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Cannes: Olympe de la célébrité

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 26.05.2012 à 12 h 34

Dans une société où tout le monde peut devenir célèbre en passant quelques jours enfermé dans un loft de béton à la plaine Saint-Denis, le festival de Cannes reste un îlot de célébrité particulier, où les réalisateurs sont rois, et où l'on voit sur écran géant des gens célèbres pour autre chose que leur célébrité-même. Entretien avec Nathalie Heinich, sociologue auteur de De la Visibilité.

Marion Cotillard, le 17 mai 2012 à Cannes, lors de la montée des marches pour «De Rouille et d'os», de Jacques Audiard. REUTERS

Marion Cotillard, le 17 mai 2012 à Cannes, lors de la montée des marches pour «De Rouille et d'os», de Jacques Audiard. REUTERS

Sur l’affiche du Festival: Marilyn. Sa bouche en cœur, son nez légèrement refait, ses sourcils finement dessinés, sa tignasse peroxydée. La vedette par excellence. 50 ans après sa mort, l’essence de la célébrité a changé. Dans ce monde de «people» éphémères et vains, Cannes reste un îlot de célébrité particulier.

Dans son livre De la Visibilité – Excellence et singularité en régime médiatique, qui vient de paraître chez Gallimard, la sociologue française Nathalie Heinich, spécialiste de l'art, explore le phénomène de la célébrité, de la «visibilité» médiatique, et de son expansion au cours du XXème siècle. Les acteurs y tiennent une place particulière.

Les acteurs, les célébrités par définition

«La création de leur célébrité a été progressive», explique-t-elle à Slate.fr. «La première étape a été leur sortie de l’anonymat». D’abord considéré comme art mineur par rapport au théâtre, le cinéma ne donnait pas très envie aux acteurs de se mettre en avant.  «Ils trouvaient ça dévalorisant, donc ne souhaitaient pas qu’il y ait de générique à la fin des films, ils voulaient rester anonymes». Mais peu à peu les producteurs ont commencé à recevoir des lettres de spectateurs demandant qui était qui. A partir des années 1910, les génériques sont donc instaurés, première pierre à l’édifice de la célébrité des acteurs. Bientôt des photos sont accrochées dans les petites salles de cinéma, les Nickelodeons.  

«Les historiens américains du cinéma estiment qu’à partir des années 20 apparaît le star system, quand on voit des reportages sur les vedettes, non plus seulement sur leur travail, les tournages, etc, mais aussi sur leur vie privée. Là, on arrive dans le grand Hollywood.»

Ce phénomène date presque d’un siècle. Et certains ressorts ont bénéficié également aux chanteurs: Elvis Presley, Michael Jackson, Madonna. Mais le cinéma a un atout supplémentaire. Puisque, comme l’écrit Nathalie Heinich dans son livre, «le premier critère de définition de la célébrité, c’est la reproduction du visage», et que les acteurs de cinéma, par définition, voient leurs visages reproduits dans l’espace (sur tous les écrans de cinéma disponibles) et dans le temps (chaque fois que l’on peut remettre un DVD dans le lecteur), ils disposent d'une longueur d’avance.

Les acteurs jouent aussi plusieurs rôles: ils peuvent donc être aimés pour ce qu’ils sont et pour ceux qu’ils jouent. «Existant sur le plan de la personne (eux-mêmes, ou ce que l’on croit en apercevoir dans la presse people), de la personnalité (leur visage célèbre) et des personnages qu’ils interprètent, les acteurs de cinéma existent sur trois plans», précise Nathalie Heinich, («une triade typique du monde moderne» écrit-elle dans le livre). «Et à l’inverse des comédiens de théâtre, ils bénéficient de l’atout extraordinaire du gros plan. Cela créé les conditions d’identification, le sentiment de connaître les détails de quelqu’un». De pouvoir mieux se l’approprier.

En aucun cas cette célébrité des acteurs ne peut s’appliquer aux réalisateurs –les réalisateurs ne bénéficient absolument pas de la couverture médiatique de leurs interprètes, et la reproduction de leur image n’est pas inhérente à leur profession. De toute façon, il y a eu «un déplacement du prestige» des artistes créateurs sur les interprètes avec l’entrée dans une société de plus en plus médiatisée –depuis l’invention de la photographie qui a ouvert, comme, rappelle Heinich, le philosophe allemand Walter Benjamin en avait l’intuition, «une nouvelle ère dans l’histoire de notre rapport au monde».

Célébrité qualitative

Mais à Cannes, les créateurs aussi sont mis en avant. Comme la réminiscence d’une époque où la célébrité ne comptait vraiment que lorsqu’elle était basée sur autre chose qu’elle-même. D’ailleurs à Cannes les médias, pièce maîtresse du dispositif de la célébrité, ne disent pas «le film avec Brad Pitt» mais «le Tarantino» - pour son dernier film Inglorious Basterds, présenté à Cannes en 2009, ni «le film avec Robert Pattinson», mais «le Cronenberg», en mettant en avant les réalisateurs.

«En France s’est développée à partir des années 50 un système de focalisation autour des auteurs dans le cinéma, plus qu’autour des interprètes», précise Nathalie Heinich.  

«C’est vraiment un clivage très marqué par rapport au reste du cinéma mondial. Nulle part les réalisateurs ne sont mis en avant comme en France. On le voit sur les affiches de films par exemple: en France, un réalisateur peut y avoir une place prépondérante sur l’affiche, parce que son nom importe, le créateur importe. C’est beaucoup moins le cas ailleurs.»

Il y a bien d’autres festivals (Berlin, Locarno, Venise…) où les auteurs sont mis en avant. Ou des cérémonies (Oscars, Golden Globes…) ou les acteurs le sont. «Mais Cannes réunit ces deux dimensions», souligne la sociologue. Les paillettes et le fond.

Le Festival cristallise l’importance prise par la célébrité. Tous les ans, des fans se déplacent jusqu’à Cannes pour attendre patiemment en bas des marches, avec l’espoir d’apercevoir une mèche de cheveux de Brad Pitt. Des milliers de journalistes couvrent le festival (près de 4.000 cette année –en quarante-cinq ans, le nombre de journalistes accrédités a plus que quintuplé). La presse people affiche en couverture les montées des marches de telle ou telle star et les photos des soirées sur les yachts amarrés à la Croisette. Mais la presse de cinéma spécialisée, les plus grands quotidiens du monde entier (Le Monde, le New York Times, le Guardian) consacrent tous les jours plusieurs pages aux films présentés, de longs entretiens avec les réalisateurs. C’est le cinéma dans sa dimension intellectuelle et artistique qui envahit soudain les pages.

Cannes reflète la modernité de la célébrité, par son ampleur, la couverture médiatique, la présence de fans, la recherche d'autographes... Et se place comme la caisse de résonance d’une célébrité supérieure, où la légitimité de la célébrité compte. Une sorte d'Olympe moderne de la célébrité.

Dieux et démons

S’il y a les dieux, il y a aussi les demi-dieux et les divinités inférieures. Brad Pitt, c’est Zeus. Kim Kardashian, Mickael Vendetta, ce sont les Érinyes. Vous ne savez pas ce que c’est? C’est normal, on oublie les divinités inférieures.

Il y a «une démocratisation du vedettariat avec la visibilité grandissante des "stars" de téléréalité». Dans la presse people, les «stars» de téléréalité comme Kim Kardashian, Paris Hilton, ou en France Giuseppe (Qui veut épouser mon fils?), Benoît et Thomas (Secret Story) ont pris de l’importance. Leur vie, leurs interviews s’étalent. A Cannes, ils ne comptent plus.

La sociologue précise:

«La véritable célébrité est celle des personnes dont le talent est reconnu, dont on sait pourquoi ils sont là. Pas des gens dont le principal titre de gloire est leur célébrité.»

Et avoir un film à Cannes est aussi une reconnaissance de ce talent. Trois jeunes gens cette année sur la Croisette gagnent par exemple en prestige: Kristen Stewart et Robert Pattinson, jusqu’à présents surtout connus pour la saga Twilight, ou Zac Efron, acteur Disney. A l’inverse, Mickael Vendetta, qui s’est fait connaître en prônant la «bogossitude» sur un skyblog, était là lui aussi. S’il a pris la peine de tweeter des photos de poulet et de couverts pour le faire savoir, le jeune homme à l’orthographe contestable et à l’intelligence contestée n’a pas été vu sur les marches...

«Les candidats de téléréalité sont tout en bas de l’échelle de célébrité», estime Nathalie Heinich, «car cette célébrité n’est créée par aucune aptitude ou talent, même pas une valeur intrinsèque comme la beauté. Elle n’est créée que par l’exposition aux médias. C’est une visibilité accidentelle, comme les héros de faits divers.»

Aux marches du Palais

A l'opposé, l'aristocratie du vedettariat est traitée comme telle à Cannes. Un Palais, un tapis rouge, des robes à traînes, des gardes aux portes. Et un rituel: «la montée des marches»

«Cannes est un tel événement pour et par cette montée des marches. Soudain, les acteurs existent deux fois: par leur présence réelle, inhabituelle, et par leur présence sur l’écran latéral, accroché au-dessus des marches pour la foule. Les acteurs deviennent présents par leur image sur l’écran, et par leur existence réelle. C’est la rencontre de deux mondes qui normalement ne devraient pas se rencontrer».

Et soudain, il y a ce processus d’identification.

«Une grande partie des spectateurs jouent à reconnaître qui est sur les marches. Et un présentateur au micro égrène les noms de ceux qui foulent le tapis rouge. Puis les fans prennent eux-mêmes une photo. C'est une sorte de boucle où la visibilité se surajoute à la visibilité». Ils se réapproprient l’événement, la vraie grande star.

Tous les journaux people lus pendant l’année trouvent soudain une légitimité. Ces gens ne sont pas seulement confinés au bord d’une piscine dans une villa californienne. Ils peuvent exister ailleurs. De manière artificielle, car ils ne se baladent pas dans Cannes. Vous n’avez absolument aucune chance de tomber sur George Clooney en buvant votre petit noir sur la croisette. (Aucune, n’espérez pas). Les acteurs sont sur les plages privées, confinés dans leurs chambres d’hôtels. Plusieurs palaces cannois disposent même de sorties plutôt secrètes pour les stars qui ne veulent pas montrer leur nez en quittant l’hôtel.

La vraie vedette est à part. Dans son ouvrage, Heinich écrit:

«Avec les stars, l’excellence –au sens de la grandeur attribuée à un être– se conjugue avec la singularité –au sens de l’exceptionnalité d’un statut totalement hors du commun. Car les personnalités sont, par définition, des exceptions.»

Donc la star, à l’inverse de la star de téléréalité, ne peut vivre dans le même monde que ses fans. Mais pendant 15 jours, quelques minutes par jour, elle foule le tapis rouge d’un palais municipal qui prend d'un coup des airs de palais royal. Elle est visible, sans la médiation d’une image, une armada de photographes à son flanc. Le festival de Cannes est comme une brèche dans l’écran, soudain la réalité se voit à travers.

Charlotte Pudlowski

De la Visibilité – Excellence et singularité en régime médiatique, de Nathalie Heinich. Bibliothèque des Sciences Humaines, Gallimard.

Image: Photographes le long du tapis rouge à Cannes, le 13 mai 2011. REUTERS/Yves Herman

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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