Economie

Roosevelt 2012: une banque pour le «New Deal» européen

Gilles Bridier, mis à jour le 07.06.2012 à 9 h 48

L’Europe possède une banque publique d’investissement, qui pourrait impulser de nouveaux projets de grands travaux. Mais elle souffre de l’inertie des institutions de l’Union européenne.

Sur l'autoroute entre Athènes et Thessalonique, en 2010. Yiorgos Karahalis / Reuters

Sur l'autoroute entre Athènes et Thessalonique, en 2010. Yiorgos Karahalis / Reuters

On connaît le projet, caressé par François Hollande, d’impulser en France un élan comparable à celui que Franklin Roosevelt déclencha aux Etats-Unis en 1933 avec son New Deal.  Il apparaît donc logique qu’un collectif soutenant l’action de François Hollande pour le changement, ait été créé sous le nom de Roosevelt 2012.

Ce collectif prône un sursaut et quinze mesures d’urgence pour le provoquer. L’économiste Pierre Larrouturou est à l’origine de ce rassemblement de personnalités avec notamment Michel Rocard qu’il accompagna dans nombre de ses engagements. De culture de gauche, il théorisa la semaine de travail de quatre jours avant que le gouvernement Jospin ne choisisse la semaine de 35 heures. 

Pour Roosevelt 2012, le sursaut est urgent

Les mesures en question, développées par Pierre Larrouturou dans un ouvrage synthétique («C’est plus grave que ce qu’on vous dit… amis on peut s’en sortir», Nova éditions) s’inscrivent dans la même dynamique que celles de Roosevelt en son temps: «il ne s’agit pas de rassurer les marchés, mais de les dompter». Elles visent le secteur bancaire, la réglementation fiscale, l’organisation sociale… mais rien sur les grands travaux. En tout cas, pas directement. Mais le principe est sous-jacent.

Car en appelant à investir massivement dans le logement ou à déclarer la guerre au dérèglement climatique, Roosevelt 2012 est dans la même mécanique que le New Deal américain des années 30 et de sa politique de grands travaux.

Le problème est que les mesures préconisées doivent être prises d’urgence, et que l’ouverture de grands chantiers suppose des délais de mise en œuvre relativement incompressibles. Ils sont malgré tout des leviers puissants pour, dans un premier temps, créer de l’emploi par eux-mêmes et, dans un deuxième temps, créer les conditions de la croissance économique en favorisant le désenclavement et les échanges. On pourrait, par exemple, souligner  à ce titre le rôle déterminant des infrastructures de transport.

Trouver à financer une politique de grands travaux

Le problème, bien sûr, ce sont les financements. Les Etats désargentés ont inventé les partenariats public privé (PPP) pour inviter des opérateurs financiers à investir dans ces grands projets structurants. Mais on n’a jamais vu un acteur privé investir à perte. Il faut donc construire des montages qui assurent la rentabilité financière des projets.

En outre, les retours sur investissement doivent être compatibles dans le temps avec la mécanique des institutions financières privées. Or, c’est souvent dans le très long terme que les investissements en infrastructures peuvent être amortis. D’où la nécessité de construire des montages financiers complexes. De sorte que le recours aux PPP (que la France avait inventé de longue date avec les délégations de service public) ne s’est pas révélé aussi fructueux que prévu.

La BEI,  un effet de levier de facteur 6

C’est là que l’Europe peut intervenir. Car  avec la Banque européenne d’investissement (BEI), elle dispose d’un outil,  trop peu connu, pour soutenir ce genre d’investissement, et particulièrement lorsque les opérateurs privés sont frileux. «La BEI est une banque publique qui n’a pas vocation à être procyclique, mais qui doit investir quand les marchés ne le font plus», résume un haut cadre de l’institution. C’est bien le moment

En fait, en s’engageant sur les projets, sa mission consiste aussi à rassurer les investisseurs en couvrant les risques en cas d’échec ou de dérapage. Par exemple, la construction de la ligne ferroviaire à grande vitesse Tours-Bordeaux n’aurait pas pu être engagée sans qu’elle participe à son financement dans le cadre d’un PPP. Sa seule présence dans un tour de table génère ainsi un effet de levier évalué à six fois son investissement.

Mais la BEI a-t-elle les épaules suffisamment solides pour faire face ? Oui, car les traités européens lui en donnent les moyens, affirme Pierre Larrouturou: «La Banque centrale n’est pas autorisée à prêter aux Etats membres, mais elle peut prêter sans limites aux organismes publics de crédit et aux organismes internationaux», à un taux de 0,01%.

Les capacités existent…

Toutefois, pour la BEI, le problème ne se situe pas à ce niveau. En 2011, elle a pu lever 76 milliards d’euros sur les marchés internationaux de capitaux, et elle a signé des contrats de financements pour 61 milliards d’euros. Globalement, 10% des prêts se portent sur des projets de transports publics –soit 4,3 milliards d’euros dans le ferroviaire et 3,4 milliards dans le routier l’an dernier. Elle a même toiletté en décembre 2011 sa politique de prêt dans le secteur des transports, en renforçant son engagement en faveur des transports durables.

Bonne nouvelle : il n’y aurait donc pas, pour la BEI, de problème de disponibilité financière. Compte tenu de ses capacités et grâce à l’effet de levier, elle pourrait accompagner pour 180 milliards d’euros d’investissements. Une sacrée force de frappe à mobiliser!

Et ce ne sont pas les projets qui manquent, des universités aux logements et aux parcs d’éoliennes maritimes. Le futur métro automatique du Grand Paris en fera aussi partie : la proposition est attendue pour 2014, une fois que l’ensemble du projet sera bouclé. Mais la banque publique est confrontée à d’autres vicissitudes du système.

… les procédures coincent

Comme elle sélectionne ses engagements à partir d’une liste de projets que lui soumet la Commission, elle attend qu’on lui présente une «short-list» qui semble bien difficile à établir. En réalité, les intérêts nationaux se télescopent au niveau de la Commission, enrayant le système de prise de décision et créant une inertie pesante dont pâtit l’Europe entière.  

Un New Deal à l’européenne et façon Hollande, sur son volet «grands travaux», pourrait être l’un des moteurs d’une croissance à relancer. Mais il voit son efficacité entravée par un mode de gouvernance inadapté à l’urgence. Et cela au plus haut niveau des institutions européennes, qui n’ont pas fait, dans cette crise, preuve d’une grande capacité d’anticipation.  A-t-on souvent vu, dans l’histoire de l’Union européenne, Commission plus transparente alors que l’Europe a justement besoin de démontrer sa pertinence et d’apporter des réponses que les Etats, seuls, ne peuvent fournir…

Certes, on ne peut pas tout attendre de grands travaux. La Grèce, par exemple, en a engagé un grand nombre avec le soutien massif de l’Europe avant de glisser dans la situation de faillite qu’elle connaît aujourd’hui. Et en misant tout sur la construction, l’Espagne a laissé se constituer une bulle immobilière dont elle paie maintenant les excès au prix fort.

Mais ces grands travaux sont un levier dont l’Europe a besoin au même titre que les Etats-Unis de Roosevelt après la crise de 1929. Les institutions de l’Union gagneraient beaucoup – ne serait-ce qu’en popularité – en se mobilisant pour faire sauter les verrous de leur banque d’investissement.

Gilles Bridier

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Journaliste
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