«Cosmopolis» de David Cronenberg, l'histoire d'un voyage

Eric Packer (Robert Pattinson) dans «Cosmopolis». /Stone Angels

Eric Packer (Robert Pattinson) dans «Cosmopolis». /Stone Angels

Ce film, où l'interprétation de Robert Pattinson est sidérante, est le deuxième film à largement dominer la sélection cannoise de 2012.

Cosmopolis de David Cronenberg avec Robert Pattinson, Mathieu Amalric, Juliette Binoche (compétition officielle)

On appelle ça une «bulle». Ces constructions abstraites qui, sans égard pour le réel, ses duretés et ses contradictions, établissent un espace spéculatif à l’intérieur duquel s’enrichissent infiniment les misérables surdoués de la finance. L’écrivain Don DeLillo, puis le cinéaste David Cronenberg, ont fabriqué la forme visible de cette bulle: une limousine blanche, luxueuse et absurde, dans laquelle Eric Packer, golden boy de Wall Street, reconfigure le monde à son profit, dans le temps réel des écrans et des connections au milliardième de seconde. 

Spéculative à tous les sens du mot, la bulle, la grande limo blanche, traverse la ville, d’ouest en est, assignée à un but dérisoire et essentiel: Packer veut aller se faire couper les cheveux. Il vaut retourner là d’où il vient, il entreprend, au cours de cette odyssée qui se réfère clairement au chant homérique, de renouer avec des racines, des liens avec le monde matériel, humain, historique, lui qui est devenu à moins de 30 ans un des hommes les plus riches de la planète grâce aux puissances de la virtualité financière. Cosmopolis est l’histoire de ce voyage.

Un seul et immense ballet

Il y a le contrôle: gardes du corps, caméras de surveillance, informations secrètes, armes sophistiquées, analystes et statisticiens. Et il y a le reste. Il y a les activistes de la transgression, et l’intelligence supérieure du film à laisser voir comment ils participent activement de ce qu’ils croient contester et qu’ils espèrent détruire. Karl Marx, auteur d’intéressantes réflexions politiques et économiques au 19e siècle, est ici remis à son tour sur ses pieds: «un spectre hante le monde, le spectre du capitalisme».

Dans la mégapole mondialisée, les profiteurs, les experts, les fous, les intellectuels qui ont tout compris, et pas grand chose, les algorithmes, les marchands d’art et les dealers de chair, les histrions, les victimes, participent d’un seul et immense ballet, dans et hors de la longue voiture qui progresse à travers la cité. Eric P. commande et décide, il se prend pour celui qui dirige.

Il a été ça, un moment, le temps de quelques gestes, comme s’acheter comme épouse une diaphane héritière, poétesse subtile et barbare qui ne veut pas trop consommer le mariage. Mais le monde est plus vaste, plus complexe, plus illogique que ses géniales intuitions de surdoué de la finance.

Un tueur rôde, le président des Etats-Unis traverse la ville, et le convoi funéraire du rappeur soufi Brutha Fez aussi, le docteur livre un diagnostic dont on ignore s’il est bénin ou fatal, Packer ne veut pas acheter un Rothko mais tout le paquet, au-delà de ce qu’aucun acquéreur ne peut s’offrir sur le marché de l’art. Sa fortune, colossale, s’effondre un peu plus à chaque avenue croisée au long de ce qui est à la fois la 47ème rue, à Manhattan, et l’artère même du monde contemporain.

Sidérant Robert Pattinson

Car le monde est là, extraordinairement, dans ce film formidablement abstrait et incroyablement physique, sensuel, sexuel, enfantin. Le monde est là, dans et autour de la machine capitonnée, «proustée» dit Packer qui a des lettres aussi, en mémoire du petit Marcel qui avait isolé du monde son cabinet de travail avec des couches de liège.

Packer, être haïssable, figure théorique, artefact fictionnel, est aussi humain que possible, aussi proche, aussi audible que possible, grâce à l’interprétation assez sidérante de Robert Pattinson, vaillant, charmant, conquérant, tremblant. D’un bout à l’autre du film, l’acteur habite le rôle, et le lieu, comme rarement. A bord de sa limousine ou à son immédiates proximité, les autres interprètes, Juliette Binoche torride et précise, Paul Giamatti théâtral et infiniment troublant, Samantha Morton glaçante et vertigineuse de puissance analytique, Mathieu Amalric fulgurant en entarteur moldo-valaque, les adorateurs du rat totem d’une révolte imaginative et autodétruite, Sarah Gadon tendue par des désirs et des élans que tout l’or du monde ne saurait assouvir, participent de l’improbable espace spectaculaire que construit le film.

Linéaire et circulaire

A la fois linéaire comme un voyage au parcours simple et circulaire comme une danse macabre, introverti à l’intérieur de l’habitacle d’une bagnole ridiculement prétentieuse et balayé par les vents du monde et du réel, l’univers de Cosmopolis fait honneur au meilleur des puissances de mise en scène de David Cronenberg.

Depuis toujours artisan d’espaces paradoxaux où interfèrent et se distordent éléments de réalité et de représentation, l’auteur de Videodrome et de History of Violence déploie avec des moyens qui paraissent d’une grande simplicité, sinon d’une certaine austérité, les ressources d’imagination et de compréhension à la mesure de notre présent. Notre présent commun, dans son opacité, sa violence, ses contradictions, mais néanmoins dans son irréfutable et indépassable, tragique et grotesque être-là. 

Et c’est, après l’autre film dont une limousine blanche est l’objet fétiche, Holy Motors de Leos Carax, très clairement le deuxième film à largement dominer la sélection cannoise cette année.

Jean-Michel Frodon