Economie

Une reprise lente et injuste

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.05.2009 à 15 h 50

La crise a frappé durement les pays «fourmis» (Chine, Japon, Allemagne) et moins les pays «cigales« (Etats-Unis et Grande-Bretagne). Une certitude, le chômage de masse est ré-installé pour longtemps.

Il n'y a pas de morale! Le monde de l'économie est vraiment injuste. Ecoutez: la plupart des indicateurs confirment que la récession a touché le fond et qu'on va assister à une reprise lors de la seconde partie de l'année. Ouf ! Mais ce n'est pas très sympa pour les moralistes qui comptaient sur une crise meurtrière pour forcer le capitalisme à se transformer en profondeur. Et non, la reprise vient déjà. On aura donc connu une récession très sévère, d'accord, mais courte, deux ans seulement. Rien à voir avec la crise de 1929 qui se prolongea jusqu'à la deuxième Guerre mondiale. Et le capitalisme n'aura pas besoin de se transformer beaucoup. Juste quelques couches de peinture, quelques régulations bancaires plus sévères, puisque c'est reparti...

Mais ce n'est pas tout. L'ignominie de l'économie ne s'arrête pas là. Pour bien faire de la peine aux donneur de leçons, la vilaine crise aura frappé beaucoup les pays  «fourmis» comme la Chine, le Japon et l'Allemagne, et moins fortement les pays «cigales» comme la Grande-Bretagne ou surtout les Etats-Unis, là où se trouve pourtant l'origine de déboires. L'Europe continentale, qui n'est pour rien dans les subprimes, va rebondir après les autres et sur un rythme affaibli. Hermès, le dieu du commerce est aussi le dieu des voleurs...

Soyons précis. La reprise n'est pas assurée. Les marchés boursiers qui misent maintenant depuis deux mois sur un rebond au deuxième semestre ont pris un coup de froid la semaine passée en découvrant que la Réserve fédérale américaine (Fed) était finalement plus pessimiste sur l'économie américaine. Elle table sur une croissance négative cette année de -1,3 à - 2% alors que les estimations précédentes étaient de - 0,5 à -1,3%. Cela signifie que le creux dans lequel nous sommes encore est plus marqué et qu'en conséquence, il sera d'autant plus difficile d'en remonter. De même la Fed n'est guère optimiste en ce qui concerne le chômage qui va monter cette année vers les 9,5%. Il aura en somme doublé ! Ce qui souligne quand même la gravité de cette crise : le PIB (Produit intérieur brut) américain est tombé de  -6,3% au quatrième trimestre de 2008 en rythme annuel et encore -6,1% au premier trimestre 2009.

Mais fondamentalement le film décrit par une majorité d'économistes  est celui-ci: la récession a touché le fond, le déstockage a été tel qu'il faut faire repartir la production et cela tombe au moment où les politiques de relance monétaire et budgétaire vont commencer à faire leurs effets. Concernant les Etats-Unis, les économistes de Barclays Capital comptent ainsi sur une baisse des licenciements à l'automne, ceux de l'automobile ayant été faits d'ici à juin, sur une reprise des ventes de détail et sur un redémarrage de l'immobilier cet été. Verdict final : la croissance est encore de -2% au deuxième trimestre mais elle rebondit de +2% au troisième et de +3% au quatrième. Total : -2,6% pour l'ensemble de 2009 et regain de +2,8% l'an prochain.

La situation est grosso modo la même ailleurs. En Chine, l'activité est déjà repartie, au Japon, elle semble sur le point de le faire. L'Amérique et l'Asie qui ont mis en œuvre des plans de relance les plus musclés devraient en bénéficier par des regains plus puissants.

En Europe, les handicaps sont nombreux. L'immobilier continue de peser à la baisse, l'euro qui s'apprécie gène les exportations et d'une façon générale, le retour du chômage de masse provoque le pessimisme. Comme beaucoup d'entreprises ont essayé de conserver leurs effectifs ou ont réduit les volumes de leurs plans de licenciements (contrairement à la croyance qui veut qu'elles ont profité de la crise pour dégraisser), la sévérité du creux va les empêcher d'embaucher ou même va prolonger la période d'amincissement. Le moral européen va s'en ressentir et les chiffres aussi : la zone euro connaitrait une croissance nulle au deuxième semestre. Sur l'ensemble de cette année 2009, le pronostic, selon Barclays Capital, reste celui d'une très sévère récession -4,2% avant un très mou rebond en 2010 de +0,8%.

Ensuite, tout redeviendra comme avant ? Non. Loin de là. La croissance mondiale reposait sur l'endettement (d'abord du ménage américain), il faut maintenant lui trouver d'autres moteurs. Pour l'heure, les Etats ont pris le relais à coup de centaines de milliards de dollars, creusant les déficits et les dettes. Il faudra, dès que la croissance est affirmée, reprendre l'argent distribué, réduire drastiquement les dépenses publiques et/ou lever les impôts.

Les politiques économiques sont en forme de «go and stop». Autre facteur freinant: les taux d'intérêt qui vont eux aussi repartir à la hausse pour attirer les capitaux nécessaires et tuer dans l'œuf toute tentation d'inflation. Les consommateurs des pays émergents sont le futur Eldorado mais leurs poches sont moins profondes que celles des consommateurs américains. La croissance mondiale sera durablement plus lente.

En outre, et c'est le grand élément de surprises encore possibles, le secteur bancaire est encore empli de pertes potentielles sur leurs actifs «toxiques». Les stress tests menés aux Etats-Unis ont été assez rassurants mais leur fiabilité est discutable. Et en Europe, des tests ont été menés par les gouvernements (disent-ils) mais les résultats sont restés secrets « pour ne pas provoquer de mouvements de panique ». Certes, mais est-ce rassurant ?

La hauteur de la reprise future dépendra pourtant directement de la liquidité des circuits financiers et du retour du crédit. Pour l'instant, mystère. Les banques, sauf exceptions, utilisent les fonds reçus pour «se refaire» et ne prêtent qu'avec réticence. Puisque les gouvernements n'ont pas osé les nettoyer d'un coup (par les nationalisations, par exemple), elles vont profiter de l'amélioration économique pour d'abord assainir leurs bilans. Ensuite seulement, elles prêteront aux clients revenus avec la reprise. Celle-ci sera en conséquence forcément ralentie. Tout cela pour conclure que le chômage de masse est ré-installé pour longtemps.

Eric Le Boucher

Photo: Le chantier du World Trade Center à New York  Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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