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Personne n’a envie d’aller voir un film comme «Amour»

Titiou Lecoq, mis à jour le 23.05.2012 à 15 h 30

Et pourtant, on en ressort en se sentant mieux. Parce que le tabou de la mort et de la vieillesse est finalement plus pesant que son spectacle.

Emmanuelle Riva dans «Amour».

Emmanuelle Riva dans «Amour».

Amour de Michael Haneke avec  Jean-Louis Trintignant, Isabelle Huppert, Emmanuelle Riva (compétition officielle)

On pouvait craindre le pire pour ce film, surtout à la lecture du résumé officiel:

«Georges et Anne sont octogénaires, ce sont des gens cultivés, professeurs de musique à la retraite. Leur fille, également musicienne, vit à l’étranger avec sa famille. Un jour, Anne est victime d’un accident. L’amour qui unit ce couple va être mis à rude épreuve.»

«Rude épreuve» –on peut dire ça effectivement puisque dès le début le spectateur pressent qu’il assistera à une longue déchéance.

Si vous détestez Haneke parce que vous ne supportez pas sa complaisance à filmer la perversité, vous allez peut-être enfin aimer un de ses films. Amour n’est pas cruel, ni pervers. Les personnages ne sont pas violents. Quand l’un d’eux a une réaction un peu excessive, il s’excuse immédiatement. Pourtant, Amour est un film dur, mais simplement parce que vieillir, c’est dur. Parce que voir sa mère décliner, c’est difficilement supportable. Parce que voir la femme de sa vie s’éteindre à petits feux, c’est abominable.

Le point commun avec les précédents films de Haneke, c’est de nous confronter à ce qu’on ne veut pas voir. En l’occurrence, la déchéance du corps et de l’esprit. Se retrouver enfermé chez soi avec sa moitié qui crève sous vos yeux. Ou être la fille qui passe en coup de vent et ne peut que constater l’horreur de la situation sans y remédier. Etre le parent restant qui s’entend expliquer par son enfant qu’il faut faire quelque chose. 

Une critique de film, c’est très personnel, mais dans le cas d’Amour, ça l’est encore davantage. Certains spectateurs ont pleuré, d’autres non. Et même parmi ceux qui ont eu les larmes aux yeux, ce n’était sans doute pas au même moment dans la mesure où ce film laisse un espace suffisamment libre pour que chacun puisse y projeter ses émotions.

C’est l’inverse des larmes télécommandée que le cinéma nous arrache souvent avec force violons et violence. Personnellement, ce qui m’a bouleversée, ce sont les scènes douces. Les paroles d’amoureux, les attentions que ce couple en fin de vie peut encore avoir l’un envers l’autre.

Pourtant, ce ne sont pas des vieux extra-ordinaires. Ils ne font rien d’incroyable. Ils ne se mettent pas à danser le tango en se souvenant d’une soirée qu’ils auraient vécu à 20 ans. Ils parlent du serrurier qu’il faut appeler. Ils écoutent France Inter. Il lui dit qu’il la trouve jolie et elle lui répond que c’est n’importe quoi. Ils sont précisément banals et ça rend leur histoire terrible.

On peut se demander pourquoi s’infliger ça, pourquoi aller au cinéma et payer 10 euros pour se confronter à la mort alors qu’en règle générale l’être humain, ou du moins l’occidental normal, déploie une partie non négligeable de son énergie à éviter le spectacle de cette mort.

Je comprends très bien qu’on se dise «non merci, je n’ai pas envie de voir ça». Personne n’a envie d’aller voir un film comme Amour. Et pourtant, on en ressort en se sentant mieux. Parce que le tabou de la mort et de la vieillesse est finalement plus pesant que son spectacle. Parce que voir un réalisateur et des acteurs s’y confronter, ça nous allège. Amour apaise les peurs de ceux qui n’ont pas –encore– connu cela, et permet aux autres de vider leurs sacs. Dans une société qui cache ses vieux et ses morts, ce film permet d’exorciser une partie de ces tabous.

Titiou Lecoq

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