France

Julie, le silence et les viols au bout de la fugue

Philippe Boggio, mis à jour le 29.05.2012 à 14 h 07

La cour d’assises de Haute-Garonne jugeait les agresseurs de la jeune fille pour viols aggravés et tentative de proxénétisme.

REUTERS/Hazir Reka

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On ne sait jamais ce qu’on trouve au bout d’une fugue, l’aventure, l’initiation ou le pire, et c’est pourquoi ce mode d’abandon à l’inconnu attire tellement les adolescents. La fuite de Julie appartient à la troisième catégorie, et du 21 au 25 mai, la cour d’assises de Haute-Garonne, qui jugeait les agresseurs de la jeune fille pour viols aggravés et tentative de proxénétisme, a tenté d’en reconstituer les stations, quatre nuits et cinq journées d’un chemin de croix vers le malheur et le sordide, entre Perpignan et Toulouse.

Une errance effroyablement ordinaire aussi. De celles qui de toute éternité paraissent promises aux filles. Il y a toujours eu, il y aura toujours des types pour penser qu’une adolescente marchant le long d’une route ou paraissant égarée sur un trottoir est forcément une bonne occasion. Proie consentante, graine de nymphomane ou pute précoce.

Il y aura toujours aussi des gamines suffisamment désemparées pour risquer leur corps et leur intégrité psychologique dans des rencontres de hasard, perdues d’avance, avec la rapacité masculine. Julie était de celles-là, en août 2009. «Immature, égocentrique et fragile», explique un expert, pendant le procès. Avec «un niveau intellectuel très faible», ajoute son avocate.

Arrêt Toulouse

Petite ruine d’émotions, Julie, cet été-là. Identité réduite au sentiment de vide éprouvé. 14 ans, mais à peu près la joie de vivre d’une centenaire grabataire. Le père de Julie était mort, deux ans plus tôt. Un AVC handicapait sa mère. Avec sa petite sœur, la jeune fille avait été confiée à la garde de ses grands-parents, qui habitaient un bourg du Pas-de-Calais.

Depuis le mois de juin, la famille restante, grands-parents et petites-filles, était en vacances dans un camping d’Elne, près de Perpignan. Julie s’y ennuyait assez, le mois d’août bien entamé, pour s’être mise à aguicher un inconnu par le biais d’échanges de SMS. 727 SMS, plutôt sexe, en neuf jours. C’est cet homme, un trentenaire, qui a finalement accepté de venir la chercher, le 19 août, lui permettant d’échapper à ses vacances en camping-car.

Qu’avait-elle en tête? Un besoin de voir ailleurs, simplement: «un aller-retour», dit-elle. Pour où? Elle ne savait pas. Déjà, être assise dans une voiture qui s’éloigne. Elle était partie sans rien, ni argent ni papiers, avec juste sur le dos un top et son short de plage. Pour être certaine de ne pas pouvoir être jointe par sa grand-mère, elle avait détruit la puce de son mobile.

Sur ce couple de 24 heures, le procès ne livre que peu de détails. Sans doute l’inconnu ne s’est-il pas, ou pas trop mal comporté, car son nom n’a pas été révélé, et il n’a pas été poursuivi. Il a en outre permis aux gendarmes, au déclenchement de très médiatiques recherches, le 20 août, de se diligenter vers Toulouse.

Forcée

L’homme et Julie avaient passé la nuit dans un hôtel de Narbonne. Julie ne l’accuse pas de l’avoir violée, c’est tout ce que l’on sait. Au matin du 20, il avait déposée la jeune fugueuse dans la banlieue toulousaine, après avoir retiré, pour elle, 50€ d’un distributeur.

Julie était partie à pieds, droit devant elle, en gros, en direction de «la Ville rose», toujours dans son short de plage, l’un des humains sûrement les plus démunis de la périphérie toulousaine, ce matin-là.

C’est alors qu’Ishak Güler l’avait aperçue. Il avait 19 ans. Il était Turc d’origine kurde, et vivait en France sous le statut de réfugié politique, gagnait sa vie dans des petits boulots, et conduisait une BMW. Il avait dû se montrer amical et rassurant, car Julie avait accepté de monter dans sa voiture, et de le suivre, toute la journée, dans Toulouse, à la piscine et dans des cafés.

Naturellement, le soir venu, la voiture garée près du jardin de Croix-Daurade, il avait tenté sa chance. Il avait forcé Julie. Puis il avait appelé un copain, Selman Varkan, de deux ans son aîné, Kurde et Turc comme lui, qui était arrivé au volant de sa Toyota. A bord de laquelle il avait à son tour forcé Julie. En vertu des mêmes règles de la bonne fortune: il est des aubaines qui ne se refusent pas. Devant la cour d’assise, un expert relève que, pour lui, «la place de la femme est floue».

Julie ne s’était pas enfuie. Personne ne l’avait entendue crier. Avait-elle consenti, comme n’ont cessé de l’affirmer les deux hommes? Pendant l’instruction, et encore lors du procès, elle a toujours répondu par la négative. L’enquête sur la disparition de Julie a mis en lumière l’inertie de la jeune fille. Son absence de réaction. Une attitude qui aurait pu inquiéter des séducteurs mieux intentionnés.

Car il est des silences, des détachements, qui sont au-delà des hurlements. Des signes, infimes, laissant entrevoir qu’une fille peut même ne pas imaginer pouvoir se plaindre, ne serait-ce qu’en raison de la trop mauvaise opinion qu’elle a d’elle-même.

Une enfant dans un corps de fille

«J’avais mal.» C’est tout ce que Julie confesse, à propos de la séance de la Croix-Daurade. Pour soulager sa douleur, Selman Varkan lui aurait alors imposé une fellation. Julie se serait exécutée.

Sa personnalité, sa silhouette, son air de noyée, auraient pu retenir les assauts des deux hommes. Sa jeunesse d’abord. Depuis leur incarcération, en septembre 2009, les accusés affirment que Julie disait avoir 17 ans, et que, ne cherchant pas plus loin, ils l’avaient crue. Le corps de la jeune fille, c’est vrai, avait quitté les rives de l’enfance, elle était grande, cheveux châtains, visage déjà façonné.

Anorexique, aussi, selon les magistrats, et trop mince. Même si Julie s’était perdue en affichant, consciemment ou non, ces 17 ans d’émancipation, les deux hommes restaient coupables.

Ishak Güler avait ensuite emmené Julie dans un hôtel de la place Belfort, auprès de sa petite amie bulgare, Velichka Naydenova. Celle-ci travaillait comme prostituée, dans le quartier, et l’hôtel abritait un commerce de passes. A en croire son avocat, Ishak Güler, déjà, se voulait «le protecteur» attentionné de la jeune fugueuse. Son amie bulgare, âgée de 29 ans, ne pouvait faire moins que d’adopter une attitude d’aînée bienveillante. Elle avait prêté des vêtements à Julie. Elle l’avait maquillée, et présentée aux autres filles, dans la rue.

Le soir, cependant, c’est dans un autre hôtel que le jeune Turc s’était à nouveau penché sur le corps de Julie, et pour plus de certitudes quant au consentement de celle-ci, il avait appuyé ses mains sur sa bouche, pour l’empêcher de crier.

Le lendemain, plutôt prêteur, il avait indiqué la bonne affaire à un autre proche, Selcuk Ozcan, un réfugié kurde de 34 ans. Celui-ci était venu de Cannes, dans la journée. Il pensait que ses amis lui proposaient une professionnelle, se défend-il. Simplement plus jeune qu’à l’ordinaire. On lui aurait même annoncé une somme: 50€. Lui aussi avait couché avec Julie.

Tout au long de cette semaine qui a vu les assises de Toulouse instruire les charges de viols aggravés, de tentative de proxénétisme pour deux des Turcs et pour la prostituée bulgare, les heureux bénéficiaires de la fugue de Julie ont tenté de faire admettre que jamais celle-ci n’avait été physiquement contrainte ou séquestrée.

Les zones d'ombre

Pour leurs défenseurs, aux yeux de qui le viol suppose de recourir à la force, leur seul tort se résumerait à des actes sexuels sur une mineure, avec l’assentiment de celle-ci. Julie aurait toujours été libre de s’en aller. Personne ne l’aurait retenue. Ishak Güler assure même qu’il lui avait proposé de la conduire jusqu’à un commissariat pour lui permettre de rassurer ses grands-parents et de mettre fin aux recherches.

La meilleure preuve de la liberté de Julie, explique encore la défense, c’est qu’à la fin, ce sont les trois hommes qui sont partis. Pour l’Espagne. Ils ne voulaient pas courir le risquer, à l’étranger, de s’embarrasser d’une jeune fille dépourvue de papiers d’identité.

Le 25 août, vers 4 heures du matin, des policiers toulousains avaient abordé Julie qui marchait, en petite tenue, toujours sans argent, sur le pont des Minimes. Des prostituées les avaient prévenus qu’une gamine traînait dans les environs. Puis un riverain avait reconnu la fugueuse, dont il avait vu le visage à la télévision, lors des appels à témoins lancés par les autorités.

Avant de retourner au camping de Perpignan, pour y finir ses vacances, la jeune fille avait été confiée aux soins de thérapeutes et de médecins, ces derniers confirmant l’existence, sur son corps, de traces de viol.

Vendredi 25 mai, les accusés ont été reconnus coupables des faits qui leur étaient reprochés. Ishak Güler a été condamné à 15 ans d’emprisonnement; Selman Varkan, à 13 ans; Selcuk Ozcan, à 8 ans; leur amie bulgare, à une peine de 5 ans d’emprisonnement avec sursis. Les charges de tentative de proxénétisme ont été abandonnées.

Les délibérations de la cour ont duré six heures. Sans doute certains jurés se sont-ils montrés perplexes devant les zones d’ombre qui émaillent toujours le périple toulousain de Julie. Devant son mutisme aussi. Ses plaintes a minima.

La jeune fille avait d’abord laissé entendre qu’elle ne se rendrait pas devant les assises, puis elle s’est ravisée, elle a été auditionnée à huis clos par la cour, devant laquelle elle a surtout ponctué les interrogations de ses pertes de mémoire. «Elle ne veut pas se souvenir, c’est normal», explique sa grand-mère.

En septembre 2009, Julie était retournée à temps dans le Pas-de-Calais pour la rentrée scolaire. Dans son collège, tout le monde avait fait comme si de rien n’était. Puis à sa demande, elle s’était éloignée de ses grands-parents et avait intégré un foyer de jeunes travailleurs. La cour d’assises de Toulouse a appris que la jeune fille y a multiplié les fugues, ces dernières semaines, à mesure que le procès approchait. Cette année, les 17 ans de Julie sont officiels.

Philippe Boggio

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