Monde

Berlusconi, l'insubmersible

Marc Lazar, mis à jour le 25.05.2009 à 19 h 53

Les déboires et les affaires se multiplient, l'économie italienne s'enfonce dans la crise, le Président du Conseil reste populaire.

Plus que jamais Silvio Berlusconi et son pays, l'Italie, intriguent le reste de l'Europe. Les ennuis semblent en effet s'accumuler ces derniers temps pour le Président du Conseil. Quelques rappels sommaires s'imposent. Soupçonné d'entretenir une étrange relation avec une très jeune fille napolitaine, Silvio Berlusconi avance des explications embarrassées et contradictoires. Sa femme dénonce les incartades de son mari, s'alarme de sa santé mentale et annonce publiquement son divorce.

Il y a quelques jours, les attendus d'un jugement l'ont désigné comme corrupteur de son ex-avocat britannique, David Mills, condamné en février dernier à quatre années et demi de prison dans une affaire de faux témoignage remontant aux années 1990.

Parallèlement, les nominations intervenues au sommet de la RAI soulèvent de vives polémiques car elles illustrent une fois de plus le conflit d'intérêts d'un chef de gouvernement désireux une nouvelle fois de mettre la main sur les télévisions et radios publiques alors qu'en tant que personne privée il possède déjà la moitié du paysage audiovisuel national. L'Eglise catholique, si influente et présente dans le débat public, a demandé à ce que le Président du Conseil adopte un comportement plus sobre et a fermement condamné la politique très dure contre l'immigration menée par son gouvernement.

Last but not least, presque tous les indicateurs de l'économie italienne tournent au rouge: forte récession, nouvelle augmentation du déficit et de la dette publics, progression du chômage, creusement des inégalités sociales, accroissement de la pauvreté. N'importe où ailleurs une telle avalanche de mauvaises nouvelles ou d'erreurs auraient mis en difficulté celui qui en était l'objet ou le responsable. Tel n'est pas le cas en Italie.

Silvio Berlusconi réplique à son habitude. Il lance des plaisanteries pour dédramatiser. Il se pose en victime d'un complot tramé contre celui qui, rappelle-t-il se dévoue pour aider les victimes du tremblement de terre de l'Aquila où il ne cesse de se rendre, pour protéger les plus faibles des effets de la crise et pour relancer la machine économique. Il attaque ces cibles favorites, les magistrats qui, à travers lui, menaceraient tous les Italiens, la gauche «pessimiste» responsable de tous les maux, la presse d'opposition, notamment le groupe L'Espresso- Repubblica accusé d'avoir livré des informations sur lui et de lui demander des comptes, comme il est normal en démocratie.

Il s'efforce de transformer les futures échéances électorales, scrutin européen et élections administratives, en plébiscite personnel. Mais surtout, il brandit son arme suprême: l'opinion, explique-t-il, lui est acquise. Et il est vrai que les sondages démontrent que sa popularité n'est guère affectée  et que son parti, le Peuple de la Liberté (PDL), paraît en mesure de conforter aisément sa position de premier parti politique.

Là surgit la grande énigme de ces dernières décennies: comment expliquer la popularité de Berlusconi? Par la combinaison de trois principaux facteurs.

Le premier relève de la conjoncture historique. L'Italie a été profondément secouée par la crise politique du début des années 90 qui a vu s'effondrer les principaux partis de gouvernement, se métamorphoser ceux de l'opposition et émerger de nouveaux acteurs, la Ligue du Nord et Forza Italia, forgé de toutes pièces par Berlusconi. Celui-ci a réussi se faire passer pour un homme neuf rompant avec le passé, en dépit d'indéniables continuités, révolutionné la communication autour de sa propre personne voire de son propre physique grâce à son pouvoir télévisuel et su exploiter les faiblesses d'une opposition de gauche incapable de proposer une réelle alternative. Quinze ans après ses débuts en politique, Berlusconi joue des registres les plus contradictoires, par exemple, en tentant de s'ériger en grand homme d'Etat, sérieux et responsable, mais en ne cessant de provoquer et de transgresser les règles pour éviter la routinisation et la banalisation qui guette tout décideur.

Le deuxième facteur est davantage politique. Berlusconi a construit un leadership adapté aux temps de la démocratie du public et du marketing politique, mais également, pour parler comme le marxiste Antonio Gramsci, imposé une hégémonie culturelle, constitué un solide bloc de groupes sociaux très divers dont il s'efforce de satisfaire les intérêts et d'assouvir les attentes identitaires, et créé un parti unique, le PDL, qui, flanqué d'un puissant allié, la Ligue du Nord, couvre un vaste espace allant des confins de l'extrême droite au centre.

Enfin, le dernier élément est de nature quasiment anthropologique. L'avènement de Berlusconi peut être vu comme le couronnement préoccupant des travers traditionnels de l'Italie et des Italiens - le déficit de conscience civique, le manque de tradition démocratique, la prééminence des intérêts personnels sur ceux de la collectivité-  et de comportements et de sentiments apparus depuis plus de deux décennies - un individualisme forcené, le cynisme ambiant, une soif inassouvie d'enrichissement associée à l'exhibition ostentatoire de l'argent, une vulgarité transgressive, une peur largement répandue de l'immigration, l'obsession de l'insécurité etc.

Cela signifie-t-il que la société italienne est décervelée, la démocratie en danger et Berlusconi imbattable? Nullement. Les Italiens en sont pas tétanisés, irrémédiablement de droite ou anesthésiés par la télévision commerciale. Déroutés par les mutations en cours, ils oscillent entre crispations identitaires et réinvention de nouvelles solidarités, entre quête du bonheur privé et mobilisations collectives. Face aux dérives populistes, voire à certaines tentations autoritaires, la démocratie libérale et représentative tente, difficilement à se rénover cependant que s'affirment des formes innovantes de démocratie participative. Enfin, Berlusconi n'est pas ce chef tout puissant et irrésistible (faut-il rappeler qu'il a été battu deux fois par Romano Prodi?) et son ascendant est d'autant plus fort qu'il n'y a, pour le moment, personne pour le défier. Il l'emporte faute de combattants.

Ce qui suggère, a contrario, que dans ce genre de situations incertaine et tourmentées les propositions formulées par les responsables politiques, leurs projets, leurs visions de leur pays et du monde, leurs crédibilités, leur geste personnelle sont déterminantes. Une leçon que doit impérativement méditer la gauche italienne plutôt que de se lamenter sur les défauts de «son» peuple.

Marc Lazar

Photo: Silvio Berlusconi à la mi temps d'un match de football du Milan AC   Reuters

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