Economie

Facebook et les réseaux sociaux ont-ils tué la Silicon Valley?

Farhad Manjoo, mis à jour le 25.05.2012 à 13 h 41

Pour certains de leurs détracteurs, les réseaux sociaux ont supplanté l'innovation réelle. Ils se trompent.

Keynote des dirigeants de Facebook pour des publicitaires, en février 2012, à New York. REUTERS/Mike Sega

Keynote des dirigeants de Facebook pour des publicitaires, en février 2012, à New York. REUTERS/Mike Sega

La Silicon Valley a la gueule de bois à cause de Facebook. Cinq jours après la gigantesque entrée en bourse du réseau social, son action dégringole et il se murmure qu'elle n'a pas encore fini de dévisser. Mais le secteur technologique ne déprime pas uniquement à cause de ces mauvaises statistiques boursières. Ces derniers jours – et en un sens depuis bien plus longtemps, depuis même le début de l’incroyable ascension de Facebook – des gens bien avisés prédisent que le boom des réseaux sociaux sonnera le glas de la Silicon Valley et de sa culture spécifique.

C'est qu'on avait l'habitude d'y fabriquer des choses –des microprocesseurs, le PC à interface graphique, des sites vous permettant d'échanger des biens et de l'argent avec des inconnus à travers le monde, etc. etc. La dernière grosse entrée en bourse du secteur technologique, celle de Google, ne s'est pas contentée d'être un succès financier. Aujourd'hui, l'entreprise est toujours aussi férocement innovante, déterminée à radicalement et massivement changer nos vies. Entre autres, Google veut désormais numériser tous les livres de toutes les bibliothèques et apprendre à conduire à nos voitures.

Mais Facebook? Zynga? LinkedIn? Groupon? Avons-nous vraiment envie que le berceau de l'innovation américaine devienne célèbre pour la frivolité de ces machines mangeuses de temps? Pour beaucoup de gens ici, la réponse est non. «Facebook n'est pas mauvais», écrit Alexander Haislip, responsable d'une entreprise de cloud-computing. «Cela correspond simplement à un usage du temps à faible valeur et qui ne contribue pas vraiment à l'économie, si ce n'est en enrichissant les riches». (Mais ce n'est quand même pas mauvais?)

L'innovation, faire cliquer des gens sur des pub

Et voici ce que dit Steve Blank, entrepreneur et professeur à Stanford et Berkeley, interrogé par le magazine The Atlantic:

«Le succès de Facebook mènera sans le vouloir à l'effondrement de la Silicon Valley en tant que région où des investisseurs risquent gros sur des innovations scientifiques et techniques qui viennent en aide au monde».

Il ajoute ensuite –pourquoi tourner autour du pot?– «l'âge d'or de la Silicon Valley est derrière nous, nous sommes en train de danser sur sa tombe». Enfin, écoutons Jeff Hammerbacher, un ancien employé de Facebook, qui a démissionné parce qu'il ne supportait plus que de brillants ingénieurs passent leur temps sur quelque chose d'aussi insignifiant. «Les meilleurs esprits de ma génération se consacrent à faire cliquer des gens sur des pubs», a-t-il déclaré l'an dernier à Bloomberg Businessweek. «Et ça craint».

Ignorez ces cris d'orfraie, car ils sont bien souvent bidon. Quel que soit l'avenir de Facebook en bourse, il est ridicule d'affirmer que le site n'a pas d'impact profondément positif sur le monde, si ce n'est en vous permettant de cliquer sur des pubs et d'espionner vos anciens camarades de lycée. La mission fondamentale des réseaux sociaux est de connecter des gens qui ne se seraient pas rencontrés autrement.

Ces connexions peuvent se révéler extrêmement utiles, en engendrant de nouvelles idées d'entreprises capables de changer le monde. Par exemple, le fait que vous puissiez chercher de véritables personnes en ligne est essentiel pour des start-up qui veulent nous faire partager des ressources – des services comme Airbnb, qui vous permet de louer votre appartement à des inconnus ou encore RelayRides, pour le partage automobile.

Mieux gérer les ressources mondiales

Facebook a aussi contribué au démarrage de services innovants et dont le bon fonctionnement dépend d'une masse critique d'utilisateurs. Prenez par exemple KurbKarma, une nouvelle application fantastique où les automobilistes qui alertent les autres quand ils quittent leurs places de parking gagnent une sorte d'argent virtuel.

Techniquement parlant, vous pouvez vous passer de Facebook pour utiliser KurbKarma. (Le système n'a pas besoin de l'identité réelle des gens pour fonctionner). Mais l'application – comme à peu près toutes les applications aujourd'hui – vous permet de vous connecter via Facebook et vous évite ainsi d'avoir à créer un nouveau compte. Facebook est aussi essentiel à ce genre de nouveau marché du partage; parce que ce type de service ne fonctionne qu'avec un grand nombre d'utilisateurs, vous avez tout intérêt à en parler à vos amis, ce qui crée un élan viral qui aurait été bien plus difficile à obtenir avant l'existence de Facebook.

Si vous pensez que les ressources mondiales sont en train de s’essouffler, vous devriez soutenir ce genre de services. Selon une étude, les automobilistes zonant à la recherche d'une place dans le quartier de l'avenue Colombus, à New York, y passent 50.000 heures par an et émettent 35 tonnes de gaz à effet de serre. Si les réseaux sociaux peuvent permettre de réduire cela, ce serait considérable, non?

Evidemment, beaucoup de gens se contentent de perdre leur temps sur Facebook. Mais bon nombre de gens perdaient leur temps avant la création de Facebook, et je n'ai pas vu beaucoup de données prouvant que Facebook aurait significativement augmenté la fainéantise mondiale. De plus, il est quand même relativement admis que beaucoup d'innovations technologiques sont utilisées à des fins très prosaïques. (Environ 30% du trafic sur Internet concerne des sites pornos).

C'est le propre de toute avancée humaine – de nouveaux outils permettent de faire beaucoup de choses formidables, ou pas, tout aussi facilement. Facebook ne fait pas exception. Vous pouvez en effet flinguer votre journée de travail sur Facebook, mais ce n'est pas pour autant que l'utilité de cet outils, mis entre les mains de dissidents égyptiens ou libyens voulant renverser leurs régimes, s'en verra diminuée. 

Chaque boom finance les grandes innovations suivantes

Mais même si vous n'êtes pas d'accord sur l'utilité de Facebook, il y a toujours de bons arguments à tirer du boom technologique qu'il contribue à provoquer. L'introduction en bourse de Facebook – comme celles de LinkedIn et Zynga – représente un transfert massif de richesse de Wall Street vers la Silicon Valley.

A mon sens, l'argent est mieux ici que là-bas. Certes, il y a une forte probabilité que toute cette richesse fasse gonfler une bulle technologique et conduise au financement de starts-up, loin d'être glorieuses, qui n'auraient pas vu le jour si les vaches avaient été plus maigres.

Oui, et alors? Le progrès est impossible sans un grand nombre d'échecs et, en général, les gagnants l'emportent sur les perdants. La dernière bulle technologique a engendré Pets.com, mais nous a aussi donné Amazon, eBay et PayPal. De plus, ceux qui se sont enrichis grâce à ces entreprises ont ensuite financé la dernière cuvée de projets innovants.

Peter Thiel, l'un des co-fondateurs de PayPal, a contribué à la création de Facebook. Et Elon Musk, un autre type de PayPal, a ensuite co-fondé l'entreprise de vols spatiaux privés SpaceX, et le fabricant de véhicules électriques Tesla Motors – deux firmes qui pourraient modifier radicalement les transports sur terre et au-delà.

C'est un schéma qui tend à se répéter dans la Silicon Valley – chaque boom crée la richesse qui financera les grandes innovations suivantes. On peut s'attendre à ce que cela se produise, aussi, avec Facebook. L'entrée en bourse de l'entreprise a tout simplement créé une poignée de nouveaux milliardaires, et plus d'un millier de millionnaires.

Ils font partie des individus les plus brillants et les plus innovants d'Amérique. Si vous pensez qu'ils se contentent de perdre leur temps sur Facebook, attendez un peu. Ils expieront leurs péchés en inventant le futur.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Farhad Manjoo
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