Monde

«Charest? Wouhou?»: les cris du printemps érable

Florian Tixier

Voilà plus de trois mois que les Québécois sont dans la rue. Ils protestent contre l'augmentation des frais d'inscriptions à l'université, mais aussi contre un gouvernement de plus en plus dur. Récit en slogans d'un mouvement qui ne semble pas vouloir s'arrêter.

Manifestation à Montréal, le 23 mai 2012. REUTERS / Olivier Jean

Manifestation à Montréal, le 23 mai 2012. REUTERS / Olivier Jean

Voilà déjà plus de trois mois que la contestation du «printemps érable» tient le pavé québécois. A l’origine manifestations étudiantes contre la décision du gouvernement du Québec d’augmenter les frais de scolarité des universités, le mouvement s’est peu à peu transformé en un mouvement citoyen sans précédent dans l’histoire de la Belle Province, contre la politique du gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest.

Quasiment pas une journée ne passe depuis la mi-février, date à laquelle les associations étudiantes se sont mises en grève, sans qu’une manifestation n’aie lieu dans les rues de Montréal, mettant à rude épreuve l’inventivité des étudiants qui n’ont de cesse de renouveler leurs modes d’action. Retour sur la genèse et l’organisation d’un mouvement entre opposition politique et revendications sociétales à travers slogans scandés et symboles.

«On veut étudier, on veut pas s’endetter»

En mars 2011, le gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest, au pouvoir depuis 2003 au Québec, vote une augmentation de 1.625 dollars (1.300 euros) des frais de scolarité à l’université, soit une hausse de 75% sur cinq ans, applicable dès la rentrée 2012.

Les étudiants québécois, déjà fortement endettés pour leurs études, commencent alors à exprimer leur mécontentement et le 13 février 2012, l’université de Laval, dans les environs de Québec, se met en grève. Les principales associations et coalitions d’étudiants (FECQ, FEUQ, CLASSE) se concertent et font voter la grève au sein des universités dans une ambiance très démocratique.

Crédit photo: Tumblr de l’Ecole de la Montagne Rouge

En trois semaines, près de 120.000 étudiants se mettent en grève générale illimitée (GGI dans le jargon, #GGI sur Twitter). Au plus fort de la contestation, 11 universités sur les 18 que compte le Québec sont bloquées et 325.000 étudiants (sur 474.000) participent au mouvement.

«Carré rouge» contre la hausse 

Un couple lors d'une manifestation à Montréal, le 23 mai 2012. REUTERS /  Olivier Jean

Ce carré de tissu rouge s’est imposé comme le signe de ralliement des Québécois opposés à la hausse des frais de scolarité. Lancé en 2005 par l’association ASSE (parent de la CLASSE), ce petit morceau de tissu accroché par une épingle à nourrice a fleuri sur les vêtements et symbolise les étudiants «carrément dans le rouge» sur leur compte bancaire à cause des prêts qu’ils doivent contracter.

La couleur rouge est désormais associée à la résistance des étudiants face au gouvernement. Marjolaine, étudiante en maîtrise d'Histoire de l’Art à l'UQAM et très impliquée dans le mouvement, explique: 

«C'est un symbole extrêmement fort qui remet en cause tout l’imaginaire associé à la couleur rouge, celle de l’Etat fédéral canadien, qui était une couleur proscrite pour beaucoup de Québécois comme moi pendant des années.»

Depuis, d’autres carrés de couleur se sont propagés: vert pour les «pro-hausse», noir pour les plus «radicaux» qui militent pour la désobéissance civile et blanc, essentiellement arboré par les parents d’étudiants soucieux de la sécurité de leurs enfants, en signe de trêve.

«Charest? Wouhou?»

En dépit de la visibilité du mouvement et des revendications claires portées par les syndicats, le gouvernement du Québec semble rester sourd à la contestation. Dans les manifestations, les étudiants cherchent leur Premier ministre et l'appellent tous en chœur: «Charest? Wouhou?» sur le mode de «il y a quelqu'un?».  

En trois mois de grève, les étudiants n’ont eu droit qu’à 22 heures de négociations, qui ont abouti le 5 mai à un accord de principe, rejeté par les associations quelques jours plus tard. Le gouvernement n’avait en effet pas attendu que les syndicats se soient prononcés pour laisser entendre clairement que la baisse des frais annexes de scolarité, qui avait permis de faire avancer les négociations, n’aurait probablement pas lieu. Un affront pour les manifestants.

Le 14 mai, la ministre de l’Education Line Beauchamp démissionnait de son poste se sentant incapable de pouvoir régler le conflit. «Charest, décrisse, fais donc comme ta ministre», crient depuis les manifestants pour réclamer la démission de leur Premier ministre.

Depuis le 28 mai, les négociations ont repris à Québec, et il semble qu'elles soient bien parties pour durer plusieurs jours. 

Mais Charest semble prendre un malin plaisir à enchaîner les provocations à l’égard des étudiants manifestants, comme lors du Salon du Plan Nord (exploitation des ressources naturelles du grand Nord québécois, très contestées) lors duquel il avait déclaré qu’il allait envoyer les futurs demandeurs d’emploi, aujourd’hui étudiants en grève, «dans le Nord autant que possible».

Les réactions d’hommes politiques et de personnalités de la société civile, outrés, ne se sont pas faites attendre. Pour les manifestants, c’est l’occasion de sortir un nouveau slogan: «Charest, dehors: on va te trouver un job dans l’Nord!»

«La loi spéciale, on s’en calice!»

Une grand-mère lors d'une manifestation / Sophie Vanneste

Dans l’escalade de la provocation, le gouvernement québécois a atteint un cap qu’il n’aurait sûrement pas dû franchir. Le 18 mai, les libéraux font passer une loi spéciale au Parlement de Québec, la loi 78 applicable jusqu’en juillet 2013 (date d’échéance des prochaines élections), restreignant très fortement le droit de manifestation pour tenter d’étouffer le conflit.

Derrière une réorganisation du calendrier scolaire censée permettre aux étudiants de finir la session d’hiver pour ne pas perdre leur année, la loi interdit les rassemblement de plus de 50 personnes, oblige les manifestants à communiquer leur itinéraire à la police 8 heures à l’avance et porte atteinte à la liberté d’association. La loi 78 va alors agir comme un élément déclencheur et enflammer toute la société, qui entend bien se battre pour sa liberté d’expression.

Chaque soir à 20h depuis cette date, des Montréalais descendent dans la rue munis d’une casserole et d’une cuillère en bois pour faire un boucan d’enfer et afficher leur opposition à la loi. Ces «casserolades» d’un nouveau genre viennent du Chili, où les opposants à la dictature exprimaient de cette manière leur colère sous Pinochet dans les années 1970.

Des petits rassemblements se forment à chaque coin de rue et les cortèges partent sillonner le quartier pour rameuter famille, amis et voisins en criant des «On est plus que 50! On est plus que 50!» de défi aux forces de l’ordre.

 «Un peuple instruit, jamais ne s’ra soumis»

Une ambiance de Mai 68 règne dans les rues de Montréal, portée par le slogan «A qui la rue? A nous la rue!» devenu le cri de ralliement des manifestants. Les références à l’Amérique du Sud sont nombreuses, à travers notamment la réadaptation en français de la chanson emblématique du Chilien Sergio Ortega («El pueblo unido jamas sera vencido») en «un peuple instruit, jamais ne sera soumis!».

L’aspect participatif et citoyen est très présent, et au-delà de la revendication étudiante contre la hausse, c’est un véritable mouvement sociétal qui se forme. «On a la rue, ils ont le Parlement! Y’a plus de rues que d’Parlements», scandent les manifestants, démontrant au reste des Québécois que la désobéissance civile est possible.

Le 22 mars, lors de la première grosse manifestation, ils étaient 200.000 dans les rues de Montréal. Un mois plus tard, ce nombre était porté à 300.000 le 22 avril —la contestation étudiante s'est greffée sur les manifs pour le jour de la Terre— et pour les 100 jours de la grève, le 22 mai, 250.000 personnes s’étaient rassemblées en signe de protestation contre la loi 78 (rappelons que la province du Québec compte 8 millions d'habitants, 1,65 million à Montréal et presque 4 dans son aire urbaine.

« SSPVM! Police politique»

 Photo: Tumblr de l’Ecole de la Montagne Rouge

Mais le gouvernement ne transige en rien et la répression est intense lors de certaines manifestations. Le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), particulièrement, ne fait pas dans la dentelle. Les arrestations se chiffrent en milliers depuis le début du mouvement, parfois plus de 500 en une seule soirée, et on ne compte plus les manifestants ayant subi les bombes lacrymogènes et les coups de matraque.

Des voix s’élèvent au sein même de la police pour calmer le jeu, comme dans la lettre ouverte à ses confrères rédigée par un ancien gardien de la paix montréalais:

«Vous faites votre travail, qui est déjà complexe et vous le faites dans un climat social difficile, néanmoins ce sera chacun de vous qui aura à répondre de ces gestes devant vos pairs plus tard, pas le gouvernement, pas le ministre, vous. Je vous en conjure gardez la tête froide.»

«Têtes blanches, carré rouge»

Slogan des manifestants / Sophie Vanneste

Nouveau slogan à la mode, les panneaux «Têtes blanches, carré rouge» sont portés par des retraités qui se mêlent à la foule des manifestants le soir venu en témoignent.

En attaquant la liberté d’expression, très chère aux Québécois, le gouvernement s’est mis à dos des personnes qui ne suivaient le mouvement que de loin jusque-là. Contre toute attente, ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui ont contribué à redonner du souffle aux manifestations, en leur permettant de s’élargir. André Marois, écrivain français installé au Québec depuis 20 ans, analyse la situation:

«Au début, je me disais que cette grève était celle des étudiants, pas de leurs parents. Aujourd’hui, les revendications sont celles d’un peuple qui refuse une approche néo-libérale rétrograde. Je suis solidaire. Et puis, ce 18 mai 2012, cette loi couperet est votée. Je suis abasourdi.»

Dans les processions de mécontents tapant sur leurs casseroles, un nouveau slogan se répand à grande vitesse:  

«J’obéis à ma conscience. Dommage que 68 de nos élus n’en aient pas

Faisant référence aux 68 députés libéraux soumis à la ligne de parti très stricte ayant voté en faveur de la loi spéciale, aussi appelée loi matraque, les Québécois dénoncent également un système politique (uninominal à un tour) qui ne leur permet pas d’être représentés comme ils le souhaiteraient.

Particularité québécoise, c’est le Premier ministre qui déclenche les élections quand bon lui semble en choisissant la date du scrutin un mois à l’avance. Jean Charest a maintenant 14 mois avant la date butoir. Autant de temps pour inverser la tendance.

Florian Tixier

Voilà déjà plus de trois mois que la contestation du « printemps érable » tient le pavé québécois. A l’origine manifestations étudiantes contre la décision du gouvernement du Québec d’augmenter les frais de scolarité des universités, le mouvement s’est peu à peu transformé en un mouvement citoyen sans précédent dans l’histoire de la Belle Province, contre la politique du gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest.

Quasiment pas une journée depuis la mi-février, date à laquelle les associations étudiantes se sont mises en grève, sans qu’une manifestation n’aie lieu dans les rues de Montréal, mettant à rude épreuve l’inventivité des étudiants qui n’ont de cesse de renouveler leurs modes d’action. Explications de la genèse et de l’organisation d’un mouvement entre opposition politique et revendications sociétales à travers les slogans scandés à travers tout le Québec et les symboles.

 

«On veut étudier, on veut pas s’endetter»

 

En mars 2011, le gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest, au pouvoir depuis 2003 au Québec, vote une augmentation de 1.625$ des frais de scolarité à l’université, soit une hausse de 75% sur cinq ans, applicable dès la rentrée 2012. Les étudiants québécois, déjà fortement endettés pour leurs études, commencent à exprimer leur mécontentement et le 13 février 2012, l’Université de Laval, dans les environs de Québec, se met en grève. Les principales associations et coalitions d’étudiants (FECQ, FEUQ, CLASSE) se concertent et font voter la grève au sein des universités dans une ambiance très démocratique.

 

 

Crédit Photo : Tumblr de l’Ecole de la Montagne Rouge (http://ecolemontagnerouge.tumblr.com/)

 

En trois semaines, plus de 120.000 étudiants sont en grève générale illimitée (GGI dans le jargon, #GGI sur Twitter). Au plus fort de la contestation, 11 universités sur les 18 que compte le Québec sont bloquées et 325.000 étudiants (sur 474.000) participent au mouvement.

 

«Carré rouge» contre la hausse 

 

http://pictures.reuters.com/c/C.aspx?VP=Mod_ViewBox.ViewBoxZoom_VPage&VBID=2C04WNKTFECSG&IT=ImageZoom01&PN=382&STM=T&DTTM=Image&SP=Search&IID=2C0408TS7O0E2&SAKL=T&SGBT=T&DT=Image

 

 

Ce carré de tissu rouge s’est imposé comme le signe de ralliement des Québécois opposés à la hausse des frais de scolarité. Lancé en 2005 par l’association ASSE (parent de la CLASSE), ce petit morceau de tissu accroché une épingle à nourrice a fleuri sur les vêtements et symbolise les étudiants «carrément dans le rouge» sur leur compte bancaire à cause des prêts qu’ils doivent contracter.

 

Rouge, désormais associé à la résistance des étudiants face au gouvernement, «est un symbole extrêmement fort qui remet en cause tout l’imaginaire associé à la couleur rouge, celle de l’Etat fédéral canadien, qui était une couleur proscrite pour beaucoup de Québécois comme moi pendant des années», témoigne Marjolaine, étudiante à la maitrise en Histoire de l’Art à l’Université de Montréal, très impliquée dans le mouvement.

 

Depuis, d’autres carrés de couleur se sont propagés: vert pour les «pro-hausse», noir pour les plus «radicaux» qui militent pour la désobéissance civile et blanc, essentiellement arboré par les parents d’étudiants soucieux de la sécurité de leurs enfants, en signe de trêve.

 

 «Charest? wouhou?»

 

En dépit de la visibilité du mouvement et des revendications claires portées par les syndicats, le gouvernement du Québec semble vouloir rester sourd à la contestation. Dans les manifestations, les étudiants cherchent leur Premier Ministre et l'appellent tous en chœur: «Charest ? Wouhou?» sur le mode de «il y a quelqu'un?».  

 

En trois mois de grève, les étudiants n’ont eu droit qu’à 22 heures de négociations, qui ont abouti le 5 mai à un accord de principe, rejeté par les associations quelques jours plus tard. Le gouvernement n’avait en effet pas attendu que les syndicats se soient prononcés pour laisser entendre clairement que la baisse des frais annexes de scolarité, qui avait permis de faire avancer les négociations, n’aurait probablement pas lieu. Un affront.

 

Quelques jours plus tard, le 14 mai, la Ministre de l’Education Line Beauchamp démissionnait de son poste se sentant incapable de pouvoir régler le conflit. « Charest, décrisse, fais donc comme ta Ministre » crient depuis les manifestants pour réclamer la démission de leur Premier ministre.

 

Depuis le 28 mai, les négociations ont repris à Québec, et il semble qu'elles soient bien parties pour durer plusieurs jours. 

 

Mais Charest semble prendre un malin plaisir à enchainer les provocations à l’égard des étudiants manifestants, comme lors de la Salon du Plan Nord (exploitation des ressources naturelles du grand Nord québécois, très contestée) lors de laquelle il avait déclaré qu’il allait envoyer les futurs demandeurs d’emploi, aujourd’hui étudiants en grève, «dans le Nord autant que possible».

 

VIDEO : http://www.youtube.com/watch?v=jgPAQLtLcas

 

Les réactions d’hommes politiques et de personnalités de la société civile, outrés, ne se sont pas faites attendre. Pour les manifestants, c’est l’occasion de sortir un nouveau slogan: «Charest, dehors: on va te trouver un job dans l’Nord»!

 

«La loi spéciale, on s’en calice!», appuyé par les bruits de casseroles 

 

Dans l’escalade de la provocation, le gouvernement québécois a atteint un cap qu’il n’aurait surement pas dû franchir. Le 18 mai, les libéraux font passer une loi spéciale au Parlement de Québec, la loi 78 applicable jusqu’en juillet 2013 (date d’échéance des prochaines élections), restreignant très fortement le droit de manifestation pour tenter d’étouffer le conflit. Derrière une réorganisation du calendrier scolaire censée permettre aux étudiants de finir la session d’hiver pour ne pas perdre leur année, la loi interdit les rassemblement de plus de 50 personnes, oblige les manifestants à communiquer leur itinéraire à la police 8 heures à l’avance et porte atteinte à la liberté d’association. La loi 78 va alors agir comme un élément déclencheur et enflammer toute la société, qui entend bien se battre pour sa liberté d’expression.

 

 

Crédit Photo : Sophie Ston

 

Chaque soir à 20h depuis cette date, des Montréalais de tout âge descendent dans la rue munis d’une casserole et d’une cuillère en bois pour faire un boucan d’enfer et afficher leur opposition à la loi. Ces «casserolades» d’un nouveau genre viennent du Chili, où les opposants à la dictature exprimaient de cette manière leur colère lors du règne de Pinochet dans les années 1970. Des petits rassemblements se forment à chaque coin de rue et les cortèges partent sillonner le quartier pour rameuter famille, amis et voisins en criant des «On est plus que 50! On est plus que 50!» de défi aux forces de l’ordre.

 

VIDEO : http://www.youtube.com/watch?v=2S6CqJgY_F4

 

 

 «Un peuple instruit, jamais ne s’ra soumis»

 

Une ambiance à la Mai 68 règne dans les rues de Montréal, portée par le slogan «A qui la rue? A nous la rue!» devenu le cri de ralliement des manifestants. Les références à l’Amérique du Sud sont pléthores également, à travers notamment la réadaptation en français de la chanson emblématique du Chilien Sergio Ortega («El pueblo unido jamas sera vencido») en «un peuple instruit, jamais ne sera soumis!».

 

L’aspect participatif et citoyen est hyper présent, et au-delà de la revendication étudiante contre la hausse, c’est un véritable mouvement sociétal qui se forme. «On a la rue, ils ont le Parlement! Y’a plus de rues que d’Parlements» scandent les manifestants, démontrant au reste des Québécois que la désobéissance civile est possible, et qu’elle devient même un devoir lorsque les politiques refusent d’écouter le peuple.

 

Le 22 mars, lors de la première grosse manifestation, ils étaient 200.000 dans les rues de Montréal. Un mois plus tard, ce nombre était porté à 300.000 le 22 avril — la contestation étudiante s'est greffée sur les manifs pour le jour de la Terre— et pour les 100 jours de la grève, le 22 mai, 250.000 personnes s’étaient rassemblées en signe de protestation contre la loi 78 (rappelons que la province du Québec compte 8 millions d'habitants, 1,65 million à Montréal et presque 4 dans son aire urbaine.

 

 

Crédit Photo : Tumblr de l’Ecole de la Montagne Rouge (http://ecolemontagnerouge.tumblr.com/)

 

« SSPVM ! Police politique»

 

Mais le gouvernement ne transige en rien et la répression est intense lors de certaines manifestations. Le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), particulièrement, ne fait pas dans la dentelle. Les arrestations se chiffrent en milliers depuis le début du mouvement, plus de 500 en une seule soirée parfois, et on ne compte plus les manifestants ayant subi les bombes lacrymogènes et les coups de matraque. Des voix s’élèvent au sein même de la police pour calmer le jeu, comme dans la lettre ouverte à ses confrères rédigée par un ancien gardien de la paix montréalais (http://leglobe.ca/blog/2012/05/lettre-ouverte-aux-policiers-de-la-part-dun-ancien-confrere-a-la-retraite/):

«Vous faites votre travail, qui est déjà complexe et vous le faites dans un climat social difficile, néanmoins ce sera chacun de vous qui aura à répondre de ces gestes devant vos pairs plus tard, pas le gouvernement, pas le ministre, vous. Je vous en conjure gardez la tête froide».

 

«Têtes blanches, carré rouge»

 

Nouveau slogan à la mode, les panneaux «Têtes blanches, carré rouge» sont portés par des retraités qui se mêlent à la foule des manifestants le soir venu en témoignent.

 

Crédit Photo : Sophie Ston

 

En attaquant la liberté d’expression, très chère aux Québécois, le gouvernement s’est mis à dos des personnes qui ne suivaient le mouvement que de loin jusque là. Contre toute attente, ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui ont contribué à redonner du souffle au mouvement, en lui permettant de s’élargir. André Marois, écrivain français installé au Québec depuis 20 ans, analyse ainsi :

 

«Au début, je me disais que cette grève était celle des étudiants, pas de leurs parents. Aujourd’hui, les revendications sont celles d’un peuple qui refuse une approche néo-libérale rétrograde. Je suis solidaire. Et puis, ce 18 mai 2012, cette loi couperet est votée. Je suis abasourdi».

 

Dans les processions de mécontents tapant sur leurs casseroles, un nouveau slogan se répand à grande vitesse: «J’obéis à ma conscience. Dommage que 68 de nos élus n’en aient pas». Faisant référence aux 68 députés libéraux soumis à la ligne de parti très stricte ayant voté en faveur de la loi spéciale, aussi appelée loi matraque, les Québécois dénoncent également un système politique (uninominal à un tour) qui ne leur permet pas d’être représentés comme ils le souhaiteraient.

 

Particularité québécoise, c’est le Premier ministre qui déclenche les élections quand bon lui semble en choisissant la date du scrutin un mois à l’avance. Jean Charest a maintenant 14 mois avant la date butoir. Autant de temps pour inverser une tendance.

Voilà déjà plus de trois mois que la contestation du « printemps érable » tient le pavé québécois. A l’origine manifestations étudiantes contre la décision du gouvernement du Québec d’augmenter les frais de scolarité des universités, le mouvement s’est peu à peu transformé en un mouvement citoyen sans précédent dans l’histoire de la Belle Province, contre la politique du gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest.

Quasiment pas une journée depuis la mi-février, date à laquelle les associations étudiantes se sont mises en grève, sans qu’une manifestation n’aie lieu dans les rues de Montréal, mettant à rude épreuve l’inventivité des étudiants qui n’ont de cesse de renouveler leurs modes d’action. Explications de la genèse et de l’organisation d’un mouvement entre opposition politique et revendications sociétales à travers les slogans scandés à travers tout le Québec et les symboles.

 

«On veut étudier, on veut pas s’endetter»

 

En mars 2011, le gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest, au pouvoir depuis 2003 au Québec, vote une augmentation de 1.625$ des frais de scolarité à l’université, soit une hausse de 75% sur cinq ans, applicable dès la rentrée 2012. Les étudiants québécois, déjà fortement endettés pour leurs études, commencent à exprimer leur mécontentement et le 13 février 2012, l’Université de Laval, dans les environs de Québec, se met en grève. Les principales associations et coalitions d’étudiants (FECQ, FEUQ, CLASSE) se concertent et font voter la grève au sein des universités dans une ambiance très démocratique.

 

 

Crédit Photo : Tumblr de l’Ecole de la Montagne Rouge (http://ecolemontagnerouge.tumblr.com/)

 

En trois semaines, plus de 120.000 étudiants sont en grève générale illimitée (GGI dans le jargon, #GGI sur Twitter). Au plus fort de la contestation, 11 universités sur les 18 que compte le Québec sont bloquées et 325.000 étudiants (sur 474.000) participent au mouvement.

 

«Carré rouge» contre la hausse 

 

http://pictures.reuters.com/c/C.aspx?VP=Mod_ViewBox.ViewBoxZoom_VPage&VBID=2C04WNKTFECSG&IT=ImageZoom01&PN=382&STM=T&DTTM=Image&SP=Search&IID=2C0408TS7O0E2&SAKL=T&SGBT=T&DT=Image

 

 

Ce carré de tissu rouge s’est imposé comme le signe de ralliement des Québécois opposés à la hausse des frais de scolarité. Lancé en 2005 par l’association ASSE (parent de la CLASSE), ce petit morceau de tissu accroché une épingle à nourrice a fleuri sur les vêtements et symbolise les étudiants «carrément dans le rouge» sur leur compte bancaire à cause des prêts qu’ils doivent contracter.

 

Rouge, désormais associé à la résistance des étudiants face au gouvernement, «est un symbole extrêmement fort qui remet en cause tout l’imaginaire associé à la couleur rouge, celle de l’Etat fédéral canadien, qui était une couleur proscrite pour beaucoup de Québécois comme moi pendant des années», témoigne Marjolaine, étudiante à la maitrise en Histoire de l’Art à l’Université de Montréal, très impliquée dans le mouvement.

 

Depuis, d’autres carrés de couleur se sont propagés: vert pour les «pro-hausse», noir pour les plus «radicaux» qui militent pour la désobéissance civile et blanc, essentiellement arboré par les parents d’étudiants soucieux de la sécurité de leurs enfants, en signe de trêve.

 

 «Charest? wouhou?»

 

En dépit de la visibilité du mouvement et des revendications claires portées par les syndicats, le gouvernement du Québec semble vouloir rester sourd à la contestation. Dans les manifestations, les étudiants cherchent leur Premier Ministre et l'appellent tous en chœur: «Charest ? Wouhou?» sur le mode de «il y a quelqu'un?».  

 

En trois mois de grève, les étudiants n’ont eu droit qu’à 22 heures de négociations, qui ont abouti le 5 mai à un accord de principe, rejeté par les associations quelques jours plus tard. Le gouvernement n’avait en effet pas attendu que les syndicats se soient prononcés pour laisser entendre clairement que la baisse des frais annexes de scolarité, qui avait permis de faire avancer les négociations, n’aurait probablement pas lieu. Un affront.

 

Quelques jours plus tard, le 14 mai, la Ministre de l’Education Line Beauchamp démissionnait de son poste se sentant incapable de pouvoir régler le conflit. « Charest, décrisse, fais donc comme ta Ministre » crient depuis les manifestants pour réclamer la démission de leur Premier ministre.

 

Depuis le 28 mai, les négociations ont repris à Québec, et il semble qu'elles soient bien parties pour durer plusieurs jours. 

 

Mais Charest semble prendre un malin plaisir à enchainer les provocations à l’égard des étudiants manifestants, comme lors de la Salon du Plan Nord (exploitation des ressources naturelles du grand Nord québécois, très contestée) lors de laquelle il avait déclaré qu’il allait envoyer les futurs demandeurs d’emploi, aujourd’hui étudiants en grève, «dans le Nord autant que possible».

 

VIDEO : http://www.youtube.com/watch?v=jgPAQLtLcas

 

Les réactions d’hommes politiques et de personnalités de la société civile, outrés, ne se sont pas faites attendre. Pour les manifestants, c’est l’occasion de sortir un nouveau slogan: «Charest, dehors: on va te trouver un job dans l’Nord»!

 

«La loi spéciale, on s’en calice!», appuyé par les bruits de casseroles 

 

Dans l’escalade de la provocation, le gouvernement québécois a atteint un cap qu’il n’aurait surement pas dû franchir. Le 18 mai, les libéraux font passer une loi spéciale au Parlement de Québec, la loi 78 applicable jusqu’en juillet 2013 (date d’échéance des prochaines élections), restreignant très fortement le droit de manifestation pour tenter d’étouffer le conflit. Derrière une réorganisation du calendrier scolaire censée permettre aux étudiants de finir la session d’hiver pour ne pas perdre leur année, la loi interdit les rassemblement de plus de 50 personnes, oblige les manifestants à communiquer leur itinéraire à la police 8 heures à l’avance et porte atteinte à la liberté d’association. La loi 78 va alors agir comme un élément déclencheur et enflammer toute la société, qui entend bien se battre pour sa liberté d’expression.

 

 

Crédit Photo : Sophie Ston

 

Chaque soir à 20h depuis cette date, des Montréalais de tout âge descendent dans la rue munis d’une casserole et d’une cuillère en bois pour faire un boucan d’enfer et afficher leur opposition à la loi. Ces «casserolades» d’un nouveau genre viennent du Chili, où les opposants à la dictature exprimaient de cette manière leur colère lors du règne de Pinochet dans les années 1970. Des petits rassemblements se forment à chaque coin de rue et les cortèges partent sillonner le quartier pour rameuter famille, amis et voisins en criant des «On est plus que 50! On est plus que 50!» de défi aux forces de l’ordre.

 «Un peuple instruit, jamais ne s’ra soumis»

 

Une ambiance à la Mai 68 règne dans les rues de Montréal, portée par le slogan «A qui la rue? A nous la rue!» devenu le cri de ralliement des manifestants. Les références à l’Amérique du Sud sont pléthores également, à travers notamment la réadaptation en français de la chanson emblématique du Chilien Sergio Ortega («El pueblo unido jamas sera vencido») en «un peuple instruit, jamais ne sera soumis!».

 

L’aspect participatif et citoyen est hyper présent, et au-delà de la revendication étudiante contre la hausse, c’est un véritable mouvement sociétal qui se forme. «On a la rue, ils ont le Parlement! Y’a plus de rues que d’Parlements» scandent les manifestants, démontrant au reste des Québécois que la désobéissance civile est possible, et qu’elle devient même un devoir lorsque les politiques refusent d’écouter le peuple.

 

Le 22 mars, lors de la première grosse manifestation, ils étaient 200.000 dans les rues de Montréal. Un mois plus tard, ce nombre était porté à 300.000 le 22 avril — la contestation étudiante s'est greffée sur les manifs pour le jour de la Terre— et pour les 100 jours de la grève, le 22 mai, 250.000 personnes s’étaient rassemblées en signe de protestation contre la loi 78 (rappelons que la province du Québec compte 8 millions d'habitants, 1,65 million à Montréal et presque 4 dans son aire urbaine.

 

 

Crédit Photo : Tumblr de l’Ecole de la Montagne Rouge (http://ecolemontagnerouge.tumblr.com/)

 

« SSPVM ! Police politique»

 

Mais le gouvernement ne transige en rien et la répression est intense lors de certaines manifestations. Le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), particulièrement, ne fait pas dans la dentelle. Les arrestations se chiffrent en milliers depuis le début du mouvement, plus de 500 en une seule soirée parfois, et on ne compte plus les manifestants ayant subi les bombes lacrymogènes et les coups de matraque. Des voix s’élèvent au sein même de la police pour calmer le jeu, comme dans la lettre ouverte à ses confrères rédigée par un ancien gardien de la paix montréalais (http://leglobe.ca/blog/2012/05/lettre-ouverte-aux-policiers-de-la-part-dun-ancien-confrere-a-la-retraite/):

«Vous faites votre travail, qui est déjà complexe et vous le faites dans un climat social difficile, néanmoins ce sera chacun de vous qui aura à répondre de ces gestes devant vos pairs plus tard, pas le gouvernement, pas le ministre, vous. Je vous en conjure gardez la tête froide».

 

«Têtes blanches, carré rouge»

 

Nouveau slogan à la mode, les panneaux «Têtes blanches, carré rouge» sont portés par des retraités qui se mêlent à la foule des manifestants le soir venu en témoignent.

 

Crédit Photo : Sophie Ston

 

En attaquant la liberté d’expression, très chère aux Québécois, le gouvernement s’est mis à dos des personnes qui ne suivaient le mouvement que de loin jusque là. Contre toute attente, ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui ont contribué à redonner du souffle au mouvement, en lui permettant de s’élargir. André Marois, écrivain français installé au Québec depuis 20 ans, analyse ainsi :

 

«Au début, je me disais que cette grève était celle des étudiants, pas de leurs parents. Aujourd’hui, les revendications sont celles d’un peuple qui refuse une approche néo-libérale rétrograde. Je suis solidaire. Et puis, ce 18 mai 2012, cette loi couperet est votée. Je suis abasourdi».

 

Dans les processions de mécontents tapant sur leurs casseroles, un nouveau slogan se répand à grande vitesse: «J’obéis à ma conscience. Dommage que 68 de nos élus n’en aient pas». Faisant référence aux 68 députés libéraux soumis à la ligne de parti très stricte ayant voté en faveur de la loi spéciale, aussi appelée loi matraque, les Québécois dénoncent également un système politique (uninominal à un tour) qui ne leur permet pas d’être représentés comme ils le souhaiteraient.

 

Particularité québécoise, c’est le Premier ministre qui déclenche les élections quand bon lui semble en choisissant la date du scrutin un mois à l’avance. Jean Charest a maintenant 14 mois avant la date butoir. Autant de temps pour inverser une tendance.

Florian Tixier
Florian Tixier (1 article)
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