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  • Par Marc Lazar
  • Professeur à sciences Po et à la Luiss (Rome). Dernier livre paru, L'Italie sur le fil du rasoir, Paris, Perrin, 2009.
  • DU MÊME AUTEUR

Berlusconi, l'insubmersible

Les déboires et les affaires se multiplient, l'économie italienne s'enfonce dans la crise, le Président du Conseil reste populaire.

Lundi 25 Mai 2009
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Plus que jamais Silvio Berlusconi et son pays, l'Italie, intriguent le reste de l'Europe. Les ennuis semblent en effet s'accumuler ces derniers temps pour le Président du Conseil. Quelques rappels sommaires s'imposent. Soupçonné d'entretenir une étrange relation avec une très jeune fille napolitaine, Silvio Berlusconi avance des explications embarrassées et contradictoires. Sa femme dénonce les incartades de son mari, s'alarme de sa santé mentale et annonce publiquement son divorce.

Il y a quelques jours, les attendus d'un jugement l'ont désigné comme corrupteur de son ex-avocat britannique, David Mills, condamné en février dernier à quatre années et demi de prison dans une affaire de faux témoignage remontant aux années 1990.

Parallèlement, les nominations intervenues au sommet de la RAI soulèvent de vives polémiques car elles illustrent une fois de plus le conflit d'intérêts d'un chef de gouvernement désireux une nouvelle fois de mettre la main sur les télévisions et radios publiques alors qu'en tant que personne privée il possède déjà la moitié du paysage audiovisuel national. L'Eglise catholique, si influente et présente dans le débat public, a demandé à ce que le Président du Conseil adopte un comportement plus sobre et a fermement condamné la politique très dure contre l'immigration menée par son gouvernement.

Last but not least, presque tous les indicateurs de l'économie italienne tournent au rouge: forte récession, nouvelle augmentation du déficit et de la dette publics, progression du chômage, creusement des inégalités sociales, accroissement de la pauvreté. N'importe où ailleurs une telle avalanche de mauvaises nouvelles ou d'erreurs auraient mis en difficulté celui qui en était l'objet ou le responsable. Tel n'est pas le cas en Italie.

Silvio Berlusconi réplique à son habitude. Il lance des plaisanteries pour dédramatiser. Il se pose en victime d'un complot tramé contre celui qui, rappelle-t-il se dévoue pour aider les victimes du tremblement de terre de l'Aquila où il ne cesse de se rendre, pour protéger les plus faibles des effets de la crise et pour relancer la machine économique. Il attaque ces cibles favorites, les magistrats qui, à travers lui, menaceraient tous les Italiens, la gauche «pessimiste» responsable de tous les maux, la presse d'opposition, notamment le groupe L'Espresso- Repubblica accusé d'avoir livré des informations sur lui et de lui demander des comptes, comme il est normal en démocratie.

Il s'efforce de transformer les futures échéances électorales, scrutin européen et élections administratives, en plébiscite personnel. Mais surtout, il brandit son arme suprême: l'opinion, explique-t-il, lui est acquise. Et il est vrai que les sondages démontrent que sa popularité n'est guère affectée  et que son parti, le Peuple de la Liberté (PDL), paraît en mesure de conforter aisément sa position de premier parti politique.

Là surgit la grande énigme de ces dernières décennies: comment expliquer la popularité de Berlusconi? Par la combinaison de trois principaux facteurs.

Le premier relève de la conjoncture historique. L'Italie a été profondément secouée par la crise politique du début des années 90 qui a vu s'effondrer les principaux partis de gouvernement, se métamorphoser ceux de l'opposition et émerger de nouveaux acteurs, la Ligue du Nord et Forza Italia, forgé de toutes pièces par Berlusconi. Celui-ci a réussi se faire passer pour un homme neuf rompant avec le passé, en dépit d'indéniables continuités, révolutionné la communication autour de sa propre personne voire de son propre physique grâce à son pouvoir télévisuel et su exploiter les faiblesses d'une opposition de gauche incapable de proposer une réelle alternative. Quinze ans après ses débuts en politique, Berlusconi joue des registres les plus contradictoires, par exemple, en tentant de s'ériger en grand homme d'Etat, sérieux et responsable, mais en ne cessant de provoquer et de transgresser les règles pour éviter la routinisation et la banalisation qui guette tout décideur.

Le deuxième facteur est davantage politique. Berlusconi a construit un leadership adapté aux temps de la démocratie du public et du marketing politique, mais également, pour parler comme le marxiste Antonio Gramsci, imposé une hégémonie culturelle, constitué un solide bloc de groupes sociaux très divers dont il s'efforce de satisfaire les intérêts et d'assouvir les attentes identitaires, et créé un parti unique, le PDL, qui, flanqué d'un puissant allié, la Ligue du Nord, couvre un vaste espace allant des confins de l'extrême droite au centre.

Enfin, le dernier élément est de nature quasiment anthropologique. L'avènement de Berlusconi peut être vu comme le couronnement préoccupant des travers traditionnels de l'Italie et des Italiens - le déficit de conscience civique, le manque de tradition démocratique, la prééminence des intérêts personnels sur ceux de la collectivité-  et de comportements et de sentiments apparus depuis plus de deux décennies - un individualisme forcené, le cynisme ambiant, une soif inassouvie d'enrichissement associée à l'exhibition ostentatoire de l'argent, une vulgarité transgressive, une peur largement répandue de l'immigration, l'obsession de l'insécurité etc.

Cela signifie-t-il que la société italienne est décervelée, la démocratie en danger et Berlusconi imbattable? Nullement. Les Italiens en sont pas tétanisés, irrémédiablement de droite ou anesthésiés par la télévision commerciale. Déroutés par les mutations en cours, ils oscillent entre crispations identitaires et réinvention de nouvelles solidarités, entre quête du bonheur privé et mobilisations collectives. Face aux dérives populistes, voire à certaines tentations autoritaires, la démocratie libérale et représentative tente, difficilement à se rénover cependant que s'affirment des formes innovantes de démocratie participative. Enfin, Berlusconi n'est pas ce chef tout puissant et irrésistible (faut-il rappeler qu'il a été battu deux fois par Romano Prodi?) et son ascendant est d'autant plus fort qu'il n'y a, pour le moment, personne pour le défier. Il l'emporte faute de combattants.

Ce qui suggère, a contrario, que dans ce genre de situations incertaine et tourmentées les propositions formulées par les responsables politiques, leurs projets, leurs visions de leur pays et du monde, leurs crédibilités, leur geste personnelle sont déterminantes. Une leçon que doit impérativement méditer la gauche italienne plutôt que de se lamenter sur les défauts de «son» peuple.

Marc Lazar

Photo: Silvio Berlusconi à la mi temps d'un match de football du Milan AC   Reuters

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Comments

Gouvernance

" Il l'emporte, faute de combattabnts " ... Eh oui, on en est là dans un certain nombre de démocraties ! Mais est-ce politiquement correct de reconnaître que, lorsque le roi est incompétent, il est remplacé par son bouffon ?

claudeg

Un constat à interpréter

Le constat est intéressant. La popularité d'un leader qui n'est pas un paragon de vertus doit bien avoir quelques assises. Les travers de nos voisins ont connu bien pire dans les extrêmes de droite et de gauche. Reste que ce que seraient les vertus de la communauté italienne est absent du paysage de l'analyse.

"un individualisme forcené, le cynisme ambiant, une soif inassouvie d'enrichissement associée à l'exhibition ostentatoire de l'argent, une vulgarité transgressive, une peur largement répandue de l'immigration, l'obsession de l'insécurité etc."

Ce tableau semble convenir aussi à notre pays. Ne serait-ce pas l'aboutissement d'une histoire occidentale. Il faut le compléter par le fait que, en Italie mais aussi ailleurs les gauches n'ont aucun modèle alternatif crédible.

L'individualisme radical, déviance de l'émergence de l'individualité de la conscience ne trouve en face que le collectivisme radical qui a déjà fait ses preuves. Il y a deux aboutissements aux régimes communistes la Corée du Nord et la Chine. (Il y a bien l'humanisme à la Bayrou mais hors les voeux pieux et les imprécations on en attend toujours la théorie et la méthode, depuis des années)

Le problème n'est-il pas de dépasser les modèles usés pour reconstruire, refonder une pensée du politique qui convienne au 21 ème siècle basée sur la conscience communautaire, une conscience personnelle investie dans les enjeux communautaires (et pas un collectif abstrait, juridico-administratif). Pareil pour l'Europe ou les consciences nationales du fait communautaire sont indispensables.

Il faudrait aussi apprendre à en lire les prémisses et les émergences pour comprendre ce qui se trame réellement plutôt que de rester sur des incompréhensions qui se réduiraient à une condamnation des hommes et leurs communautés. Voir notamment : La démocratie communautaire

Il y a aussi l'hypothèse du déclin de l'occident comme incapacité à changer les référents dépassés, refus de grandir. La comparaison avec le reste du monde ne laisse pas d'inquiéter. innover ou régresser voilà le choix de la mutation de civilisation qui engage le monde.

Roger Nifle Humanisme Méthodologique et Prospective humaine
http://journal.coherences.com

Le syndrome mussolinien

Il serait excessif de parler de tentation fasciste, mais il existe malgré tout, tant dans la société civile italienne que dans la société politique, un syndrome mussolinien qu'il ne faut absolument pas négliger. Le Cavaliere est peut-être un Duce aux petits pieds, mais il joue quand même dangereusement avec la démocratie italienne; et tel de ses ministres qui évoque avec nostalgie la république de Salo, ou les discours extrémistes et xénophobes de nombre de députés de la Ligue du Nord n'ont rien de fortuits (Il faut se rappeler que l'Émilie, la Romagne, la Vénétie par exemple ont été des terres fascistes). Petite anecdote tirée aussi du livre de Claude Lanzmann (Le Lièvre de Patagonie, livre formidable, à lire de toute urgence) où, lors d'une visite récente à Paestum, aloirs qu'il rentrait par hasard dans une maison patricienne, il eut la surprise de découvrir sur les murs tout un florilège de photographies montrant les membres de la glorieuse famille en compagnie du Duce...
La violence brigadiste des années 70 s'explique aussi comme contrepoint à ce fascisme qui n'a pas été emporté par le vent de l'Histoire (cf. l'attentat de la gare de Bologne).

Th G

Sens politique ou sens du commerce

Berlusconi est aujourd'hui ce qu'il a toujours été, un commercant sans scrupules qui a fait fortune parce que le notre est un pays divisé et ainsi maintenu parce que plus aisement manipulable et gérable.
Je me souviens, lors de mes années milanaises, entre 1985 et 1993, des mensonges qu'il était capable de raconter pour acquerir le pouvoir, soit au niveau de business soit, ensuite, politique.
En tant que citoyenne je n'ai pas d'espoir à court terme, en tant que femme je me sens offensée par la présence de ce clown et ses setviteurs/maqueraux au parlement italien.
Je me demande aussi où sont les combattants...à l'église peut être ou à la plage, quel gâchis!

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