Staline meurt dans sa bulle

Image extraite de «La Mort de Staline» (Dargaud).

Image extraite de «La Mort de Staline» (Dargaud).

Par millions, ils ont pleuré la mort du Petit père des peuples. Aujourd’hui, glacé d’effroi et pissant de rire, on peut revivre son agonie en BD.

Remarqué avec l’ambigu Il était une fois en France (Glénat), le scénariste Fabien Nury enterre le Petit père des peuples. Dessiné par Thierry Robin, le second tome de La Mort de Staline, Funérailles, est publié par Dargaud. Ce volume se conclut par l’exécution de Beria et laisse deviner l’avènement de Khrouchtchev. Une BD délicieusement tordue.

Rappelons les faits. Lorsque Staline en hérite, l’URSS de Lénine est en quasi-déconfiture. A sa mort, il laisse un empire, immense, tutoie les Etats-Unis et jouit d’un prestige sans égal. A partir de 1956, ses successeurs, mesquins, vont renier cet héritage en arguant de broutilles: quelques millions de morts, une savante politique de terreur et, surtout, un culte de la personnalité excessif.

En mars 1953, pour ses adorateurs, l’heure est encore au chagrin. Le monde entier pleure «l’homme que nous aimons le plus», comme le titre merveilleusement L’Humanité dimanche, après avoir réclamé un «deuil pour tous les peuples» dans son édition quotidienne. A l’Assemblée nationale, Edouard Herriot demande une minute de silence que seuls deux députés refusent de respecter. Plus malin, Dwight Eisenhower espère une «détente».

Ce décès, analyse l’historien Martin Malia, signe «la fin de l’épisode central de l’histoire soviétique [...]. C’est à travers l’action de Staline que la révolution de Lénine avait été revivifiée et étendue à un tiers de la planète». Sans lui, avec la NEP, «la Russie aurait lentement glissé dans une sorte de social-démocratie qui n’aurait été un modèle pour personne». A cela s’ajoute la gloire issue du combat victorieux contre l’Allemagne nazie. En mars 1953, c’est tout simplement un Dieu vivant qui meurt.

Huis-clos macabre

Centrée sur l’agonie de Staline avec en épilogue la chute de son ministre de l’Intérieur, Lavrenti Beria, la BD de Nury et Robin évoque en filigrane la déstalinisation à travers le huis-clos lugubre des caciques du Politburo. il sont ici au nombre de sept: Beria donc, mais aussi Georgi Malenkov, Nikita Khrouchtchev, Anastase Mikoyan, Lazare Kaganovitch, Nikolaï Boulganine, Viasseslav Molotov. Sans oublier le maréchal Georgi Joukov, héros de la Seconde Guerre mondiale. Tous sont là, sauf Kliment Vorochilov.

«C’est un choix fictionnel. S’il manque Vorochilov, c’est que je voulais pouvoir utiliser le vote à la majorité», explique Fabien Nury. Les réunions du bureau politique se traduisent en effet par des votes à main levée. Par une succession de portraits crispés, visages angoissés, ricanants, triomphants ou menaçants, mâchoires serrées ou carnassières, Thierry Robin parvient à dramatiser le sujet le moins visuel qui soit: des types en costume noir autour d’une table.

Le premier tome rappelait de manière saisissante le caractère surnaturel de ce régime de terreur absolue. D’abord, avec l’anecdote délirante , «rapportée dans les Mémoires de Chostakovitch», souligne Fabien Nury, du Concerto n° 23 de Mozart. Jouée un soir à la radio, avec la fameuse soliste Maria Yudina au piano, l’oeuvre plaît à Staline, qui en demande l’enregistrement. Hélas, diffusé en direct, ce concert n’a pas été capté. Les musiciens doivent donc la rejouer immédiatement pour plaire au despote mélomane.

«C’est invraisemblable mais la réalité est encore plus incroyable parce qu’il a fallu faire rouvrir de nuit une usine pour presser le disque et une imprimerie pour la pochette!, s’amuse le scénariste. Si on l’avait mis dans la BD, personne n’y aurait cru...»

Autre «anecdote» proprement stupéfiante: la non-guérison de Staline. Le premier secrétaire se meurt mais, parce que son silence terrorise, personne n’ose entrer dans sa chambre. Il agonise donc. Une fois découvert, faut-il le soigner? Ce n’est pas sans danger: si un médecin échoue, il pourrait être accusé de l’avoir fait sciemment. Et celui qui l’a choisi serait complice.

Quelques semaines après la purge antisémite du Complot des blouses blanches, le risque est énorme. D’où des discussions sans fin, jusqu’au vote nécessaire et unanime des membres du Politburo pour établir une liste de médecins «au-dessus de tout soupçon». Lesquels arriveront évidemment trop tard. Pendant ce temps-là, Staline git dans sa pisse et c’est authentique.

«Il semble extraordinaire qu’ils n’aient rien fait pendant ce laps de temps, mais la situation était [...] extraordinaire, analyse l’historien Simon Sebag Montefiore. Il ne faut pas oublier l’atmosphère d’hystérie et de suspicion envers les blouses blanches qui régnait alors à la cour. Le propre docteur de Staline avait été torturé pour avoir simplement prescrit le repos à son patient.»

A la théorie de l’empoisonnement, fort romanesque, à celle invérifiable et récurrente du meurtre de Staline par Beria, Fabien Nury préfère celle d’une logique paranoïaque par laquelle ses compagnons laissent crever Staline, partagés entre la crainte (d’être purgés) et l’espoir (de lui succéder).

Beria, salaud parfait

Le second tome se consacre essentiellement à l’impitoyable guerre de succession ouverte par la disparition de Joseph Djougachvili. Au prix d’un resserrement chronologique et d’une vérité historique quelque peu malmenée pour les bienfaits de l’intrigue.

De cet aréopage de crapules qu’est le Politburo, Beria est le pire. Il alterne chagrin officiel et satisfaction in petto [1]. Assoiffé de pouvoir, il dérobe les dossiers secrets de Staline pour «tenir» ses camarades-adversaires. Le personnage a un regard inquiétant, voire chafouin, caché par des petites lunettes opaques. Son sourire sardonique

évoque celui d’un vampire dont les dents affleurent.

Ajoutez son sadisme affiché (il fut un serial-violeur et la BD nous le fait découvrir en pleine action) et vous tenez un personnage résolument monstrueux. A côté de lui, les autres dignitaires apparaissent veules (Malenkov), bassement carriéristes (Khrouchtchev), voire sympathiques (Molotov, affligé du chagrin d’avoir perdu sa femme)! Disons-le: ça fonctionne très bien et c’est parfaitement jouissif.

Pourtant, ce n’est pas vraiment conforme à la réalité.

D’abord, parce qu’ici tout le monde a du sang sur les mains. Le brave Khrouchtchev a complaisamment massacré en Ukraine, Malenkov a sa part dans les grandes purges et c’est bien Molotov qui a signé le pacte germano-soviétique avec Ribbentrop. Ce qui se joue après le 5 mars 1953, c’est une lutte sans merci pour le pouvoir, menée par des assassins sans scrupules. «Avec une absence complète d’idéologie», souligne Fabien Nury.

Pas d’idéologie? Faux, observe Montefiore: «Malgré peut-être vingt millions de morts, vingt-huit millions de déportés dont dix-huit millions envoyés au Goulag, après tous ces massacres, les potentats avaient encore la foi.» Martin Malia l’a démontré: de Lénine à Gorbatchev, entre périodes «dures» et «molles», l’objectif a toujours été de construire le communisme (puis de sauver le système).

Beria = Gorby ?

Ensuite, parce que Beria accède au pouvoir après la mort de Staline et entreprend... un vaste mouvement de déstalinisation avant l’heure: libération d’un million de détenus au goulag, dénonciation du faux complot des blouses blanches, politique de détente avec l’Occident... Avec des dégâts collatéraux: la RDA se révolte en juin 1953 et, à l’appel de Walter Ulbricht, les chars soviétiques organisent la répression (17 juin) à Berlin-Est. C’est la chute de Beria: Khrouchtchev et les autres le font arrêter peu après (26 juin) puis, à l’issue d’un procès (?), il sera exécuté le 23 décembre 1953 [2].

La BD ignore ce «dégel» et avec lui l’ambiguïté du personnage. Voulait-il déstaliniser le pays, comme le fera adroitement Khrouchtchev avec son célèbre rapport au XXème Congrès? S’agissait-il d’une simple manoeuvre pour garder le pouvoir, parce qu’il se sentait menacé? Les faits ne semblent guère établis. Mais, pour Simon Sebag Montefiore, «son programme politique semblait préfigurer celui de Gorbatchev». Rien que ça.

Les amateurs d’uchronies exploreront peut-être un jour ce que serait devenue l’URSS sous un Beria triomphant. En attendant, ceux qui veulent sa chute jouent à leur jeu favori: établir des listes (de personnes à éliminer).

Ne chipotons pas: la force de cette BD, solidement documentée, est d’abord son pouvoir d'évocation. Car Fabien Nury exploite malicieusement les codes. Dans le premier tome, on cherche un chef d’orchestre pour rejouer Mozart [3]: son «engagement», qui devrait être son heure de gloire, prend la forme d’une arrestation en pleine nuit, alors synonyme de disparition.

De même, lors des répétitions pour les funérailles, un gigantesque emblème avec faucille et marteau s’écrase à côté du cercueil. La terreur qui se lit sur le technicien coupable (ou pas) montre qu’il mesure ce qu’il encourt: une accusation de sabotage (la mort, la déportation...). Or, il se fait simplement engueuler: après Staline, on tuera moins.

Mais, sous Staline, même mort, on tue encore. Des millions de dévots sont mobilisés pour assister aux obsèques puis, par crainte de troubles, on interrompt leur pèlerinage. Certains se pressent néanmoins à Moscou et l’armée fait feu. On ne sait que penser du spectacle obscène, stupide, tragique de ces staliniens forcenés tués par d’autres staliniens forcenés. De camarade à camarde, il n’y a qu’un a.

La leçon de John Ford

Naviguant entre «choix fictionnels» et faits réels, les auteurs ont beaucoup lu (et vu), parsemant le récit de multiples détails inattendus. Ainsi, dans ce bref film sur les funérailles de Staline, on aperçoit l’étrange cercueil surmonté d’une bulle en plexiglas, permettant de voir le visage du mort.


Une bizarrerie qui n’a pas échappé au dessinateur.

L’atmosphère est blafarde, soulignée par le contraste des couleurs: un rouge vif qui s’oppose à des nuances de vert et gris. Les cadrages expressionnistes renforcent le malaise: «Fritz Lang et Thea Von Harbou, c’est mon pain quotidien», sourit le dessinateur. Partout, le grotesque le dispute au tragique, l’absurde devient implacable. «Toute l’aventure soviétique obéissait à une ruse de la déraison», observe Martin Malia, paraphrasant Hegel.

Ainsi est restituée l’URSS de mars 1953, non pas comme elle était, mais telle qu’elle devait être. «Nous ne sommes pas des historiens!», affirme justement Fabien Nury. C’est la force de la fiction de pouvoir rendre palpable un tel régime, en donnant chair à des personnages aujourd’hui sagement rangés dans des livres d’histoire. On songe ici à la leçon de John Ford à la fin de L’Homme qui tua Liberty Valance: «When the legend becomes fact, print the legend!» («Quand les faits ont été remplacés par la légende, imprimez la légende»).

En peignant un Kremlin plus vrai, pardon plus réaliste-socialiste-soviétique que nature, les auteurs nous donnent ainsi ce sentiment privilégié de tutoyer l’Histoire. Camarade lecteur, toi aussi pleure La Mort de Staline!

Jean-Marc Proust

La Mort de Staline, tome 2, Funérailles, de Fabien Nury et Thierry Robin. Dargaud, 64 pages, 13,99 euros. Le tome 1, Agonie, est paru en octobre 2010.

Pour les goulagophiles:
- Martin Malia, La Tragédie soviétique, Points Seuil.
- Simon Sebag Montefiore, Staline, la Cour du tsar rouge, collection Tempus chez Perrin, 2 volumes.

[1] Selon Montefiore, sa haine de Staline éclate sitôt la mort survenue. Il éructe et crache sur le cadavre. Revenir à l'article

[2] Un calendrier contesté par le propre fils de Beria —pour lui, l’exécution aurait eu lieu le 26 juin, sitôt après la réunion du Politburo. Peu probable: Montefiore évoque de nombreuses lettres suppliantes à Malenkov durant la captivité de l’ancien chef du NKVD. Revenir à l'article

[3] Musique encore: on pourra regretter que Fabien Nury n’ait pas exploité cet ultime pied de nez de Staline à l‘histoire. Mort le même jour que lui, Prokofiev devra attendre, enfin sa famille surtout, six jours pour que son décès soit reconnu —par La Pravda (la Vérité)— et donc communicable. Revenir à l'article
 

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