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Cannes 2012: qu'est-ce que la virilité?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 24.05.2012 à 18 h 55

Deux courts-métrages présentés à la Semaine de la Critique interrogent le moule dans lequel le «vrai» homme devrait se couler.

«Ce n'est pas un film de cow-boys», de Benjamin Parent. A gauche Finnegan Oldfield, à droite Malivaï Yakou. ©Synecdoche

«Ce n'est pas un film de cow-boys», de Benjamin Parent. A gauche Finnegan Oldfield, à droite Malivaï Yakou. ©Synecdoche

C’est dur d’être un garçon. Vous souriez? Mais on oublie que si la femme est considérée dans l'imaginaire (et le sexisme) collectif comme l’être faible, l’homme est l’être fort. Cette prétendue force, cette exigence de virilité, ne sont pas évidentes à porter non plus.

«Il y a dans notre imaginaire commun une idée terrible de la virilité qui m’a pourri mon adolescence», affirme Jean-Baptiste Saurel, réalisateur de La Bifle*, court-métrage sélectionné à la Semaine de la Critique.

«Moi ça m’a créé de gros complexes, ça a été une adolescence douloureuse à cause d’exigences de performances, de tailles de pénis… La vérité n’est pas du tout ce qui se raconte dans les vestiaires de foot et je voulais le dire.»

La Bifle, c’est l’histoire de Francis, vendeur dans un vidéo-club, complexé par la taille de son pénis, et amoureux de sa collègue Sonia, fan de Ti-Kong, une star de kung-fu au pénis géant.

«Je voulais clairement faire un héros tendre qui va incarner une autre idée de la virilité avec une façon de rire de ses complexes, et qui va devoir changer de regard sur son sexe, dédramatiser la pression sexuelle», explique Jean-Baptiste Saurel. Le métaphorique concours de bites laisse place, dans le film, à un très littéral combat de pénis.

L’émotion interdite

Dans Ce n’est pas un film de cow-boys, court également sélectionné à la Semaine de la Critique, Benjamin Parent aborde un autre aspect de la caricature virile. Il met en scène des adolescents qui parlent dans les toilettes du lycée du film passé la veille à la télévision: Le Secret de Brokeback Mountain.

Côté toilettes des garçons, Vincent est troublé. Il dit à Moussa:

«T’as vu toi le film à la télé hier soir, Brokeback Mountain?

- Non j’ai pas le droit de regarder la télé, ma mère elle trouve que ça abrutit. Mais à ce qu’il paraît c’est un super bon western.»

L’autre baisse un peu la voix:

«C’est pas un western. Il y a des cow-boys et tout. Mais c’est un truc nouveau. C’est genre… C’est un western de pédés.»

Traduction: Vincent a été ému. Devant un film de pédés. Comme s’il était une femmelette.

«Ce qui est intéressant chez ce personnage, estime Finnegan Oldfield, 21 ans, qui l’incarne, c’est l’ambiguïté entre son côté lascar et l’émotion qu’il ressent. Mais ce n’est pas évident d’assumer certaines émotions, ou de voir un film homosexuel, pour un garçon. On s’interroge en permanence sur sa virilité. Moi je commence tout juste à arrêter de me poser des questions.»

«Il y a encore un an, voir des garçons s’embrasser ça me mettait mal à l’aise. Pas parce que je suis homophobe, prévient-il, mais parce que la virilité est un truc tellement important qu’on a toujours peur. Comme ça m’est arrivé de me dire "mais vas-y pleure pas t’es un mec". Mais bon j’ai vite lâché l’affaire, parce que ça fait du bien de pleurer.»

L'arrivée des larmes

«Il y a un type d’homme viril stéréotypé qui s’ébrèche peu à peu dans le cinéma», analyse Antoine de Baecque, historien du cinéma et contributeur de l’Histoire de la Virilité dirigée par Jean-Jacques Courtine, Alain Corbin et Georges Vigarello.

«Le western a longtemps affiché, avec un naturel confondant, un modèle de virilité caricatural» raconte-t-il. Puis l’introduction de héros nouveaux a changé la donne.

«James Stewart dans les films d’Anthony Mann a apporté une coloration très différente au modèle masculin: souvent blessé, aussi bien physiquement que par la vie, il n’avait pas la rudesse, la vigueur du héros westerner américain classique. Clint Eastwood reprend les canons de la virilité et leur ajoute la faiblesse, une dose de féminité, l’empêchement.»

Depuis les années 1950, le héros du cinéma est de plus en plus divers.

«Le prototype du superhéros existe encore aujourd’hui, mais il y a, dans le cinéma américain notamment, qui est le cinéma le plus emblématique, plein de personnages qui se sont engouffrés dans cette brèche ouverte il y a presque 60 ans.»

Il y a alors un effet de juxtaposition: les personnages virils traditionnels persistent mais sont rejoints par d'autres, «qui ont enfin le droit de pleurer».

Mais si les réalisateurs s’éloignent peu à peu des stéréotypes de westerns, ils se moquent encore rarement de façon frontale de ce carcan de virilité, comme le font ces deux courts-métrages.

«Le cinéma est en retard sur la société» estime Benjamin Parent.

«Sans doute aussi parce que le cinéma de masse, celui qui contribue probablement le plus à forger les modèles des adolescents, répond aussi à des attentes du public plus qu’il ne les prévient. Il faut que l’homme protège la femme, il faut que ce soit lui qui l’embrasse à la fin…»

Plusieurs films récemment se sont focalisés sur des hommes très virils. Citons par exemple Bullhead –dans lequel un type dépourvu de roubignoles se bourre de testostérone pour compenser son manque de virilité testiculaire. Ou Shame, dans lequel Michael Fassbender montre au contraire les siennes. Mais se retrouve enfermé dans sa passion exubérante du sexe. Ou Drive. «Mais Drive, c’est une espèce de bonhomme solitaire, sensible, romantique, mais très viril au sens traditionnel», avance Benjamin Parent.

Le héros incarné par Ryan Gosling, taiseux, fait notamment preuve d’une violence extrême, attribut caricatural de la virilité. Le réalisateur Nicolas Winding Refn estime d’ailleurs que la scène de l’ascenseur, dans laquelle le héros fracasse la tête d’un tueur à gage en la piétinant, est «la scène dans laquelle il se transforme en super-héros, parce que c’est à ce moment-là qu’il se met à tuer les méchants... J’aime l’idée qu’il protège la pureté. Il aime tellement [la femme, jouée par Carrey Mulligan] qu’il préfère la protéger plutôt que d’être avec elle». L’homme fort protégeant la faible femme. Une autre caricature de virilité.

Féminité renversée

La construction de cette nouvelle virilité passe aussi par la construction d’une nouvelle féminité –mais qui existe déjà au cinéma.

Dans La Bifle, le personnage de Sonia, la jeune femme dont est amoureux Francis, est extrêmement brusque, avec un discours sur le sexe habituellement plus propre aux personnages testiculés.

«Il y a un cliché selon lequel ce sont les femmes qui sont douces et les hommes plus rentre-dedans. Ce qui n'est pas toujours vrai», explique Jean-Baptiste Saurel. Sonia, qui souhaite prendre une demi-journée pour aller tourner une scène de porno, est ainsi capable de phrases comme: «Si tu me laisses y aller je te suce.»

Les personnages de femmes fortes, obsédées par le sexe, existent depuis longtemps. Dans des comédies comme American Pie par exemple, où Michelle (Alyson Hannigan) raconte comment elle s’enfilait sa flûte dans le vagin, au stage d'été. Mais ce sont encore rarement les vraies héroïnes, davantage des personnages repoussoirs, décalés. Celle qui joue a priori le rôle du modèle pour ado, dans American Pie, c’est la beaucoup moins amusante mais plus conventionnelle Vicky (Tara Reid).

«Un autre modèle de féminité est nécessaire pour qu’un autre modèle de virilité puisse exister», estime Jean-Baptiste Saurel. «La nouvelle image de l’homme passe par une nouvelle image de la femme, plus forte.» Comme le personnage de Marion Cotillard dans De Rouille et d’Os –cette femme diminuée physiquement par son handicap, la perte de ses jambes, et qui réinvente sa féminité.

La vengeance de la petite bite

Le cinéma, loisir de masse s’il en est, permet en partie aux adolescents de grandir, de se construire des références communes. Benjamin Parent était fan de super-héros et de westerns. On s’en remet. Jean-Baptiste Saurel dit avoir manqué de référents. Tous deux créent les leurs.

Humbles, ils admettent que ce ne sont que des courts-métrages, que ça ne va pas changer le monde. Mais rien ne les empêche d’essayer. «Dans la fiction, j’essaie de mettre une idée, de placer quelque chose que je pense, qui me tient à cœur, souligne Benjamin Parent. On peut lancer une phrase qui va passer au-dessus de tout le monde, mais percuter une seule personne.»

«Si un ado peut voir mon film et se dire “il faut que je calme le jeu, que j’arrête de me prendre la tête”, j’en serai ravi», juge Jean-Baptiste Saurel.

«Je sais que les racines de La Bifle se jouent dans les années de fin de collège, années où l’on peut être fragile. Mais ces modèles de virilité, c’est risible. J’aurais aimé, quand j’avais 14 ans et que mon pote entrait dans la salle pour dire qu’il avait couché 8 fois avec sa copine dans la nuit, pouvoir lui dire “putain, ça devait être horrible t’as dû trop bad-tripper!” et en rire.»

Mais c'est compliqué de parler à ses amis, quand les amis sont des ados en pleine puberté et en quête de preuves de leur valeur. Comme Vincent dans le film de Benjamin Parent, qui ose se confier à Moussa dans les toilettes parce que Moussa est le premier de la classe, qu'ils ne sont que tous les deux. Mais il ne saurait en parler à son groupe de copains. Comme Hervé (Vincent Lacoste) dans Les Beaux Gosses, qui devant son acolyte boutonneux frime sur sa relation avec une fille, mais une fois avec elle, n'en mène pas large.

«C’est ce que je voulais dire dans le film, explique Jean-Baptiste Saurel. Que ce n'est pas cette façon de prétendre qui compte. Que ce n'est pas la taille du pénis. Mon film, j'aime bien dire que c’est la vengeance de la petite bite.»

Dans Ce n’est pas un film de cowboy, comme dans La Bifle, le cinéma provoque la réflexion. Vincent se met à réflechir après avoir vu Brokeback Mountain. Francis mène son combat de bite face à un héros de film. Métaphores de ce que le cinéma, s'il a alimenté la virilité caricaturale et pesante, peut aussi, images de l’écran confrontées à celles de notre imaginaire, la réinventer.

Charlotte Pudlowski

* Oui c'est le vrai titre –pour les novices: contraction de bite et gifle. Retourner à l'article

Image: La Bifle, de Jean-Baptiste Saurel.

Charlotte Pudlowski
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Rédactrice en chef de Slate.fr
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