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Cannes 2012: les films américains déçoivent, sauf «Mud», de Jeff Nichols

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 27.05.2012 à 15 h 19

«Lawless», «The Paperboy», «Killing Them Softly», «Moonrise Kingdom», «Mud»... Les États-Unis ont beau avoir cinq films en compétition, seul «Mud», de Jeff Nichols, ne fait pas dans la redite et le déjà-vu.

«Mud», de Jeff Nichols.

«Mud», de Jeff Nichols.

Lawless de John Hillcoat (Compétition)

Killing Them Softly d’Andrew Dominik (Compétition)

The Paperboy de Lee Daniels (Compétition)

Mud de Jeff Nichols (Compétition)

C’était l’un des aspects les plus saillants de la sélection officielle 2012: la très forte présence en compétition de films venus des Etats-Unis, avec cinq titres en lice, soit la plus forte représentation par pays –si on accepte la convention selon laquelle les films de Haneke et Walter Salles, ou même ceux de Cronenberg, Nasrallah et Kiarostami, ne sont pas français, même si des sociétés françaises ont joué un rôle décisif dans leur production.

Parmi les cinq films américains, l’un, Moonrise Kingdom de Wes Anderson, occupe une place à part, pas seulement pour avoir fait l’ouverture des festivités, mais surtout comme nouvelle réalisation d’un cinéaste désormais bien identifié, auteur d’une œuvre cohérente que ce film complète sans y ajouter beaucoup.

Il n’en allait pas de même des quatre autres, signés de cinéastes ayant déjà tourné un ou deux films mais encore en phase de découverte. Autant dire qu’au sein de cette compétition par ailleurs balisée par les ténors, les représentants états-uniens faisaient figure de principale promesse de découverte, d’inédit, de singularité.

Une promesse d’inédit non tenue

Promesse non tenue, même si les quatre films ne sont pas à ranger dans le même panier: l’un d’entre eux émerge nettement du peloton, le dernier à avoir été présenté aux festivaliers, Mud de Jeff Nichols. Auparavant, on aura eu la bizarre impression de voir trois fois sinon le même film, du moins la même idée du cinéma, ou la même stratégie pour conquérir cette visibilité que la compétition leur aura de fait accordée.

Lawless de John Hillcoat raconte la bataille de trois frères, paysans du Sud pratiquant intensivement la distillation à l’époque de la prohibition, et affrontant des flics fédéraux qui incarnent la sauvagerie des grandes villes, par contraste avec leur non moindre brutalité rurale.

Killing Them Softly, d’Andrew Dominik, décrit la traque de petits gangsters par un tueur à gages invincible au service des gros bonnets de la mafia.

The Paperboy, de Lee Daniels, réunit dans un Deep South saturé de racisme et de frustration sexuelle deux journalistes, le jeune frère de l’un des deux et une femme éperdue de désir pour un condamné à mort.

Un parti pris de déjà-vu

Trois situations différentes, donc, mais chacune fait immédiatement surgir en mémoire un grand nombre de films (ou de romans noirs) ayant largement labouré les mêmes parages, convoqué les mêmes personnages, utilisé les mêmes paysages, les mêmes costumes, les mêmes répliques parfois.

Ces trois films fonctionnent sur un parti pris de déjà-vu, qu’ils entendent transcender par l’injection de deux formes de dopage. Le premier vise à stimuler l’attractivité commerciale, grâce à la présence de vedettes: respectivement Shia LaBeouf, Brad Pitt et Nicole Kidman, personnalités que le Festival est toujours avide d’accueillir sur ses marches.

Le deuxième produit dopant est une pratique systématique de la surenchère –plus de violence, plus de sexe, plus de cadavres…– supposée donner les apparences d’une écriture originale à ce qui n’est en fait que des petits films de genre stéroïdés.

C’est évidemment bien insuffisant, même si dans un cas, une idée de scénario laisse un moment espérer un peu plus d’invention: la traque et l’exécution des malfrats de Killing Them Softly se déroule sur fond sonore de crise des subprimes, proposant avec insistance un parallèle entre grand banditisme et haute finance. Mais lorsqu’à l’issue d’une traque très classique, Brad Pitt ayant nettoyé le paysage à coups de fusil à pompe se retrouve face à une télé où Obama prononce son célèbre discours sur l’unité de la nation, et lui répond «America is not a fucking nation, America is a fucking bizness», on en reste à l’astuce d’une punchline qui ne construit rien du tout.

La différence de Mud

Bien différent est le cas de Mud, malgré les apparences. A nouveau une situation classique, à nouveau un décor-type du cinéma américain, le plus prisé cette année puisqu’il s’agit des bayous du Sud-Est des USA, également décor du film de Lee Daniels et aussi de Beasts of the Southern Wild de Benh Zitlin, un des films les plus remarqués de la section Un certain regard.

Mais à la différence de ses trois compatriotes, Mud ne joue pas avec les signes hyper-codés des genres, n’en rajoute pas, ne fait pas le malin avec ses personnages, son histoire ou ses références.

Prenant au sérieux son récit, et ses sources profondes dans l’imaginaire américain, du côté de Mark Twain et de Robert Stevenson, il raconte les aventures de deux garçons entreprenant d’aider un fugitif caché dans une ile au milieu des marais, consumé d’amour pour sa copine d’enfance et traqué par des tueurs impitoyables.

Mud n’est pas un film original, son scénario est aussi classique que sa réalisation, mais c’est un film qui fait confiance à ses acteurs, à ses situations, et surtout à ses spectateurs. Un film où Jeff Nichols, remarqué en ce début d’année pour le beau Take Shelter semble capable de filmer un fleuve dont les berges soudain s’écartent, un visage de gosse découvrant que sa petite amie s’intéresse à un autre, un trou d’eau rempli de serpents mortels, comme si c’était la première fois qu’une caméra devait prendre en charge de tels sujets.

Des quatre films dont on parle ici, Mud est le seul à croire vraiment aux puissances de représentation dont il dispose, sans avoir besoin de recourir à aucune forme de gonflette. Et la croyance est aussi, logiquement, le thème du récit lui-même, le principe actif de l’acte de foi impérieux accompli par le jeune Ellis et qui finira par réunir ce qui semblait ne pouvoir jamais être rapproché.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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