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Il est plus que temps de changer le tennis

Yannick Cochennec

Ne pas imposer le tie-break au 5e et dernier set au nom de l'injustice est une absurdité et une idée dangereuse pour la santé des joueurs.

Djokovic sur le Central, mercredi 30 mai 2012. REUTERS/Nir Elias

Djokovic sur le Central, mercredi 30 mai 2012. REUTERS/Nir Elias

Le match homérique ayant opposé Paul-Henri Mathieu et John Isner au deuxième tour de Roland-Garros restera l’un des temps forts de la quinzaine de la terre battue parisienne. D’une durée de 5h41, cette rencontre, disputée sur le court Philippe Chatrier et terminée sur le score de 6-7, 6-4, 6-4, 3-6, 18-16, est devenue la deuxième plus longue de l’histoire des Internationaux de France derrière un affrontement datant de 2004 entre Arnaud Clément et Fabrice Santoro. Les deux Français s’étaient alors éternisés 6h33 sur le court Suzanne Lenglen.

Les 5h41 de ce duel entamé à 15h27 et achevé à 21h08 sont évidemment une sorte de «sprint» à côté des 11h05 pendant lesquelles John Isner —encore lui— et un autre Français, Nicolas Mahut, avaient bataillé en 2010 sur le court n°18 de Wimbledon explosant tous les records en la matière.

Comparativement à la dernière finale de l’Open d’Australie entre Novak Djokovic et Rafael Nadal, aux prises pendant 5h53 (la plus longue finale de l’histoire du Grand Chelem), cet Isner-Mathieu a également fait un peu «court».

Il y a deux manières de regarder cet épuisant marathon franco-américain de jeudi soir. La première, la plus naturelle, consiste à se réjouir du spectacle proposé et du suspense engendré par le système de comptage du tennis qui exige que, dans un cinquième set, il faille impérativement deux jeux d’écart entre deux adversaires contrairement aux quatre autres manches où le jeu décisif est imposé (l’US Open est le seul tournoi majeur à recourir au tie break au 5e set, y compris en finale).

Conservateurs

Cette règle est largement adoubée par la communauté du tennis à commencer par les fans qui sont souvent plus conservateurs que les conservateurs du dogme du jeu. En effet, selon eux, la nécessité des deux jeux d’écart écarterait davantage le facteur chance contrairement au tie-break considéré comme une sorte de roulette russe en raison de son aspect couperet et de sa brièveté.

Autre avantage de ces prolongations de gladiateurs: elles ajoutent une dimension supplémentaire à un sport qui trouve là l’occasion de se mettre en valeur à l’image du Isner-Mahut de 2010 devenu un événement mondial et d’attirer ainsi vers le tennis d’autres amateurs généralement peu intéressés, mais appâtés soudain par ces matches extraordinaires dont tout le monde parle le lendemain.

Vendredi, vous avez été peut-être nombreux à parler de ce Isner-Mathieu à la machine à café, même si vous ne connaissez rien à rien aux subtilisés du jeu. Cette rencontre a été l’opportunité aussi de découvrir le parcours accidenté de Paul-Henri Mathieu qui s’était cru perdu pour le tennis à cause d’une blessure et qui goûte désormais à nouveau au bonheur de la victoire et de la notoriété qui l’accompagne.

Coups du sort

L’autre façon d’analyser un match comme celui-là est totalement différente. C’est la mienne. Elle est à rebours du probable sentiment majoritaire dans le sens où je considère qu’au contraire, le tie-break doit devenir obligatoire dans tous les cinquièmes sets des tournois du Grand Chelem (c’est déjà le cas dans la troisième manche de tous les matches au meilleur des trois sets sur le circuit ATP).

D’abord, je ne crois pas à l’idée que la chance serait un élément plus déterminant dans un jeu décisif que dans le système actuel de comptage du Grand Chelem (hors US Open). Réussir à faire un break libérateur à 24-24 dans un cinquième set peut être aussi le fruit d’un coup du sort.

Après tout, à 30-40, un retour de service peut toucher la bande du filet et faire que la balle retombe «morte» de l’autre côté du terrain au grand dam du serveur désarmé (ne parlons pas de l’«injustice» si cela arrivait sur une balle de match à 25-24, 30-40).

On achève bien les chevaux

Le jeu décisif, formidable invention, est aussi un moment de vérité qui en vaut bien un autre à 18-18 ou 55-55. Pour s’y imposer, au-delà de la chance éventuelle, il faut aussi des nerfs au bon moment à l’instar d’une séance de tirs au but lors d’une finale de coupe du Monde de football. Le football l’a mieux compris que le tennis: à un moment donné, un match doit se terminer (les joueurs de football ont 120 minutes pour cela en comptant les prolongations et les joueurs de tennis ont cinq sets pour créer une différence et tant pis pour eux s’ils n’y parviennent pas avant 6-6).

Plus fondamentalement, j’estime que ces interminables minutes supplémentaires sont dérangeantes car elles nous entraînent dans un inquiétant «on achève bien les chevaux» où chaque spectateur devient voyeur, guette la crampe voire la chute de l’un ou de l’autre des deux protagonistes. La rencontre devient brusquement malsaine. Qui va craquer le premier? Qui va s’écrouler avant l’autre? Qui va être fauché par la douleur? Va-t-on appeler le médecin? «Oh, il n’a pas l’air bien là», s’excite-t-on dans les postes de commentateurs.

A l’heure où la suspicion est partout dans le sport dopage oblige, forcer des sportifs à aller vers des territoires inconnus en matière de résistance est tout simplement un contresens éthique et médical. Notre avidité d’émotions ne doit pas tout autoriser en termes de débordements, le Isner-Mahut de 2010 ayant atteint dans cette catégorie des sommets de cruauté et, pourquoi ne pas le dire, de bêtise dans la mesure où c’était une victoire qui, en plus, ne servait à rien. En effet, le lendemain, Isner ne pouvait pas mettre un pied devant l’autre et fut terrassé (logiquement) en trois sets au tour suivant.

J’ajouterai que les nouveaux matériels (raquettes, cordages), qui corrigent aujourd’hui beaucoup de coups en ramenant des balles hier injouables, permettent de prolonger davantage les échanges à une période où le tennis est devenu tellement physique (rien à voir avec les «ronds» d’antan). De ce point de vue, la dernière finale de l’Open d’Australie entre Novak Djokovic et Rafael Nadal, d’une violence inouïe en termes d’intensité, était absolument effrayante pendant 5h53.

La balle de match s’était jouée à la lisière des 2h du matin locales. Le tennis jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’à une sorte d’absurdité.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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