Culture

Le trombone, objet parfait

Sara Goldsmith, mis à jour le 01.07.2012 à 15 h 06

Inventé en 1899, l'accessoire de bureau n'a jamais évolué en plus d'un siècle d'existence. Récit de la vie d'un objet au design parfait, qui a su se rendre indispensable dans la vie de tout les jours.

Metal Haystack par SykoStam via Flickr CC License by

Metal Haystack par SykoStam via Flickr CC License by

Le trombone fait un peu figure d’objet fétiche chez les professionnels du design. Son épure industrielle et son omniprésence bon marché en ont même fait l’un des objets de l’exposition «Humble Masterpieces» (Chefs-d’œuvre modestes) du Museum of Modern Arts de New York en 2004.

Un piédestal par trop élevé pour Michael Bierut, critique du design, qui a réagi dans une chronique : «Que le trombone classique aille au diable». A l’en croire, les designers qui vantent les mérites d’objets sans auteurs connus –comme le trombone– le font avant tout pour contourner un dilemme: ils ne veulent pas faire de la publicité à leurs concurrents ou passer pour des prétentieux en faisant l’apologie de leurs propres créations.

Bierut a peut-être raison quant aux motivations de ses collègues, mais il se trompe sur un point : lorsqu’il s’agit du trombone, les choses ne sont pas si simples.

La plupart des objets de tous les jours –comme la clé, le livre ou le téléphone– ont évolué de façon continue au fil de l’histoire. Et ce tout particulièrement au XXe siècle, qui a révolutionné, simplifié, ou technicisé la plupart des choses que vous manipulez dans votre vie quotidienne.

Mais si vous pouviez remonter le temps jusqu’en 1895, et que vous décidiez d’entrer dans un bureau (après être passé devant des bus tirés par des chevaux et une rangée de standards téléphoniques dans leurs cabines de bois), vous pourriez découvrir un trombone brillant et parfaitement reconnaissable sur le sous-main d’un employé.

Voilà plus d’un siècle qu’il a été inventé –mais dans la plupart des cas, cette technologie innovante d’hier, rempli aujourd'hui les mêmes fonctions aux mêmes endroits. Pourquoi le trombone a-t-il trouvé sa forme définitive en si peu de temps ? Comment expliquer cette incroyable longévité ?

De l'invention du papier au trombonne

Avant le trombone à papier, il y avait… le papier. Au premier siècle (après J.C.), les Chinois le fabriquaient avec du coton et du lin. Ces matériaux entrent encore dans la composition de certains types de papier ; c’est le cas de la plupart des billets de banque. La fabrication de ce papier chiffon était onéreuse ; il était donc réservé aux écrits permanents, et cousu dans des volumes reliés.

Les écrits temporaires –listes de comptes fournisseurs sumériens, invitation pour une soirée entre amis à Pompéi…– étaient quant à eux rédigés sur des tablettes d’argile ou de cire, qui pouvaient être nettoyées et réutilisées.

Au XIXe siècle, grâce à l’invention de la pâte à papier et de la papeterie, le papier bon marché devient disponible en très grandes quantités et l’essor du commerce, de la bureaucratie et de l’alphabétisation ont tôt fait de le transformer en piles de feuilles volantes noircies d’encre.

L'employé de bureau, cet inconnu

Parmi toutes les personnes chargées de créer et de classer toute cette paperasse, une figure se distingue : l’employé de bureau. Comme l’écrit Adrian Forty dans son ouvrage Objects of Desire : Design and Society since 1750, l’employé de bureau était une créature dotée d’un statut incertain, qui jouissait de la respectabilité propre à la classe moyenne, mais à qui l’on accordait rarement les responsabilités et les salaires réservés à cette caste.

Prenez l’exemple de Bob Cratchit dans Un Chant de Noël  (Charles Dickens), qui se tue à la tâche pour son patron ingrat. Ces employés étaient souvent submergés par les feuilles de papier, qu’ils devaient classer dans des dossiers ou réunir en liasses attachées par des cordelettes. Il s'agissait une nouvelle forme de travail, à la fois urgent et dénué de sens. (Ce n’est pas un hasard si Bartleby, le scribe récalcitrant de Melville, répétait inlassablement qu’il «préférerait ne pas» obéir à son supérieur).

Et dans le magasin de monsieur Snagsby, le papetier du palais de la Maison d’Apre-Vent, Dickens nous donne un aperçu du flot de fournitures qui peuplaient les bureaux du XIXe siècle:

 «M. Snagsby exerce la profession de papetier du palais et vend, dans cet endroit ténébreux, têtes de lettres et formules judiciaires ; parchemin et papier de tout format, brun, blanc, gris et brouillard ; billets et timbres de toutes les valeurs ; plumes de bureau, plumes de fer ; encre noire et de couleur ; gomme élastique, pierre ponce, épingles et crayons ; pains et cire à cacheter ; fil rouge et signets verts ; almanachs, portefeuilles et agendas ; boîtes à ficelle, registres, règles, encriers de verre et de plomb, canifs, ciseaux, grattoirs et mille autres articles trop longs à détailler ...» [1] 

Adam Smith et les épingles de fer

Le précurseur direct du trombone se niche au cœur de l’inventaire de M. Snagsby: l’épingle droite. Dans The Evolution of Useful Things, Henry Petroski remarque que la production d’épingles était à l’image de l’industrialisation de l’avant-mécanisation.

Un passage du premier chapitre de La Richesse des nations d’Adam Smith décrit la façon dont les fabricants d’épingles de fer profitaient de la division du travail : un ouvrier tirait le fil de fer à la bobine, un autre le tenait droit, un troisième était chargé de le couper, etc. Smith note que dix individus ayant chacun pour charge une étape différente du processus pouvaient produire 48 000 épingles par jour, tandis qu’un seul ouvrier ne parviendrait même pas à en fabriquer vingt.

A la fin du XIXe siècle, ce processus était devenu si efficace qu’on pouvait se procurer une boîte d’épingles d’une demi livre pour 40 centimes. L’épingle de fer était donc bon marché, facile d’utilisation et disponible en grandes quantités, mais elle avait un inconvénient pour le moins évident. Elle rouillait et perçait les feuilles, laissant des tâches et des trous dans les liasses de documents.

C’est l’apparition de l’acier industriel bon marché (1855) qui a rendu possible le remplacement de l’épingle par le trombone : il proposait un bon équilibre entre résistance et flexibilité (on le retrouve dans les rails, les tuyaux, les fils électriques et dans la quasi-totalité des infrastructures métalliques du XXe siècle).

Les fabricants pouvaient désormais utiliser les fils de métal souple pour donner vie à leurs croquis : crochets résistants et exempts de rouille, épingles à nourrice, cintres – et trombones. Et dans le dernier quart du XIXe siècle, toutes les formes de fil d’acier pouvant être jugées utiles étaient déjà brevetées.

Un objet facile à produire

Lorsque nous pensons au trombone, nous imaginons généralement une double boucle élégante de fil d’acier soupe.

En 1899, un brevet a été délivré à William Middlebrook; non pas pour le trombone, mais pour la machine qui permettait de le fabriquer. Il a vendu le brevet à Cushman & Denison, un fabricant américain de fournitures de bureau, qui le commercialise en 1904 sous le nom de «Gem clip». Les dessins de brevet de Middlebrook, qui sont assez beaux, montrent que le trombone n’était pas une invention, mais le produit d’une invention: la meilleure façon de répondre à un problème ancien, avec l’aide d’un nouveau matériau et de nouveaux processus de fabrication.

Enroulé sur lui-même, le fil d’acier était assez flexible pour s’ouvrir (permettant aux feuilles de se nicher entre ses boucles), tout en étant assez résistant pour les retenir. Lorsque les boucles sont trop écartées et que le métal atteint sa limite d’élasticité, le trombone se casse. Mais cette propriété était commune à l’ensemble des nombreuses formes de trombones développées à l’époque.

L’Early Office Museum en a rassemblé une incroyable gamme. On y trouve le trombone Flay, simple et anguleux, qui est sans doute le premier trombone breveté (1867). Le trombone Wright, qui rappelle vaguement la forme de l’intestin, a été breveté en 1877. Le trombone Niagara, breveté en 1897, a une forme amusante : on dirait deux trombones qui se tiennent par la main. Les trombones «Common-Sens» (bon-sens) et «Hold-Fast» (Tient-Bon), aux noms plus commerciaux, datent des années 1900.

Certaines variétés, comme l’Ideal (trombone en forme de nœud) et l’Owl (avec ses deux yeux de chouette) sont encore présentes dans les armoires de fournitures de certains bureaux. Certains types de trombones étaient plus indiqués pour retenir de larges liasses de documents; d’autres utilisaient moins de fil, et étaient donc moins coûteux; d’autres encore s’emmêlaient moins dans leurs boîtes.

Mais le succès du trombone Gem s’explique par le fait qu’il ait d’abord été breveté en tant que mécanisme: sa forme, dont la production ne nécessitait que trois plis et une coupure, était facile à automatiser et peu coûteuse. Et le résultat final, qui éloignait soigneusement les bouts coupants du fil, était léger, facile d’utilisation et ne risquait guère de déchirer les feuilles de papier.

Le Gem, roi des trombonnes

L’arrivée du trombone a chassé l’épingle, qui fut alors vite reléguée aux couturières et aux chapeliers. A cette époque, son habitat de bureau était en pleine mutation. Dans son ouvrage, Forty écrit qu’à la fin du XIXe siècle, les bureaux d’employés étaient bordés de rayons de casiers de rangement:

«Lorsqu’il était assis à son bureau, sur sa chaise haute, un employé pouvait voir son ouvrage devant lui et entrevoir le reste de la pièce de droite et de gauche, mais son champ de vision s’arrêtait à son bureau, et personne ne pouvait voir ce qu’il faisait à moins de regarder par-dessus son épaule. On estimait que l’employé était responsable du contenu de ses écrits, et de sa tâche ; c’était un petit  espace personnel, parfois équipé d’un cylindre roulant permettant de soustraire le contenu du bureau aux regards indiscrets.»

Avec l’avènement de l’organisation scientifique du travail, qui appliquait le concept de division du travail (observé dans les fabriques d’épingles) aux tâches des employés de bureau, l’archivage permanent était désormais pris en charge par un autre service. Les trombones pouvaient se charger du reste. Les casiers de rangement n’étaient plus nécessaires, et le bureau plat, qui permettait à l’employé de respirer et de voir la lumière du soleil tout en lui enlevant une partie de son intimité, devint la norme.

Depuis cette époque, le trombone Gem a fait face à des concurrents proposant des produits munis d’encoches, de pointes et d’yeux, mais il demeure en tête des ventes. Nombreux sont les trombones à avoir amélioré certains aspects du Gem –mais ces innovations donnaient souvent naissance à de nouveaux problèmes.

Le trombone strié, breveté en 1921, s’accroche mieux au papier mais a également plus tendance à le déchirer. Les trombones recourbés sont plus faciles à glisser sur les feuilles, mais ils épaississent les piles de documents. D’autres concurrents ont tenté de venir à bout de problèmes qui n’avaient –franchement– rien de bien problématique.

Prenons l'exemple du trombone «spécial gain de temps», breveté en 1992. Il est composé de deux boucles de part et d’autre; ainsi, plus besoin de repérer le bon côté de l'ustensile avant de l'utiliser... Seul ennui: cette prétendue contrainte ne gênait personne. Quant au «trombone gothique», breveté en 1933, il dispose d’une boucle intérieure pointue et d’une patte  plus longue que le modèle de Gem, ce qui réduit les risques de froissements et de déchirures.

Il est utilisé dans certaines bibliothèques et autres archives, et demeure supérieur au Gem par bien des aspects –mais pour la plupart d’entre nous, une déchirure ou une entaille occasionnelle au sommet d’une pile de facture n’a rien de bien important. Dans certains cas, le meilleur design est celui qui se contente d’être satisfaisant, sans plus– c’est le cas du Gem.

Une menace sisyphéenne

Minimaliste, obstinément ordinaire, et instantanément reconnaissable par un observateur contemporain (et ce même sur une publicité datant de 1894) : la persistance du trombone à papier en a fait la quintessence de l’objet jetable, anonyme et fabriqué à la chaîne. Il appartient aux secrétaires, aux assistants, aux subordonnés et aux hommes à tout faire.

Ce n’est que lorsque des millions de feuilles de papier ont envahi le monde qu’il est devenu véritablement utile – pour les regrouper, puis pour les diviser de nouveau. Les risques de blessures sont certes plus présents avec l’agrafeuse, mais la menace du trombone est d'un autre ordre; elle est sisyphéenne : une fois les feuilles rassemblées, il vous faudra sans doute les détacher, puis en réunir d’autres avant de les séparer à leur tour, et ce jusqu’à la retraite - ou votre percée dans le monde du show-business.

Si Microsoft ne lui avait pas donné l’image du symbole des tâches ingrates, peut-être l’enthousiasme de Clippy (l’assistant détesté de sa suite bureautique, Office) nous aurait-il paru moins déjanté et donc moins digne d’être tourné en ridicule. Ce rapprochement inconscient entre la forme du trombone et l’oppression de l’infini se retrouve dans certaines œuvres de Sarah Morris.

Le jouet des employés de bureau

Mais si le trombone à papier peut être le symbole du labeur sans fin, il peut aussi être tordu, cassé, et servir d’outil. Et sous cette forme, la majorité des pratiques qu'il autorise sont à l'exact opposé de l’acte productif, hygiénique et dépourvu de toute implication morale qu’est l’union de plusieurs feuilles de papier.

Les trombones peuvent servir à crocheter une serrure, à se curer les ongles et à pirater les téléphones portables. Les employés de bureaux peuvent les dérouler pour rompre la monotonie de leur usage habituel. La quasi-totalité des lecteurs du roman Then We Came to the End, de Joshua Ferris (qui a pour thème la vie de bureau) se joignent à son narrateur collectif lorsqu’ils posent les yeux sur cette phrase : «Lorsqu’un trombone égaré traînait dans un coin, nous finissions souvent par le tordre en tous sens».

Et tout les petits employés de bureau se reconnaissent sans doute dans la description que fait David Foster Wallace de leur vie professionnelle dans The Pale King :

«En fait, le travail de bureau pur et dur est fait de petits à-coups, de hauts et de bas : brefs intervalles de concentration entrecoupés de fréquents passages aux toilettes, à la fontaine d’eau potable, au distributeur de confiseries, de constants détours par le taille-crayon collectif, de coups de téléphones qui vous semblent soudain trop urgents pour remettre à plus tard, d’intervalles absorbés où l’on explore le potentiel artistique du trombone tordu, & c.»

Un objet fait pour durer

Le trombone, qui se distingue par son faible coût, sont caractère interchangeable et sa longévité, a également été utilisé pour incarner la multitude  une école du Tennessee en a ainsi rassemblé six millions pour symboliser les victimes juives de l’Holocauste . Le projet a fait l’objet d’un documentaire produit par les studios Miramax (2004).

Son prix unitaire abordable peut en faire le symbole d’origines modestes: en 2005, un Canadien du nom de Kyle McDonald s’est muni d’un trombone rouge pour en faire le point de départ d’une longue série de transactions en ligne, qui ont fini par lui rapporter une maison (sans parler de son blog, de son livre et de ses nombreuses interventions publiques).

On peut égaler citer une idée philosophique, la «machine à trombones», intelligence artificielle programmée par l'homme dans le seul but de créer le plus de trombones possible, qui finit par prendre le contrôle de la Terre et part à la conquête de l’espace pour récolter toujours plus de matériaux, produisant des milliards et des milliards de trombones sans personne pour les utiliser.

Enfin, la simplicité du trombone lui a permis de devenir un symbole graphique du bureau numérique. Pour nombre d’employés de bureau du XXIe siècle, l’ustensile en fil d’acier est avant tout virtuel. C’est l’icône des «pièces jointes» de leur client de messagerie.

Au fur et à mesure que notre société évolue vers un avenir sans papier, le petit looping métallique pourrait nous apparaître de plus en plus souvent sous sa forme bidimensionnelle. Mais ce double sémiotique ne fera sans doute qu’accompagner l’original, sans parvenir à le remplacer, tout comme le trombone en plastique coloré et ses variantes aux multiples formes.

En dépit des déplacements en avion et de l’apparition de l’email, la vie de bureau moderne n’est pas si différente de celle d’il y a cent ans ; elle ne changera sans doute pas beaucoup au cours des cent prochaines années. Et le trombone à papier –objet satisfaisant par excellence, sans plus, ni moins– sera très certainement du voyage.

Sara Goldsmith

Traduit par Jean-Clément Nau


[1]Traduction: Mme H. Loreau. Hachette, 1896. Retour à l'article.

 

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