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La compétition scolaire, pour quoi faire?

Black Board, White Chalk / hellosputnik via Flickr, CC Licence By

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Elle est l’arme de l’insertion professionnelle, mais ne stimule pas l’idéal entrepreneurial.

Derrière la ritournelle de la  «croissance» qui chante si agréablement aux oreilles des Français depuis le 6 mai, il faut entendre le doux mot de compétitivité. L’émulation compétitive est-elle fortement enracinée dans  la société française, en particulier dans sa jeunesse?

A première vue, on doit répondre par l’affirmatif. Ici, plus que partout ailleurs, insertion professionnelle rime avec réussite scolaire, et donc la compétition à ne pas rater, c’est celle que l’on engage dès sa plus tendre enfance avec ses congénères sur les bancs de l’école. Ici, l’avenir ne peut attendre.

L’objectif est de sortir vingt ans plus tard dans le peloton des personnes qui feront des études supérieures (la moitié d’une classe d’âge s’y engouffre), y obtiendront un diplôme (42% de la classe d’âge) et, encore mieux, un parchemin d’une grande école (5%).

Cyclotron qui hiérarchise, trie et exclut, l’école française dope à un âge précoce l’esprit de compétition pour qui est à l’aise pour franchir allègrement cette course d’obstacles, pour qui est doté des qualités génétiques et socio-culturelles pour batailler en son sein.

Pour une partie des enfants, généralement bien préparés et accompagnés par leurs parents, cette compétition précoce génère une émulation, et même une rage de gagner. Pour une grande partie d’entre eux, elle est vécue comme une pression que l’on gère plus ou moins bien. Et pour  un tiers des enfants environ, ce challenge est perçu comme insupportable et induit malaise et perte de confiance en soi.

Sélection à double tranchant

Comment, en effet, ne pas se flageller de ne pas réussir dans un processus qui se réclame de la pure méritocratie? Si l’enfant décroche, s’il «n’aime pas l’école», s’il redouble, s’il sèche quelque peu les cours car il se sent dépassé et sans cesse davantage déconsidéré par les enseignants, il se souviendra plus tard de cette période comme d’un épisode où il n’a pas su saisir sa chance.

Ainsi la sélection précoce est à double tranchant: elle galvanise certains -une fraction des enfants issus des catégories intellectualisées ou supérieures y trouvent leur graal-, mais pour une part non négligeable des élèves elle détourne de l’école, et accable l’individu d’un sentiment d’échec personnel.

La détresse des «jeunes qui vont mal» -que répertorient quantité d’études- est souvent reliée à ce décrochage scolaire particulièrement stigmatisant dans le contexte de l’élitisme républicain. Notre système est efficace à produire une élite à la tête bien faite, sa portée est plus discutable  pour les autres enfants, la grande majorité.

Cet esprit compétitif irrigue-t-il au delà de l’école et engendre-t-il un esprit entrepreneurial chez ces promus? L’école française fonde sa sélection sur des savoirs académiques, et cet encouragement à l’abstraction et à la spéculation intellectuelle ne présage en rien des qualités à cultiver pour favoriser le goût du risque et de l’innovation nécessaire, autant de préalables à la création d’entreprise.

Les concours de la fonction publique constituent plus naturellement une voie pour les diplômés du supérieur, car ils reposent sur les mêmes règles que l’école -sélection fondée sur l’acquisition de connaissances et de modes de raisonnement.

Chaque année des milliers de candidats, en nombre croissant et armés de diplômes de plus en plus élevés, se présentent à ces concours (entre 400.000 et 600.000 candidats selon les années), signe que l’attrait pour la vie de fonctionnaire, déjà vif en France, se renforce en période de crise.

La valeur relative du diplôme

Ces concours ne constituent pourtant qu’une voie étroite pour l’embauche -les recrues représentent entre 5 et 10% des postulants. Dans un contexte de chômage, les jeunes peuvent être aussi tentés par la création d’entreprise. Une enquête récente montre que près de la moitié des moins de 30 ans envisage de créer un jour leur entreprise (étude pour l’ACPE en 2009), avec comme principale motivation de devenir «indépendant», bien avant le désir d’entreprendre ou de gagner de l’argent.

Une autre étude (IFOP décembre 2008) révèle d’ailleurs que cette envie n’a cessé de prospérer chez les nouvelles générations tout au cours des années 2000; avec la mise en place du statut d’auto entrepreneur depuis janvier 2009, le nombre de créations d’entreprise s’est littéralement envolé, mais presque toutes ces nouvelles entités n’ont aucun salarié. 

La plus grosse partie des créateurs d’entreprise de moins de 35 ans sont seulement dotés d’un diplôme du secondaire, notamment technique (62,5% d’entre eux) -enquête  INSEE 2006. Ainsi, être diplômé de l’enseignement supérieur est loin d’être un facteur essentiel pour la création d’entreprise.

L’analyse de  l’Insee, pourtant, signale que la proportion de jeunes diplômés qui affirment une vocation entrepreneuriale, ne cesse d’augmenter (en 2006, 42,5 % des créateurs de 25-34 ont un diplôme du supérieur et 5% proviennent d’une grande école). Ils investissent en priorité les services aux entreprises —le conseil, la recherche développement et les télécoms.

Un regard particulier doit être accordé aux nombreux informaticiens ou ingénieurs qui, aidés par des fonds d’investissement et un cadre favorable (OSEO, incubateurs issus des universités ou des entreprises, etc), ont développé des start up dans le secteur de l’internet.

Mais même dans ces entreprises innovantes, le diplôme emporte une valeur relative: les plus grandes réussites françaises ont été réalisées par des autodidactes (Xavier Niel) ou des recrus d’écoles outsiders (Marc Simoncini qui a lancé Meetic est diplômé de Supinfo, et Jacques-Antoine Granjon, qui a créé Ventes-Privées est diplômé de l’European Business School), une tendance que l’on repère aussi dans d’autres pays.

33 % des jeunes créateurs d’entreprise diplômés, de fait, lancent leur entreprise après une période de  chômage (40 % pour l’ensemble des jeunes créateurs), signe que l’inscription dans un tel projet, même pour eux, peut aussi être motivée par l’idée, ou la nécessité, de créer son propre emploi plutôt que par le goût du risque et de l’innovation.

A l'école du pouvoir

Au total, compétition scolaire et esprit entrepreneurial se révèlent comme deux dynamiques bien séparées. La compétition scolaire est l’arme de l’insertion professionnelle, mais ne stimule pas l’idéal entrepreneurial. Elle incite plutôt à conquérir un statut dans un univers stable (fonction publique ou entreprise installée) et à construire une carrière à partir de lui. Elle est un outil pour trouver une protection plutôt qu’un talisman pour tenter l’aventure.

On peut même imaginer qu’après avoir passé une partie de sa jeunesse à subir des évaluations et des concours on ait envie d’avoir la paix et de jouir de sa position acquise. Enfin, quand un diplômé crée «sa boite», c’est souvent pour ne pas avoir de patron sur le dos ou pour se constituer un  emploi dans un contexte de crise plutôt que par enthousiasme pour développer une activité innovatrice ou pour faire fortune. 

Ainsi l’ardeur à ouvrir une entreprise semble largement indépendante du diplôme et se révèle bien davantage reliée au contexte dans lequel on vit –beaucoup de ces créateurs ont un parent proche dans l’univers de l’entreprise— ou à des dispositions psychologiques et culturelles personnelles.

De fait, l’esprit de compétition inscrit dans le système scolaire est de l’ordre aristocratique, la compétition avec soi-même, ou la mobilisation pour se tailler du pouvoir. Elle est très éloignée d’une conception matérialiste de la compétition, celle tournée vers la création de richesses.

Monique Dagnaud

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