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J’irai cracher «Sur la route»

Maxence Peniguet, mis à jour le 23.05.2012 à 14 h 45

Le livre de Kerouac a beau être le symbole de la rébellion, il est aussi le résultat de compromissions, du travail de la censure et masque une œuvre plus grande que ce roman.

Dans l'Alabama, sud des Etats-Unis, en 2008. REUTERS/Shannon Stapleton

Dans l'Alabama, sud des Etats-Unis, en 2008. REUTERS/Shannon Stapleton

Jack Kerouac aurait accouché de Sur la route en trois semaines en avril 1951 dans un tumulte de benzédrine. Il ne se serait servi que d'un seul rouleau et dans l'urgence oublié la ponctuation. C'est assez pour s'imaginer une chambre new-yorkaise, une machine à écrire d'époque et la parution en 1957 chez Viking de On the road.

Tout cela est faux, en partie. Dans une des préfaces de l'édition du rouleau original de Sur la route chez Gallimard, Howard Cunnell écrit que les proches de Kerouac «savaient d'ailleurs qu'il travaillait au livre depuis 1948, au moins». Avant même son premier départ sur les chemins américains avec Dean Moriarty, Vern Pomery Jr. ou Cody Pomeray, qui ne sont tous qu'un seul et unique Neal Cassady, en décembre de cette même année. Parmi les notes de Kerouac citées par Cunnell, on retrouve celle-ci, de 1949:

«Je dois bien le reconnaître, je bloque, avec Sur la route. Pour la première fois depuis des années, je ne sais que faire. Je n'ai pas la moindre idée de ce que je dois faire.»

Entre 1948 et 1951, l'auteur écrit plusieurs mini-versions. Il change de personnages, il part avec Neal Cassady au travers de cette Amérique d'après-guerre et trouve ainsi sa porte de sortie avec ce type qui ne peut s'empêcher de bouger. 

Déconstruire la construction de la route

En avril 1951, il se met donc à la tâche qu'il pense finale de son œuvre. «Je vais me trouver un rouleau de papier pour couvrir les étagères, je vais le glisser dans la machine et je vais taper à toute vitesse, exactement comme c'est arrivé, à toute berzingue, au diable les structures bidons —après quoi, on verra», aurait-il annoncé à son ami John Clellon Holmes, raconte Cunnell.

Il cite aussi une lettre de Kerouac à Cassady pour mettre fin à l'aspect drogué sous benzédrine de l'écriture:  

«J'ai écrit ce livre sous l'emprise du CAFÉ, rappelle-toi mon principe: ni benzédrine, ni herbe, rien ne vaut le café pour doper le mental.»

 Si l'histoire s'était arrêtée ici, on aurait pu épargner au livre la guillotine mais...

Sur la route rouleau original ne sera jamais accepté tel quel —sauf à considérer que le produit de librairie publié en France par Gallimard en 2010 (en 2007 aux États-Unis par Viking) en garde le goût d'époque. Dès mai 1951, Kerouac reprend son rouleau, l'annote, le modifie, en fait plusieurs versions —il sait qu'aucune maison d'édition n'en voudra en l'état. Il accepte les compromissions —changer les noms, faire signer des décharges, revoir des passages trop penchés vers la débauche—, il veut, au bout du compte, être publié à tout prix. Ce qui sera fait le 5 septembre 1957. Pour la suite de ses livres, certains évoquent une clause avec Viking: plus aucune retouche.

Même les grands rentrent dans le rang

La publication finale de Sur la route, revu et corrigé, est donc un édulcoré, un travestissement. Le résultat d'un processus destructeur de l'art en tant que tel, qui cherche à formater et à policer. L'art de Kerouac se devait d'entrer dans la norme d'une époque et la publication de l'ouvrage enlevé des trois semaines d'urgence en est la preuve. Certains diront, ça fait partie du jeu, monsieur.

surlarouteLa première édition de «Sur la Route» chez Viking Press.

Il faut alors de suite faire la peau de Sur la route, lui crever les pneus et dire non, la censure —car il s'agit de censure, ni plus ni moins— ne doit jamais être acceptable. Les maisons d'édition peuvent bien faire réfléchir les artistes mais elles imposent trop souvent leurs volontés délétères sur les livres finaux.

En 1957, ce qui arrive dans les librairies, ce qui fera parfois le bonheur de la critique, n'est pas l’œuvre de Jack Kerouac et n'aurait jamais dû exister en l'état; en 2012, ce qui arrive à Cannes, ce qui fera parfois le bonheur de la critique, est plus que jamais le résultat du succès de ce processus destructeur des âmes artistiques. C'est pourquoi il faut tuer Sur la route.

La Beat generation n'existe pas

A Cannes, il y a l'élégance des marches, la palme «d'or», les costumes et un parterre de photographes. A l’opposé de l'esprit de la route que décrit Kerouac dans son œuvre —c'est tout l'art de l'industrie culturelle mondiale de faire briller les rebelles, particulièrement quand ils sont morts.

Rebelle. Jack Kerouac ne se considérait pas comme tel, mais son œuvre au regard du monde contemporain l'était. C'est pour cela que les beatniks et autres hipsters en ont fait leur bible, bien que pour l'auteur américain, la Beat generation ne pouvait s'apparenter à ceux-là. Dans cette interview, où il s'exprime en français québecois, il explique:

«Il y avait la Lost generation de 1920 et c'était 1940-1950, et on s'est dit “comment on va appeler ça?”. J'ai entendu des vieux bonshommes dire ça, des vieux nègres, dans le sens de, oui, pauvre. Après ça je suis allé dans une église, la Sainte Jeanne d'Arc, et d'un coup je me suis dit “Ah, beat, BE-AT”, beato en italien, béatifique en français.»

Il n'oublie pas d'y insérer sa signification pour le jazz mais surtout précise:  

«Ce n'est pas important. Le nom n'est pas important.»

Dans cette autre interview il donne une définition similaire en réaction aux beatniks:

«Non, les nègres étaient vraiment beat. Ils se couchaient dans les subways, ils dormaient toute la nuit et se levaient le matin, pft, I'm beat man, man I'm beat.»

Être beat, c'est être «pauvre et joyeux» et voilà tout; l'artiste admet parfois que la Beat generation n'a jamais existé il faut aujourd'hui tuer l'idée qui fait croire que Sur la route est l’œuvre de cette génération reprise par toutes ses successeures. «Les journalistes font de ces histoires à propos de beat. C'est une histoire qu'ils ont inventée», disait Kerouac et il en va de même pour toutes les générations, mais, soyons honnêtes, le fait d'être beat devait être plus agréable que d'être Y aujourd'hui...

De Big Sur à Tristessa

Il faut donc tuer Sur la route. C'est le seul moyen pour concevoir encore les possibilités d'être écrivain sans les limites des maisons d'édition, sans l'obligation de devoir s'autocensurer. Et aussi le seul moyen de cracher sur tout ce petit monde qui gravira ce 23 mai les marches du palais des Congrès de Cannes pour lui rappeler que l'artiste, le seul, le vrai, est bien Jack Kerouac et que le seul lieu à sa hauteur pour un hommage serait bien évidemment la côte californienne de Big Sur.

L'occasion aussi de relire le livre, qui traduit mieux que jamais le paradoxe humain de Kerouac: se retrancher dans une cabane pour prier —tantôt parler à Bouddha, tantôt prier dieu à tendance catholique— ou bien filer droit au bar avec Neal et compagnie pour vivre sans limite les joies de ce monde . Dans «Big Sur», qu'il faut lire plus qu'il ne faut lire Sur la route —oui, tuons-le— Kerouac succombe à la vie joyeuse face à la vie pauvre repliée dans une cabane pourtant magnifique en cet endroit, Big Sur.

bigsur

Big Sur River par Gamut. Domaine public

Pour autant, la prose spontanée de l'auteur ne se révèle pas mieux que dans Tristessa, nouvelle publiée en 1960 dans laquelle il raconte son amour pour une prostituée droguée à la morphine en plein Mexico. Et encore nous ne parlons pas des Anges de la désolation (qui sont aussi vagabonds) ou des Clochards célestes, cachés injustement derrière Sur la route, lequel il faut prendre soin, répétons-le, de tuer, pour découvrir aussi les haïkus et autres poésies écrites par le «Vagabond solitaire» qu'était vraiment Kerouac.

Alors, quand Sur la route aura cessé d'exister, nous pourrons penser que tout cela est possible —l'art libre des contraintes industrielles, l'art intarissable qui brille loin des paillettes cannoises. Et nous pourrons surtout penser au bon vieux Jack Kerouac, oui, nous pourrons penser au vieux Jack Kerouac.

Maxence Peniguet

Un détour pour remercier les Alchimistes du Peyrou, Montpellier.

Maxence Peniguet
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