Comment sait-on quel jour tombe la fête des mères?

La réponse se trouve dans une loi de 1950 qui a codifié cette fête qui existait depuis une trentaine d'années —et pas seulement depuis Vichy, comme on le croit souvent.

Mother's day/ Cary Yen via Flickr CC License by

- Mother's day/ Cary Yen via Flickr CC License by -

Le 13 mai dernier, les internautes français qui utilisaient Google ont du avoir une frayeur: le logo de la page d'accueil du moteur de recherche avait été redessiné pour célébrer la fête des mères. Sauf qu'elle n'avait lieu ce jour-là que dans 77 pays (Canada, États-Unis, Brésil, Italie, Pérou, etc.) alors qu'en France, elle est fixée cette année au dimanche 3 juin. Comment sait-on quand a lieu la fête des mères dans l'Hexagone?

En consultant la loi du 24 mai 1950 sur le sujet, signée par le président de la République Vincent Auriol après avoir été adoptée quasiment sans débat au Parlement. Son article 1er précise que «la République française rend officiellement hommage chaque année aux mères françaises au cours d'une journée consacrée à la célébration de la "fête des mères"» et que cette fête «est fixée au dernier dimanche de mai» sauf «si cette date coïncide avec celle de la Pentecôte» auquel cas elle «a lieu le premier dimanche de juin». Cette année, le dernier dimanche de mai était celui de la Pentecôte: la fête des mères a donc lieu le premier dimanche de juin, comme en 2007 et en 2009.

Si certains pays célèbrent cette fête à une toute autre date (le 21 mars pour les pays arabes, par exemple), la plupart des pays du monde ont choisi le second dimanche de mai, car ils se sont alignés sur les États-Unis. Des particularités culturelles, historiques ou religieuses peuvent expliquer le choix d'une autre date: si la France n’a pas choisi le second dimanche de mai, c'est parce qu'il est réservé à Jeanne d'Arc depuis une loi du 10 juillet 1920.

Prémices au début du XXe siècle

C'est justement à cette même époque que la fête des mères a commencé à être institutionnalisée, et non à l'époque de Vichy comme le veut une idée reçue.

Ses prémices au niveau local datent du début du XXe siècle, avec la mise en place d’une politique nataliste et de valorisation de la maternité. Elle a notamment été créée par les mouvements familialistes (associations à tendance catholique) et natalistes, qui par crainte de «dépopulation» ont pris un certain nombre de dispositions dont l’objectif était la relance démographique.

L’une des premières fêtes, exclusivement réservées aux mères de familles nombreuses, a lieu en 1906 à Artas, un petit village situé dans l’Isère. C’est l'«Union Fraternelle des Pères de Famille Méritants» d'Artas, fondée par Prosper Roche, un instituteur local, qui la crée pour encourager la natalité. Une cérémonie est alors organisée dans les écoles, avec des jeunes filles vêtues de blanc qui offrent un bouquet de fleurs aux mères de familles nombreuses.

Impact de la guerre

C’est le développement hors des frontières de la fête des mères, aux Etats-Unis, qui contribue ensuite à assurer sa pérennité en France. Institué officiellement par le président Wilson en 1914, le «Mother’s Day» fut popularisé par les soldats américains stationnés en France durant la Première Guerre mondiale, via des cartes postales éditées par les «French Homes», les foyers de soldats.

A la fin de la guerre, marquée par un terrible bilan humain (plus de 1,6 million de morts et disparus), la fête des mères devient une forme de reconnaissance de la nation pour les familles qui «ont payé l’impôt du sang», selon l'expression courante à l'époque. Des démarches sont ainsi entreprises pour donner un caractère officiel aux manifestations qui existaient déjà.

En mars 1919, Jacques Bertillon, président de l'Alliance Nationale pour l'accroissement de la population française, réclame l’organisation sur tout le territoire d’une journée des mères de familles nombreuses. Sous la pression des catholiques de «Pour la Vie et La plus Grande Famille», la fête est fixée au 15 août, jour de la célébration de Marie, mais elle est repoussée au mois de mai en 1920 à la demande de Bertillon. Son histoire est alors inséparable de celle de la médaille de la Famille Française créée le 26 mai 1920 et attribuée aux mères ayant eu cinq enfants.

Mais c’est officiellement en 1926 que la «Journée des mères de familles nombreuses» devient la Fête annuelle des mères. C’est un écrivain et enseignant alsacien, Camille Schneider, qui estime qu’elle doit être introduite à l’école. Les pouvoirs publics donnent alors leur approbation pour séduire les associations natalistes et familialistes.

Vichy instrumentalise la fête

Vichy n'a donc pas inventé la fête des mères, mais l'a instrumentalisée dans le cadre du triptyque «travail, famille, patrie». La cérémonie est alors accaparée par le régime, même si, au niveau local, les associations natalistes et familialistes restent présentes. C’est ainsi que pour la première fois en 1943, la «journée des mères» (terme préféré à celui de «fête» dans le contexte de l'occupation) est mentionnée sur l’almanach le dernier dimanche de mai.

Pour l’organisation, rien n’est laissé au hasard: en 1943, plus de 227.500 affiches sont apposées sur les murs, la radio est mise à contribution, la presse est mobilisée (900 journaux reçoivent un article sur la signification de la journée des mères). C’est aussi à ce moment là que les enseignants demandent aux enfants de réaliser des poèmes, de confectionner des objets ou de faire un dessin pour leur maman. La fête des mères devient à la fois un mouvement d’unanimité national et un moyen d’instrumentaliser les familles.

Une harmonisation mondiale de la date?

Soixante-dix ans après, la fête des mères a perdu depuis longtemps son caractère politique et nataliste pour devenir une manifestation commerciale. Une situation que regrette quelque peu le «Mouvement Mondial des Mères», une ONG internationale accréditée auprès des Nations unies, qui déplore également le fait qu'elle soit célébrée à des dates différentes selon les pays.

Sur le modèle de la journée internationale de la femme du 8 mars, elle réclame aujourd'hui une date mondiale qui permettrait de reconnaître le rôle des mères dans la société actuelle. Et ferait donc disparaître l'exception française de la fin mai-début juin...

Mélody Piu

L'explication remercie Virginie de Luca, professeur de démographie à l'université Jules-Verne d'Amiens; Pascal Chauvin, auteur de l’ouvrage Artas, berceau de la fête des mères (Association Mémoire et patrimoine d'Artas, 1996); Françoise Thébaud, professeur en histoire contemporaine à l'université d'Avignon; Christophe Capuano, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Lyon-II; Florence Von Erb, présidente du Mouvement mondial des mères.

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Bonne fête Mamans...
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Publié le 02/06/2012
Mis à jour le 04/06/2012 à 10h17
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