Economie

Très chère Espagne pour les touristes

Matthew Yglesias, mis à jour le 24.05.2012 à 8 h 00

Si l’économie espagnole est en train de s’effondrer, pourquoi est-il toujours aussi cher d’y passer ses vacances?

Une plage de Barcelone en 2003. REUTERS/Albert Gea

Une plage de Barcelone en 2003. REUTERS/Albert Gea

Le chaos économique et le chômage de masse sont toujours des mauvaises nouvelles. Mais pour le voyageur curieux, ils sont aussi l’occasion de faire de bonnes affaires. Rien de plus naturel, donc, pour un Américain soucieux d’économies qui lit à la une des journaux que l’Espagne et la Grèce subissent des désastres économiques, que de se demander: y aurait-il là une opportunité de m’offrir des vacances pas chères?

La réponse est: pas vraiment. Et les raisons mettent en évidence les difficultés provoquées par l’euro chez les pays les plus accablés du continent. Il est naturellement difficile d’entreprendre une comparaison exhaustive des prix des voyages, mais grâce au nombre croissant de chaînes d’hôtels internationales sans âme on peut au moins évaluer le coût du séjour à un endroit plutôt qu’à un autre.

Essayez de réserver une chambre au Hilton de l’aéroport de Madrid pour la fin du mois du mai, il vous en coûtera un peu plus de 100 euros la nuit. Certes, c’est beaucoup moins que les tarifs que j’ai constatés pour l’hôtel Hilton de l’aéroport Charles de Gaulle près de Paris. Les chambres y étaient 50% plus chères—voire le double—pour certaines dates en mai.

Mais le prix de Madrid est à peu près équivalent aux 130$ environ pratiqués par le Hilton de l’O’Hare Airport ici à Chicago. Si vous voulez aller à la plage, le Hilton du centre de Miami loue des chambres en mai à partir de 159$ la nuit, tandis que celui du centre de Barcelone commence à 201 euros, ce qui revient à un peu plus de 255$. Dans le centre d’Athènes, il faut compter 179 euros, également plus de 200$ la nuit.

Dynamique des monnaies

Il ne s’agit pas de prouver que l’Espagne est une destination absolument hors de prix. Elle reste sans doute moins chère que des destinations touristiques d’Europe de l’Ouest plus fortes économiquement. Mais vu l’incroyable faiblesse de l’économie espagnole, ce n’est pas franchement l’affaire de l’année.

La principale raison est la dynamique des monnaies. À l’introduction de l’euro, les taux de conversion des monnaies européennes ont été bloqués délibérément pour tenter de créer grosso-modo une parité avec le dollar. Les taux de change allaient fluctuer bien sûr, mais l’idée était qu’un euro serait approximativement égal à un dollar ou à 100 yen. Si l’euro était à parité avec le dollar, l’Espagne reviendrait considérablement moins cher à visiter pour les Américains (et toutes choses égales par ailleurs, pour les Japonais, les Brésiliens et les Chinois aussi).

Et en effet au cours des 12 derniers mois, les problèmes de l’économie européenne ont poussé l’euro et le dollar plus près de la parité. Mais comparé à la situation telle qu’elle était il y a cinq ans, l’économie américaine—malgré toutes ses difficultés—a connu un peu de croissance, tandis que celle de l’Espagne s’est complètement effondrée. Les taux de change d’une certaine façon «auraient dû» beaucoup bouger, et transformer l’Espagne en un paradis pour touristes américains.

Mais cela n’a pas été le cas, parce que l’Espagne ne constitue qu’une toute petite partie de la Zone euro. La dynamique des taux de change reflète les conditions globales de toute l’Eurozone, dont la plus grande partie s’en tire beaucoup mieux que l’Espagne ou la Grèce. Grâce à la solidité de l’Allemagne, l’euro ne dégringole pas partout dans le reste du continent (tout comme une récession en Floride ne fait pas chuter le dollar dans le reste des États-Unis).

Prix résistants au changement

Cependant, étant donné la triste situation de l’Espagne ou de la Grèce, on peut se demander pourquoi les prix n’y dégringolent pas même en l’absence d’ajustement monétaire. Pourquoi les Grecs et les Espagnols ne se mettent-ils pas à facturer beaucoup moins cher leurs biens et leurs services? Il se trouve que les prix sont «rigides» (c’est-à-dire résistants au changement) et tout particulièrement à la baisse.

Une partie de cette rigidité s’explique simplement par ce que l’on appelle des «coûts de menu,» en référence au fait qu’il reviendrait très cher à un restaurant de réimprimer tous ses menus pour refléter un minuscule changement dans ses tarifs répercutant une petite augmentation des prix des denrées.

Pensez à la façon dont vous réagiriez si soudain il vous était nécessaire de réduire vos dépenses de 5% en réaction à une mauvaise nouvelle. Vous ne pourriez pas simplement téléphoner à tout ceux à qui vous devez une somme fixe—votre banque ou votre propriétaire, votre compagnie de téléphone portable et votre fournisseur de chaîne câblée, l’assureur qui couvre votre voiture et votre mutuelle—pour essayer de négocier une baisse de 5%.

Plutôt que de diminuer les dépenses de façon proportionnelle, ce qu’il vous faudrait c’est trancher dans le vif. Faire votre café à la maison plutôt que gaspiller de l’argent au Starbucks, vous mettre aux paniers-repas et, de façon générale, acheter moins de choses.

Le problème pour une économie dans laquelle une foule de gens adoptent ce comportement, c’est que vos dépenses sont mes revenus. Les consommateurs suppriment des postes de dépense entiers, et les entreprises sur le déclin tentent de panser leurs plaies à coups de fermetures d’usines.

Dévaluation compétitive

L’armée croissante des chômeurs a tendance à empêcher les augmentations de salaire, mais en général la quantité de production décline bien plus vite que les prix facturés pour les produits restant.

L’économie du tourisme repose essentiellement sur le travail des autres, et en Espagne, si le coût de la main-d’œuvre augmente moins rapidement que la moyenne, il ne baisse pas pour autant. En outre, si des baisses de salaire seraient sûrement profitables aux touristes américains à l’affût de bonnes affaires, on ne voit pas trop comment elles pourraient aider l’économie espagnole dans son ensemble puisqu’elles alourdiraient encore davantage le fardeau de la dette.

En revanche, ce qui pourrait résoudre les problèmes de l’Espagne, ce sont les politiques tentées par l'Argentine il y a 10 ans et plus récemment par l'Islande: la dévaluation de la monnaie et l’effacement des dettes détenues par des pays étrangers. Quand votre monnaie s’écroule, tous les prix chutent simultanément dans les mêmes proportions. Votre salaire baisse, mais votre loyer, votre facture téléphonique et vos cotisations-retraite diminuent aussi.

Cela signifie que tout le monde doit payer davantage pour des matières premières échangées sur le marché mondial, ce qui est désagréable mais permet de transformer votre pays en destination de vacances pas chère. Et les touristes peuvent rapidement remplir de nouveau les restaurants et les boutiques désertes, redonnant du travail aux chômeurs et ramenant la croissance dans l’économie.

Ce n’est pas une stratégie pour faire fortune en un clin d’œil—tout le monde y perd des plumes—mais cela place votre pays dans une situation permettant à chacun de travailler dur et de commencer à reconstruire plutôt que de rester assis à ne rien faire, en pleine déprime et au chômage. Mais pour se transformer en destination de vacances branchée et pas chère, de sympathiques attractions et une économie en berne ne suffisent pas. Il faut aussi avoir sa propre monnaie, ce qui est exactement ce qui manque à l’Espagne et à la Grèce.

Matthew Yglesias

Traduit par Bérengère Viennot

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