tranches, il faut être cohérent», note Michel Jorda. Le candidat PS de la première circonscription espère profiter de l’élan rose et du vote contestataire qui ont porté François Hollande à la tête du pays.

Minoritaire dans une collectivité où Nicolas Sarkozy a obtenu le 6 mai 63,04 % des voix, il envoie valser l’argument de la tradition brandi par son adversaire: «La droite cherche à tout prix à justifier ses actes, dont celui d’entretenir ces dérives communautaires.»

«C’est leur première campagne, ils ne savent pas réellement comment un scrutin se joue ici, lui répond Gaël Yanno. Ils ne savent pas comment mobiliser, n’ont pas de réseau dans ces communautés, sinon ils feraient exactement la même chose. Ces personnes ont un profond sentiment d’appartenance à la France, elles sont aussi Calédoniennes mais veulent que leur identité soit reconnue. Ce n’est en aucun cas de la ghettoïsation.»

«Est-ce que je fais du communautarisme?»

Philippe Gomès, candidat Calédonie ensemble (divers droite) dans la seconde circonscription, mène campagne avec une facilité consommée. Lui sait combien le vote communautaire est important en Calédonie. Le taire serait être hypocrite:

«Aller dans une tribu pour faire campagne, c’est forcément s’adresser à des Kanaks. Est-ce que là je fais du communautarisme? Même question si je vais dans les quartiers sud de Nouméa où n’habitent que des Blancs.»

«Où que l’on aille en Calédonie et comme le déplore Calédonie ensemble, il n’y aura face à nous qu’une seule ethnie, poursuit en souriant l’ancien chef du gouvernement local. S’adresser à une communauté, ce n’est pas enterrer l’idéal républicain, ce fameux destin commun que nous souhaitons plus que tout. Mais la mixité est encore insuffisante en Nouvelle-Calédonie. Ces réunions communautaires respectent simplement un découpage géographique.»

Attaché à l’idée d’une citoyenneté calédonienne et à la création de signes identitaires communs «comme le prévoit l’accord de Nouméa», Calédonie ensemble tient toutefois à se démarquer de la «philosophie du Rump [Rassemblement UMP de Nouvelle-Calédonie]»:

«Ce parti provoque ces réunions, ce qui est en adéquation avec son idée d’un futur de cohabitation entre communautés et non de la création d’un seul et même peuple. Nous, nous ne voulons pas conforter l’apartheid existant. L’idée d’un destin commun pourrait paraître utopique, mais d’ici trois ou quatre générations elle sera possible si l’on arrête de décider de tout, tout seul, dans l’arrière-cuisine, de ne pas respecter l’accord de Nouméa en montant les deux drapeaux.»

La polémique des deux drapeaux

Entretenir le communautarisme, s’affranchir de l’accord de Nouméa «en ordonnant il y a deux ans à lui seul de lever le drapeau kanak» à côté de l’étendard tricolore sur tous les édifices publics, voilà ce que Philippe Gomès, Stéphane Henocque et d’autres candidats reprochent à Pierre Frogier, chef de file du Rassemblement UMP et sénateur depuis octobre dernier —il était auparavant député de la seconde circonscription.

Farouche opposant de l’indépendance, l’homme s’est pourtant rapproché d’une frange des indépendantistes du FLNKS (UC et Parti travailliste). Une alliance qui a semé le trouble jusque dans les rangs du Rassemblement. «L’accord de Nouméa prévoit des signes identitaires communs. C’était à nous de les choisir, de les créer. Pierre Frogier a ordonné le lever des deux drapeaux pour acheter une paix sociale, pour plaire à la communauté kanak. Mais cela n’entraîne en aucun cas une reconnaissance mutuelle, relance le communautarisme et tue toute chance de créer un destin commun», tance Stéphane Henocque.

«Avons-nous choisi ce drapeau comme nous demandait de le faire l’accord, non, il nous a été imposé, insiste Philippe Gomès, qui voudrait voir les législatives se transformer en plébiscite contre les deux drapeaux. Est-il représentatif de toutes nos communautés? Non, c’est celui des Kanaks, celui de l’indépendance. Est-il le choix de tous? Non, c’est celui d’un seul homme qui a choisi de jouer le jeu des indépendantistes.»

«Un drapeau juif pour un Palestinien»

«Le  destin commun est encore loin mais ce lever de drapeaux, que j’ai moi-même dénoncé, a finalement eu le mérite de montrer que les indépendantistes sont certes nos adversaires, mais pas nos ennemis. Ce drapeau du FLNKS, c’est un drapeau juif pour un Palestinien, c’est un signal fort qui montre que si l’indépendance venait, elle ne pourrait se faire sans nous. Il montre aussi que l’identité kanak est enfin reconnue», s’énerve Gaël Yanno.

Mais pourquoi ne lever que le drapeau de la Kanaky, ne reconnaître qu’une seule communauté? «Parce que toutes les autres se retrouvent derrière le drapeau tricolore, souffle Gaël Yanno, qui refuse d’admettre la visée électoraliste de la décision. Moi comme vous, comme les Wallisiens ou les Indonésiens, nous sommes d’ici et d’ailleurs. Les Kanak, eux, sont d’ici et de nulle part ailleurs. En ce sens, ils ont une place de choix.»

Défendre la place de la communauté kanak et se battre pour l’indépendance, c'est d'ailleurs le credo des indépendantistes, qui s'avancent eux réunis pour ces législatives. Avec, de leur côté également, le destin de l’accord de Nouméa comme fil rouge de la campagne. «L'accord de Nouméa est un véritable processus politique d'émancipation, de décolonisation. Cela est inscrit dans la Constitution. L'Etat devra honorer cet engagement et, député, je veillerai à ce que cette parole soit respectée. Ma parole sera l'accord de Nouméa», affirme Jean-Pierre Djaiwé, candidat dans la seconde circonscription, où l'éclatement de la droite non indépendantiste devrait jouer en sa faveur.

Marion Pignot

[1] Huit dans la première circonscription (Nouméa, Ouvéa, Lifou, Maré et l'île des Pins), cinq dans la seconde (toute la Grande Terre sauf Nouméa). Revenir à l'article

[2] L'accord de Nouméa, signé en 1998 sous l'égide de Lionel Jospin, prévoit le transfert de certaines compétences de la métropole vers la Nouvelle-Calédonie dans de nombreux domaines à l'exception de ceux de la défense, de la sécurité, de la justice et de la monnaie. Un scrutin d'autodétermination sera organisé à l'issue de cette démarche entre 2014 et 2018. Revenir à l'article

[3] Selon le recensement de 2009, 40,3% des habitants de Nouvelle-Calédonie déclarent appartenir à la communauté kanak. La deuxième communauté la plus représentée est les Européens (29,2%). Suivent les Wallisiens et Futuniens, avec 8,7%. Regroupées, les autres communautés identifiées représentent 7,3% de la population totale: Tahitiens (2,0%), Indonésiens (1,6%), Vietnamiens (1,0%), Ni-Vanuatu (0,9%), autres asiatiques (0,8%) et autres (1,0%). 5% déclarent appartenir à la communauté «calédonienne», refusant ainsi de choisir parmi les communautés proposées. Revenir à l'article

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