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Resnais, Haneke: les cartes merveille de Cannes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.05.2012 à 11 h 47

«Vous n'avez encore rien vu» et «Amour» étaient les plus attendus du festival. L’un et l’autre, d’une extrême maîtrise et parfaitement fermés sur eux-mêmes, ne produisent pas exactement un sentiment de jeunesse, d’imprévu.

Alain Resnais et son équipe.

Alain Resnais et son équipe.

Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais avec Mathieu Amalric, Sabine Azéma, Anne Consigny (compétition officielle)

Amour de Michael Haneke avec  Jean-Louis Trintignant, Isabelle Huppert, Emmanuelle Riva (compétition officielle)

A la suite l’un de l’autre, deux des films les plus attendus du Festival. Le premier est la nouvelle œuvre d’Alain Resnais, Vous n’avez encore rien vu. Film passionnant, et d’une immense richesse. Il s’agit d’abord d’un virtuose hommage au spectacle, plus encore qu’au théâtre, même si celui-ci offre le cadre où s’inscrit la fiction.

Théâtrale, en effet, la manière dont un dramaturge met en scène les retrouvailles de ses amis et interprètes à l’occasion de sa propre mort. Son ultime mise en scène consiste à les installer devant un écran, où est montré l’enregistrement filmé d’une pièce inspirée de l’Eurydice d’Anouilh, pièce qu’ils ont eux-mêmes interprétée naguère, cette fois jouée par des jeunes acteurs. Les invités, acteurs désormais spectateurs franchiront en sens inverse la rampe qui sépare l’auditoire de la scène au cours d’un film multipliant courts-circuits et chausse-trappes. Ils appartiennent à des générations différentes, leurs visages et leurs corps attestent du passage du temps, et de la mort au travail, quand leurs personnages –Orphée, Eurydice– sont supposés être éternels. Le cinéma lui, c’est son sortilège, parfois son maléfice, enferme dans un éternel présent ceux qu’il a enregistrés.

De l’un à l’autre, du passé au présent, du théâtre au cinéma, de la fiction au réel, la mort a fort à faire, c’est à quoi s’évertue avec diligence celui qui la représente, joué par un sidérant Mathieu Amalric, quasi-méconnaissable.

 

 

Qu’à 90 ans, Alain Resnais organise ce bal des masques où la proximité de la mort flirte avec les vertiges et les grâces des arts vivants est évidemment une dimension supplémentaire, et tout à fait émouvante. La distribution réunit une pléiade de grands acteurs, dont beaucoup ont déjà travaillé avec Resnais: Amalric, Hippolyte Girardot, Anne Consigny, Anny Duperey, Lambert Wilson, Michel Piccoli, Denis Podalydès… Sans oublier les jeunes membres de la troupe de la Colombe. Mais les plus présents restent les vieux complices de Resnais, Sabine Azéma et Pierre Arditi.

Une «performance»? Et alors?

Sur l’écran du Festival de Cannes, ils auront succédé à un autre couple de grands acteurs, de plusieurs années leurs aînés, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Ils sont les protagonistes centraux d’Amour de Michael Haneke, sans doute le film le plus émouvant du réalisateur autrichien, plutôt connu d’ordinaire pour une certaine froideur.

Amour raconte la lente descente aux enfers que devient la vie d’un couple âgé, aisé, cultivé, dès lors que la femme est frappée d’un processus de paralysie évolutive qui la détruit peu à peu. Haneke accompagne ce processus physique chez la femme, et ce qu’il provoque comme évolutions psychiques, chez lui qui se bat comme un diable pour accompagner au mieux sa femme dans cette épreuve sans issue comme chez elle que la maladie défait implacablement.

La première heure du film, celle de l’irruption du mal et des premiers temps de la lutte, est remarquable de précision et de finesse. Avec aussi le renfort bienvenu d’Isabelle Huppert dans un rôle épisodique, le jeu tout en retenue des deux comédiens et le filmage de Haneke tiennent une note aussi puissante que délicate.

La théâtralisation, sensible dans l’utilisation des décors et la diction des dialogues, est une ressource supplémentaire pour tenir à distance le surcroît de pathos et les effets mécaniques d’un récit par définition inexorable. Ensuite, alors que s’aggravent les effets physiques et psychiques de la dégénérescence dont souffre l’ancienne professeure de piano, le film ne peut plus éviter d’entrer dans un autre registre, celui de la performance d’acteurs, dès lors que le parti pris du réalisateur sera de montrer, et non de suggérer.

 

 

Si les acteurs étaient des sportifs de haut niveau, on donnerait à Riva et Trintignant une médaille d’or sans hésiter, s’ils étaient des voitures de course on reconnaîtrait qu’ils battent des records. Mais la «performance» n’est pas, ou plutôt ne devrait pas, être le régime selon lequel on évalue ce qu’accomplissent des artistes. N’en déplaise à ce monde du chiffrage et de l’évaluation quantitative, c’est selon d’autres critères qu’il faudrait estimer ce qu’ils font.

Ce qu’ils font est très difficile? Et alors? Depuis quand s’agit-il, en art, d’accomplir des exploits? Qu’on veille bien entendre que cela ne remet en rien l’admiration pour l’immense talent des deux acteurs dont il est ici question. Mais ce n’est pas dans la difficulté à imiter la grande souffrance et le délabrement physique que cela se joue, et ce qu’ils accomplissent au début du film, pour être moins spectaculaire, est sans doute plus riche et émouvant.

A quoi il faut bien ajouter l’inévitable effet de montage qu’est une programmation de festival. Pour constater que voir se succéder ainsi les duos Arditi-Azéma et Trintignant-Riva, dans des films hantés par la mort, l’un et l’autre d’une extrême maîtrise et parfaitement fermés sur eux-mêmes, ne produit pas exactement un sentiment de jeunesse, d’imprévu, de remise en jeu des codes et des composants du langage de cinéma. Et tant pis s’il n’est pas trop politiquement correct de porter ainsi attention à l’âge des capitaines, tant pis si un soupçon de jeunisme s’abat sur l’auteur de ses lignes –par ailleurs amoureux éperdu de la jeunesse l’œuvre de Manoel de Oliveira, pour ne citer que son cas.

Jean-Michel Frodon

« JOUR 6 In Another Country et Like Someone in Love, le premier souffle du festival de Cannes

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