Culture

Trailers: c'est long, mais c'est bon?

Alexandre Hervaud, mis à jour le 01.06.2012 à 9 h 50

Bandes-annonces, extraits, spot TV: vous avez l'impression d'avoir tout vu d'un film avant même sa sortie? Vous n'êtes pas le seul. Décryptage du phénomène.

Capture d'écran de la bande-annonce de «Gangster Squad», de Ruben Fleischer.

Capture d'écran de la bande-annonce de «Gangster Squad», de Ruben Fleischer.

«Mon Dieu, ils montrent pratiquement la moitié du film dans les bandes annonces et extraits, maintenant. Le public n'a plus du tout le goût du risque désormais.»

Le constat est signé Joseph Kahn, cinéaste américain et grande gueule sur Twitter, à qui l'on doit l'abrutissant (mais rigolo) Torque et l'excellent (mais inédit) Detention.

L'objet de ce coup de sang en moins de 140 caractères? La sortie imminente du prochain blockbuster de Ridley Scott dont la promo est aussi massive qu'incessante depuis plusieurs mois, et qui a inspiré à Kahn cette poétique saillie:

«Si Prometheus était une pute, elle aurait déjà fait l'amour avec vous gratuitement en espérant que vous débourserez trois sous pour une sodomie.»

D'aucuns pourraient interpréter ces propos comme l'amertume d'un paria volontairement éloigné d'Hollywood, mais la remarque prend tout son sens lorsqu'elle émane également du propre scénariste et producteur du film, Damon Lindelof. Début mai, il écrivait:

«J'ai vraiment hâte que vous puissiez découvrir la bande annonce de 120 minutes de Prometheus.»

De l'humour qui masque à peine son agacement devant le matraquage promo du film, et qui n'étonnera personne venant du co-créateur de la série Lost, amateur de mystère et de la politique du «moins on en dit avant, mieux c'est».

Prometheus n'a rien d'un cas particulier dans l'écosystème hollywoodien. Ces derniers mois ont été marqués par une tendance au grand déballage, symbolisé notamment par la mise en ligne de trailers toujours plus nombreux et parfois exceptionnellement longs (une des bandes annonces du Millenium de David Fincher durait pas moins de huit minutes! Plus récemment, Sony rendait public un avant-goût de sa prochaine relecture du héros Marvel, The Amazing Spider-Man, affichant pas moins de 4 minutes au compteur).

Les bandes-annonces poupées russes

Le symbole ultime de cette «événementialisation» des bandes-annonces? Il n'est plus rare, pour certaines grosses machines, de voir des «trailers de trailers», comprendre des extraits de bandes-annonces attendues, souvent présentés par l'un des acteurs du film. Une sorte d'apéritif filmique censé aguicher les fans quelques jours avant la mise en ligne du plat de résistance.

Deux jours avant la sortie de la bande annonce de Expendables 2, l'acteur Terry Crews était chargé de ce service après-vente, déclarant pince-sans-rire:

«Tu croyais mater une bande annonce ? Mec, tu sais bien que maintenant, même les bandes-annonces doivent avoir leur bande-annonce!»:

Cette dernière pratique, qu'on pourrait qualifier de «bandes-annonces poupées russes», fait sourire Jérôme Wybon, collaborateur de Mad Movies et tenancier de l'excellent blog Forgotten Silver spécialistes des coulisses du cinéma: «C'est à la fois culotté, grotesque et fascinant de voir Charlize Theron aguicher le spectateur pour annoncer la mise en ligne d'une nouvelle bande-annonce de Prometheus

Une pratique ancienne

Mais en ce qui concerne la durée anormalement importante des trailers, rien de neuf selon lui. «C'était très courant dans les années 1970 d'avoir des bandes-annonces très longues, surtout pour les films populaires. Celle de la GrandeVadrouille fait presque 4 minutes, autant dire que tu racontes tout le film dedans! Récemment, je suis tombé sur celle de Casque d'Or (Jacques Becker, 1952) qui montre carrément un passage clé du film avec la mort d'un personnage important!»

Traduction: si les spectateurs actuels ont l'impression de se faire spoiler méchamment les films par leur promo, ce n'est rien (ou si peu) par rapport à ce qui était monnaie courante il y a plusieurs décennies.

Haikus cinématographiques

Appréciées par les cinéphiles au point d'être parfois commercialisées dans le commerce dans des compilations ou projetées lors de soirées thématiques, les bandes-annonces rares et anciennes, avec tous les relents nostalgiques et historiques qu'elles véhiculent, accréditent la thèse suivante: il y aurait un art de la bande-annonce.

Le réalisateur Joe Dante (Gremlins, Piranhas), qui a débuté sa carrière en montant les trailers des productions Roger Corman, ne pense pas autre chose:

«Les meilleurs trailers sont des haikus cinématographiques qui peuvent surpasser un film en arrivant à exprimer brièvement ce que le long métrage met 90 minutes à exprimer.»

Avec son site Trailers from hell où des cinéastes chevronnés présentent et commentent des bandes-annonces cultes, Dante rend à sa manière hommage à la promo cinématographique d'antan. Sans renier l'aspect artistique de la chose, force est de reconnaître qu'un trailer, réussi ou pas, n'est avant tout qu'une publicité pour un produit, au même titre qu'une réclame pour un débouche-WC, du Schweppes ou tout autre liquide imbuvable. Et leur confection tient clairement de la technique publicitaire rodée par les agences de communication.

«Les bandes-annonces représentent le principal budget marketing des studios», nous explique depuis la Californie le fondateur de l'influent site spécialisé Slashfilm, Peter Sciretta, qui détaille pour Slate la fabrication des bandes-annonces à Hollywood.

«Chaque spot est testé à travers le pays sur des échantillons de jeunes spectateurs dans des centres commerciaux, et les trailers obtenant les meilleurs scores sont sélectionnés. Ce qui est triste, c'est que l'action prime souvent sur tout le reste, même l'humour. Ainsi, , les réactions étaient meilleures pour un extrait où l'on voit Hulk rattraper Iron Man en chute libre, alors qu'il s'agit d'un spoiler évident pour la fin du film! L'important pour le studio, c'est de vendre du billet à tout prix, quitte à gâcher la surprise. Ils savent que si le film est bon, comme Avengers, les gens en parleront en bien quoi qu'il arrive.»

Et ce tant espéré buzz positif du public peut d'ailleurs s'exprimer en amont de la sortie sous la forme... de bandes annonces faites maison parfois plus drôles que les originales, la preuve avec cette hilarante «réflexion» sur le film d'action américain quelques mois avant la sortie de Expendables 2:

Ne pas être trompeur

Censée plaire au plus grand nombre pour s'assurer une fréquentation optimale, une bande-annonce se doit également de ne pas manquer (ou pire, induire en erreur) sa «cible». On se souvient de l'ubuesque attaque en justice d'une spectatrice américaine qui s'était sentie «trompée» par le trailer de Drive car elle s'attendait à voir un film du genre Fast & Furious!

Christophe Courtois, distributeur français au sein du groupe SND (qui sortira prochainement le dernier Twilight), relativise l'ampleur de l'overdose marketing ressentie par certains:

«Une idée fausse consiste généralement à penser que le public veut être surpris. Mais que ne dirait le spectateur s'il tombait sur une comédie en croyant aller voir un thriller, un film d'action à la place d'un film dramatique ou s'il voyait surgir des monstres au milieu d'une supposée romance! Le public veut savoir ce qu'il achète et s'il va en avoir pour son argent.»

Et d'ajouter que la longueur des bandes-annonces peut s'expliquer par la complexité de certaines histoires à raconter, citant les exemples récents de Black Swan ou Inception, mais aussi par certaines données issues d'instituts de sondage:  

«Pour certains types de films, des bandes annonces plus longues donnent plus envie au public d'aller voir le film. On pourrait aussi décrypter ça en se disant que le spectateur sait aujourd'hui qu'il est plus difficile de l'arnaquer si on lui en montre beaucoup: il est devenu pointu.»

Les bouleversements du numérique

Le nombre toujours plus important de versions existant pour une bande-annonce (teaser court, version longue, version plus violente, version internationale, etc.) s'explique par la facilité de circulation des vidéos via le Net: grâce au numérique, terminés les coûts faramineux de fabrications de bobines 35mm à faire tourner dans les cinémas du monde entier.

L'époque où l'on découvrait pour la première fois une bande-annonce en salle est d'ailleurs révolue, à de rares surprises près: on sourit presque en repensant à ces fans invétérés de Star Wars qui s'était rués en 1998 aux séances du film d'animation 1001 pattes pour découvrir les premières images de La Menace Fantôme de George Lucas, et partir ensuite avant même le début du film!

Désormais, quand un trailer attendu est d'abord montré en salle, c'est l'assurance d'en voir une version piratée filmée au smartphone mis en ligne dès le lendemain sur YouTube... The Dark Knight Rises, le troisième volet de la trilogie Batman de Christopher Nolan, en a récemment fait les frais.

Le geek vs le grand public

Il en est finalement de la promotion des films comme de l'information: les premiers à dénoncer le rythme effréné de l'actualité sont généralement les premiers concernés, à savoir les journalistes et autres internautes archi-connectés vissés à leur flux Twitter.

La comparaison est valable pour le matraquage hollywoodien qui ne concerne finalement qu'une partie minoritaire du public, surtout en France où les spots TV pour les films sont interdits d'antenne hors émissions spécialisées. Une impression confirmée par Jérôme Wybon:

«Je ne pense pas que les majors se tirent une balle dans le pieds avec ces multiples trailers. D'accord, ça fait chier les geeks, mais ils iront voir le film quand même! C'est surtout destiné au grand public, pour qui la science-fiction n'est pas forcément un genre évident.»

Même son de cloche côté distributeur pour Christophe Courtois, à qui l'on demande si la multiplicité des extraits balancés sur le Net par ses homologues étrangers ne complique pas un peu sa tâche sur le marché hexagonal:  

«Il faut se garder de réfléchir du point de vue du cinéphage / geek / CSP+/ blogueur à l'affût de tout: il n'est pas représentatif. On a une parfaite maîtrise de ce que l'on veut montrer au public français qui ne passe pas sa vie sur les blogs ciné américains!»

Difficile de ne pas se sentir directement visé par cette dernière remarque –surtout quand dénicher du trailer de plus ou moins bonne facture fait effectivement partie de votre besogne quotidienne. Qu'il nous soit alors permis de rétorquer que parmi toutes les bandes-annonces ingurgitées dernièrement, c'est finalement un trailer bien de chez nous qui nous a le plus titillé depuis le début 2012. Et ça, en grand amateur de super-héros, d'invasion aliens et de comédie ricaine pétomane, on ne l'avait vraiment pas vu venir:

Alexandre Hervaud

Mise à jour: nous avions mal orthographié le nom de Jérôme Wybon. Toutes nos excuses.

Alexandre Hervaud
Alexandre Hervaud (231 articles)
Journaliste
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