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Depuis quand les mannequins sont-elles si jeunes?

Déflié Sonia Rykiel en octobre 2010. REUTERS/Pascal Rossignol

Déflié Sonia Rykiel en octobre 2010. REUTERS/Pascal Rossignol

Taille des vêtements, quête de nouveauté et de filles «pas encore utilisées»... Les raisons qui expliquent ce récent phénomène sont aussi multiples que déprimantes.

Ces dernières années, la vague de mannequins mineures a donné lieu à des débats enflammés. Du haut de ses 13 ans, Ondria Hardin posait pour une pub Prada; une agence de mannequins australienne a récemment décrété qu'elle recherchait des filles de 13 ans, parce que 16 ans, c'est «trop vieux»; bon nombre de pré-adolescentes ont déjà des références dans le métier, dont les toutes jeunes filles de Cindy Crawford et de l'ancien guitariste d'Oasis Noel Gallagher; et l'an dernier, dans un portfolio qui se voulait satirique mais qui, au final, poussait plus au vice qu'à la vertu, Vogue Paris a exposé la petite Thylane Blondeau, 10 ans, dûment maquillée et portant talons hauts et robe fendue jusqu'au nombril.

Depuis quand et pourquoi les mannequins de haute couture sont-elles si jeunes?

La logistique de la mode se heurte à la puberté

Si la réponse est complexe, elle passe en tout cas par la taille des vêtements. La récente décision du magazine Vogue de ne plus faire appel à des mannequins de moins de 16 ans pour ses séances photo est en effet intrinsèquement liée à une autre résolution: ne plus recourir à des modèles qui semblent souffrir de troubles de l'alimentation. Avec des créateurs qui utilisent la taille zéro pour leurs prototypes [moins que le 34 en taille française], la logistique des défilés et des séances photo se heurte forcément aux réalités de la puberté.

«Je rentrais peut-être dans des modèles de styliste autrefois, à 11 ou 12 ans», a déclaré le mannequin néerlandais Doutzen Kroes pour expliquer ce qui l'avait fait quitter le milieu de la haute couture pour lui préférer des marques telles que Victoria’s Secret. Qui, à part une fille non formée, peut entrer dans une jupe au tour de hanches de 83 cm?

Mais s'arrêter là serait exonérer un peu vite l'industrie de la mode. Comment est-il possible qu'aucune femme adulte ne puisse aujourd'hui enfiler les vêtements d'un créateur? En partie en cause, la quête de la nouveauté: la concurrence que se livrent les dénicheurs de talents au niveau mondial et le nombre croissant d'aspirants mannequins donnent lieu à une course effrénée pour trouver la dernière tendance. Résultat, les filles sont découvertes plus tôt, et mises à la retraite tout aussi tôt. En réalité, à retracer l'histoire du mannequinat des quarante dernières années, on s'aperçoit que l'apparition de jeunes filles prépubères sur les podiums était inéluctable.

Quand les mannequins voulaient paraître plus vieilles

Avant les années 1960, les mannequins cultivaient un style de femme assumée: cheveux relevés, sourcils sévères et poses guindées afin d'évoquer un glamour de type mûr et ménager. «Même à 21 ans, elles essayaient d'en paraître 30», souligne Becky Conekin, historienne à Yale spécialiste du mannequinat britannique du milieu du siècle dernier. Plusieurs grands mannequins de cette époque étaient déjà mères et avaient largement dépassé la vingtaine quand elles commençaient à poser. Et si le milieu de la mode a toujours salivé devant la minceur (l'une des modèles de l'époque était qualifiée de «lame de rasoir sur son trente-et-un»), la forme dominante penchait plutôt vers le sablier. Exit, alors, les pré-adolescentes.

La typologie des mannequins s'est modifiée dans les années 1960, quand l'industrie de la mode a pris la mesure du marché de la jeunesse, et alors qu'émergeaient des jeunes filles riches, célèbres et toutes menues, telles Twiggy ou Jean Shrimpton. Cependant, même à cette époque, la plupart des mannequins étaient bel et bien sorties de la pré-adolescence quand elles entamaient leur carrière. Shrimpton a ainsi déclaré être «aussi verte qu'une pousse de salade» à ses débuts, à 18 ans. De nos  jours, à 18 ans, on est revenu de tout, dans ce milieu.

Comme Jenna Sauers le note sur le site Jezebel, il y a toujours eu de jeunes mannequins, à l'instar de Brooke Shields, qui avait 15 ans quand elle se vantait que rien ne se glissait entre elle et son jean Calvin Klein, ou de Kate Moss, qui a avoué avoir pleuré quand elle dut enlever son haut pour une séance photo, au même âge. Le mannequin canadien Monika Schnarre, découverte à l'âge de 14 ans dans les années 1980, se rappelle comme il était difficile de jouer la carte sexy:

«Un photographe m'a dit un jour, "Bon, je sais que tu es vierge, mais essaie de faire semblant."»

La mode des jeunes mannequins, la faute à Kate Moss?

Depuis la dernière décennie, les jeunes mannequins sont omniprésentes, et leur corps non formé, leurs grands yeux et leur menton poupin sont devenus les marqueurs de la fragilité farouche qui prédomine sur les podiums (La «fragilité farouche» est la psychologie en vogue ces temps-ci— Lisbeth Salander, Katniss Everdeen). Pour beaucoup, ce jeunisme remonte à 10 ou 15 ans, influencé par les traits infantiles d'une Kate Moss dépenaillée et, peut-être, par l'afflux des mannequins pâles et anguleuses venues d'Europe de l'Est.

Les extrêmes atteints ces tout derniers temps seraient liés, d'après leurs détracteurs, à la taille des prototypes créés pour les défilés et les séances photo, qui est le plus souvent de 0 ou 2 [2 étant la taille 34, NdT]. Ben Barry, dont l'agence à Toronto s'est fait une réputation en signant des mannequins plus hétéroclites que ceux que l'on trouve habituellement dans les défilés, remarque qu'il y a encore 20 ans, durant l'âge d'or du mannequinat, les vêtements de collection taillaient du 6 au 8 [38-40], ce que certaines agences considèrent aujourd'hui comme des «grandes tailles».

Selon Barry, les stylistes affirment utiliser de plus petites tailles afin d'économiser sur les tissus et la main-d'œuvre qui servent à fabriquer des modèles haute couture très onéreux. Un argument qui ne tient pas, estime l'agent, à voir les centaines de milliers de dollars que les enseignes de haute couture dépensent pour les défilés. Le fait est que tout le monde se renvoie la balle: tandis que les directeurs de casting et les responsables de magazine reprochent aux créateurs de faire de si petites tailles, les créateurs pointent du doigt les agences –si les filles proposées n'étaient pas si maigres, ils pourraient faire de plus grandes tailles!

«Des filles que personne n'a encore utilisées»

Cette loi de l'offre et de la demande a d'autres effets plus délétères. Les grandes maisons veulent «des filles que personne n'a encore utilisées», expliquait en ce début d'année au Guardian l'agent de mannequins britannique Carole White. Et l'on ne s'en plaindra pas, car plus elles sont jeunes, moins elles en demandent et plus elles sont malléables: «On a plus de pouvoir et d'influence pour les guider et les diriger», reconnaît une femme chargée de dénicher de futurs mannequins dans Girl Model, un documentaire dérangeant sur la façon dont sont repérées les jeunes filles [projection en septembre au festival de Toronto].

Plus les filles commencent tôt, plus elles finissent tôt. Elizabeth Wissinger, professeur de sociologie à l'université de la ville de New York (CUNY), relève ainsi qu'il y a tant de filles repérées et une telle volonté de découvrir la nouvelle égérie que les mannequins passent du top-tendance au néant en un rien de temps. Selon un agent qu'elle a interrogé, «aujourd'hui, une bonne carrière dure de trois à cinq ans».

Dans Girl Model, des dénicheurs et des agents s'emparent triomphalement des filles les plus prometteuses en Sibérie, soulagés qu'ils sont tous d'avoir mis la main dessus en premier. Dans une scène, on les voit admirer une gamine de 12 ans en culotte et cuissarde, et la trouver «extraordinaire». Dans un autre passage, une femme chante les louanges d'une certaine Nadya, squelettique, 13 ans, dont l'aspect fort juvénile sera, selon ses pronostics, parfait pour le marché japonais: «Elle fait jeune, presque prépubère», se réjouit-elle.

L'idéal féminin de la mode s'éloigne du féminin

La sociologue de la mode Ashley Mears considère qu'avec le temps, l'idéal féminin dans l'univers de la mode a évolué vers quelque chose de moins... féminin. Et comme la haute couture est créée par l'élite pour l'élite, elle doit rester totalement hors d'atteinte. Or «il y a quelque chose de banal, d'un peu trop accessible et bas de gamme dans les courbes», écrit Mears.

Cette féminité suspecte rend logique la présence de très jeunes filles sur les podiums, car ces dernières possèdent une qualité qui manquent à la plupart des femmes accomplies: elles n'ont pas été souillées. Marc Jacobs —qui a récemment créé la polémique en faisant défiler des mannequins de moins de 16 ans et en présentant une Dakota Fanning voluptueuse et incroyablement jeune dans une pub pour son parfum— a déclaré un jour que la jeunesse était ce qu'il y avait de plus sexy.

«Je ne suis pas du tout pédophile», a tempéré le créateur (pas terrible, comme façon de commencer une phrase), «mais la jeunesse a une certaine pureté». Dans Girl Model, un agent du nom de Tigran dit la même chose à sa manière, quand il suggère que les jolies filles qu'il déniche dans les cabanes sibériennes n'ont que deux moyens d'échapper à la pauvreté: le mannequinat ou la prostitution. Les jeunes filles sont «dignes», juge-t-il. Elles n'ont pas encore écarté les jambes.

Libby Copeland

Traduit par Chloé Leleu

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