Monde

Vers la «talibanisation» du Pakistan

Françoise Chipaux, mis à jour le 26.05.2009 à 7 h 01

La comparaison est éclairante: sur la première photo une dizaine de jeunes filles, toutes les cheveux au vent rient sur un balcon de l'université Quaid-e-Azam à Islamabad; sur la deuxième une dizaine de jeunes filles toutes la tête couverte certaines totalement voilées assistent à un cours dans cette même université. La première photo date de 1985, la seconde de 2008.

L'Islamisation du Pakistan ne date pas d'aujourd'hui mais celle-ci s'accélère d'autant plus rapidement ces dernières années que l'Etat ne fait rien pour s'y opposer. Quand à Swat en 2007, les talibans juste arrivés ont commencé à menacer les écoles de filles, l'administration de l'éducation a enjoint les directeurs d'établissement d'obliger professeurs et élèves à partir de 9 ans à porter la burqa, vêtement qui recouvre le corps de la tête aux pieds. Quand en 2005, les islamistes ont dénoncé l'éventuel tenu d'un marathon mixte à Lahore, le gouvernement du général Pervez Musharraf a décrété celui-ci «illégal». On pourrait multiplier les exemples comme l'interdiction par le même président Musharraf de Basant, un très populaire festival de cerfs-volants tenu depuis des lustres à Lahore mais qui était jugé contraire à l'Islam par les extrémistes.

L'islamisation du Pakistan, pays créé en 1947 comme refuge pour les musulmans du Sous Continent s'est fait progressivement. Les mollahs qui s'étaient opposés à la création du pays ont très vite récupéré la situation et comme l'écrit la chercheuse Nazish Brohi, «le Jamaat-e-Islami à travers une propagande massive a transformé radicalement dès les premières années l'idéologie du Pakistan : de «terre pour les musulmans» le pays est devenu une «terre pour l'Islam»».

Les dirigeants successifs du pays ont ensuite tous utilisé la religion comme instrument de légitimité ou pour asseoir leur pouvoir. C'est le « libéral » Zulfiqar Ali Bhutto qui pour se gagner les faveurs des mollahs a par exemple interdit l'alcool, déclaré les Ahmadis (une secte de l'Islam) comme non musulmans ouvrant la voie à de graves discriminations qui durent jusqu'à aujourd'hui. La dictature du général Zia-ul-Haq (1977-1988) parallèle au Jihad (guerre sainte) anti-soviétique en Afghanistan, a été, notamment grâce à l'argent des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite, un âge d'or pour les religieux. «Zia a banni la construction de nouvelles universités créant à la place de larges madrassa (écoles coraniques). Il a donné à celles-ci de l'argent, des campus et finalement il a mis des fusils entre leurs mains» affirme I. E. Rehman, activiste respecté des droits de l'homme.

La très «occidentalisée» Benazir Bhutto a elle aussi lors de ses deux passages à la tête du gouvernement cédée aux mollahs, refusant par exemple de serrer la main de tout dignitaire étranger en public et retirant sa décision d'auditionner les finances des madrassa. C'est son gouvernement qui a présidé à la naissance des talibans afghans en 1994. Son successeur Nawaz Sharif a tenté d'imposer la charia dans le pays pour redorer son blason peu avant son renversement par le général Musharraf. Celui-ci comme ses prédécesseurs a fait la part belle aux partis religieux, dans le souci d'écarter les partis traditionnels. Sous les différents dictateurs militaires qui ont gouverné le pays la moitié de son existence les mosquées ont souvent été le seul lieu de rassemblement possible donnant ainsi aux mollahs une audience qu'ils n'avaient pas naturellement.

«Dix ans de promotion de la religion par Zia ont mis celle-ci à la mode» affirme à Lahore Samina Rehman, directrice d'une école huppée de la ville. «Dans les réunions, la religion est le sujet de toute les conversations» dit-elle. « L'Etat a poussé la religion dans tous les aspects de notre existence collective et individuelle, alors les politiciens utilisent cette carte » renchérit Pervez Hoodhboy, professeur d'Université. La religion a envahi l'espace mais aujourd'hui les extrémistes en profitent pour tenter d'imposer leurs édits qu'il s'agisse de menacer les écoles mixtes, les femmes qui ne se couvrent pas la tête, les hommes  qui s'habillent à l'occidental, les musiciens ou gens de théâtre. Le visage du Pakistan a changé ces dix dernières années et beaucoup parmi les classes aisées reconnaissent se montrer plus prudents dans leur façon de vivre ou de se comporter en public pour ne pas risquer de heurter les sentiments religieux des uns et des autres.

Cette islamisation rampante s'accélère grandement car le comportement violent des talibans a créé un sentiment de peur dans la population. A Lahore, la capitale du Pendjab, une crainte diffuse occupe les esprits. Les nombreuses rumeurs sur la présence d'extrémistes sur les marchés pour contrôler la conduite des femmes fait que beaucoup de celles-ci préfèrent rester chez elle. «Je ne donne pas de consignes d'habillement à mes étudiantes mais je les préviens qu'elles peuvent avoir des ennuis à l'extérieur du collège si elles ne sont pas «correctement» couvertes» affirme un proviseur. Deux écoles de Lahore ont récemment interdit à leurs élèves le port du jean et des T-shirts.

En l'absence de toute réaction des autorités, la population même si elle le voulait, n'ose pas s'opposer. «Si l'état capitule, les gens acceptent» affirme I.E. Rehman. « Les gens accepteront les talibans par peur et aussi parce qu'ils réalisent qu'ils n'ont rien à attendre du gouvernement » dit-il encore. La démission et l'incurie de l'Etat font le lit des extrémistes qui eux ont un objectif et sont prêts à tout pour y arriver. La charia (loi islamique) que veulent instaurer les talibans dans tout le pays est vue par l'immense majorité de la population défavorisée comme un moyen de mettre fin à la corruption et d'obtenir un peu de justice.

Pronostiquant la plus probable situation du Pakistan dans les cinq ans, Pervez Hoodbhoy affirme : «La plus grande partie des province du Nord Ouest, du Baloutchistan et des  zones tribales seront comme maintenant aux mains des talibans. Le reste du pays vivra de plus en plus sous le mode voulu par les talibans. Nous aurons une «talibanisation» sans les talibans » dit-il.  

Françoise Chipaux

Photos: Femmes portant la burqua dans les rues de Peshawar  Reuters

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