Sports

Les traumatismes crâniens ne tueront pas le football américain

Will Oremus, mis à jour le 16.09.2012 à 9 h 08

Les dégâts des chocs de ce sport sur la santé des joueurs sont de plus en plus évidents. Mais il reste très difficile de prouver la responsabilité des coachs ou des ligues qui organisent les compétitions.

Davone Bess des Dolphins lors d'un match de NFL contre les Giants à East Rutherford le 30 octobre 2010, REUTERS/Mike Segar

Davone Bess des Dolphins lors d'un match de NFL contre les Giants à East Rutherford le 30 octobre 2010, REUTERS/Mike Segar

Jeune athlète, Dustin Fink a subi onze traumatismes crâniens en pratiquant le ski, le football américain et le base-ball. Voici trois ans, il s’est mis à se demander si ces chocs n’avaient pas sérieusement endommagé son cerveau. Il subissait migraines après migraines, dormait mal et se sentait soudain déprimé et émotionnellement instable. Jusqu’à en arriver, raconte-t-il, au bord du suicide.

Fink, qui s’occupe du Concussion Blog, n’a pu manquer de constater que ses symptômes correspondaient à l’encéphalopathie traumatique chronique, une affection dégénérative du cerveau récemment associée aux suicides de plusieurs anciens joueurs du championnat de la NFL. Si Fink a pu en arriver à cette conclusion, c’est qu’il est préparateur physique.

Des années durant, au lycée, il a dit à des ados qui venaient de prendre un choc à la tête de se reposer un quart d’heure, avant de les renvoyer sur le terrain — un protocole considéré voici encore sept ans comme la bonne pratique. Aujourd’hui, il ne peut manquer de se demander s’il a mis en danger la vie des élèves qu’il était supposé protéger.

Personne ne sait si le suicide, début mai 2012, de Junior Seau, l’ancienne vedette des Chargers de San Diego, est lié aux traumatismes crâniens subis tout au long de sa carrière. La mort très médiatisée de Seau, toutefois, a mis un coup de projecteur sur la question de la dangerosité de la pratique du football américain. Elle a également contribué à rendre une interrogation relativement récente et hypothétique un peu moins hypothétique: les jours du football américain seraient-ils comptés?

Scénario catastrophe

Dans un article pour Grantland, les économistes Tyler Cowen et Kevin Grier imaginaient un «scénario catastrophe» dans lequel les récentes études sur les atteintes au cerveau associées au football américain entraînaient la disparition de ce sport tel qu'on le connaît. La réaction en chaîne, écrivent-ils, partirait des procès en responsabilité civile intentés par d’anciens joueurs contre leurs universités et lycées, qui envisageraient alors de renoncer au football plutôt que de risquer d’autres procès et de débourser des millions de dollars en dommages et intérêts.

Les institutions réticentes à abandonner le football y seraient contraintes par leurs assureurs, qui leur imposeraient des primes astronomiques, voire refuseraient de les couvrir en cas de procès consécutifs aux blessures reçues sur le terrain.

Ce cheminement vers une disparition du football semble néanmoins aussi peu vraisemblable que souhaitable. Pour le comprendre, il faut saisir la façon dont fonctionnent les assurances dans le monde du football américain.

Universités, lycées et autres organisations amateurs parrainant des équipes de football sont généralement couverts à cet effet par au moins deux types de polices d’assurances. Les polices contractées spécifiquement pour les activités sportives sont du type «complémentaire santé». Si les lésions cérébrales étaient semblables à des déchirures des ligaments croisés —immédiates, douloureuses et coûteuses à traiter à court terme— les compagnies d’assurances envisageraient sans doute d’augmenter le tarif des primes demandées aux établissements qui jouent au football.

Dégâts sur le long terme

Mais ce n’est pas le cas. Le cerveau étant dépourvu de récepteurs de la douleur, une commotion même brutale ne se manifeste généralement que sous la forme d’un brouillard, un engourdissement des fonctions cérébrales. Les dégâts s’accumulant avec le temps, les symptômes parmi les plus graves –pertes de la mémoire ou de l’audition, dépression, troubles de la parole, démence— ne se manifestent que des années après la retraite sportive du joueur. Dès lors, ce n’est plus du ressort d’une assurance santé.

L’autre catégorie, ce sont les assurances responsabilité civile, qui couvrent les accidents graves pouvant survenir sur le campus dans le cadre des événements organisés par l’école. Elles ne sont pas restreintes aux activités sportives —elles couvrent également le cas de l’enfant chutant dans une aire de jeux ou du parent d’élève glissant sur le trottoir gelé.

Or, le nombre de lésions au cerveau entraînant une incapacité immédiate reste faible en comparaison des blessures catastrophiques pouvant résulter, disons, d’un accident de car scolaire. Selon une étude annuelle menée par des chercheurs de l’université de Caroline du Nord, on n’a rapporté en 2011 que 13 lésions catastrophiques du cerveau, sur 4,2 millions d’inscrits aux compétitions de football dans tout le pays. Encore une fois, ne sont pas comptabilisés ici les anciens joueurs chez qui les symptômes des lésions du cerveau se manifestent des années après.

C’est là que les procédures entrent en jeu. Les affaires concernant le football actuellement traitées dans le système judiciaire se rangent en deux catégories principales: celles qui concernent la NFL (National Football League) et celles qui mettent en cause les lycées publics.

1.500 anciens joueurs contre la NFL

La NFL, pour sa part, est poursuivie dans des affaires de traumatismes crâniens par 1.500 anciens joueurs au total. Dans le dernier procès en date, intenté par plus de 100 joueurs, les plaignants s’appuient sur les preuves de plus en plus abondantes du lien entre les chocs violents du football américain et l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC).

Le lien entre traumatismes crâniens, encéphalopathie traumatique et des symptômes comme la dépression ne sont pas aussi clairement établis, comme l'explique mon collègue Daniel Engber, mais selon une série d’études, les joueurs de football sont bien plus susceptibles de souffrir de troubles de la mémoire que le reste de la population. Une équipe de recherche de l’université de Boston a également détecté des signes d’encéphalopathie traumatique chronique dans le cerveau de 14 des 15 anciens joueurs de la NFL qu'ils ont pu examiner.

Prouver que les coups reçus au football peuvent entraîner des lésions au cerveau ne suffit pas nécessairement pour gagner son procès. Chacun sait que le football est un sport dangereux, et qu’un joueur subit nécessairement des traumatismes crâniens au cours de sa longue carrière. Pour remporter un verdict favorable, il faut établir une négligence. En conséquence, les procédures contre la NFL affirment que la ligue a délibérément minimisé les risques sur la santé des traumatismes crâniens.

Comme c’est le cas pour la NFL, on considère que les joueurs amateurs sont conscients que la pratique du football comporte des risques élevés de blessure. Les joueurs signent souvent des décharges exemptant l’école ou le club de toute responsabilité en cas de blessure grave survenue dans le cadre normal du jeu.

Etablir la négligence

Contrairement aux procédures intentées contre la NFL, personne ne prétend que les écoles aient dissimulé les preuves des effets à long terme des traumatismes crâniens. Dans les procès mettant en cause les écoles, on tente plutôt d’établir qu’entraineurs ou administrateurs ont négligé de mettre en place des procédures de sécurité semblant aller de soi —l’embauche de préparateurs physiques, par exemple, ou la mise au repos obligatoire des joueurs après un choc à la tête.

Dans bien des cas, arriver à prouver la négligence d’un entraîneur ne suffit pas. En Illinois, par exemple, la législation de l’Etat exempte de toute responsabilité civile pour «négligence ordinaire» les personnes morales de droit public, telles que les conseils d’administration des écoles, et leurs employés. Pour remporter leur procès, les plaignants doivent apporter la preuve d’un acte «délibéré et gratuit».

La barre est haute, ce qui explique que peu d’écoles aient déjà eu à s’acquitter d’importants dommages et intérêts. A quelques exceptions près. Les entraîneurs et administrateurs d’une école de Kansas City ont ainsi dû régler 3 millions de dollars dans le cadre d’un accord à l’amiable, dans une affaire où le coach avait autorisé un étudiant de première année, âgé de 14 ans, à jouer et à s’entraîner après un choc à la tête, ce qui aurait entraîné chez lui un syndrome post-commotion (l’entraîneur et les administrateurs étaient assignés personnellement plutôt qu’au titre de leur fonction, pour contourner la loi sur l’immunité).

A San Diego, l’administration des écoles a versé 4,4 millions de dollars à un ancien joueur qu’une blessure à la tête avait laissé incapable de marcher et de parler (la loi californienne n’accorde pas d’immunité aux personnes morales de droit public pour négligence ordinaire).

Les joueurs conscients du risque

La plupart des avocats témoignent néanmoins de la difficulté de remporter les procédures pour lésions au cerveau consécutives à la pratique du football. Randall Scarlett, un avocat basé à San Francisco et spécialisé dans les procès pour lésions du cerveau, affirme être contacté par un nombre croissant de parents de joueurs de football.

A ce jour, il n’a pris en charge aucun dossier: selon lui, toute défense basée sur «la reconnaissance du risque» —postulant que le joueur est conscient de ce qui l’attend quand il se consacre à ce sport— rend très hasardeuse une victoire devant les tribunaux. Tant que les Etats et les associations sportives scolaires n’auront pas adopté de mesures très précises et très strictes sur la prévention des traumatismes crâniens, il sera extrêmement difficile de démontrer qu’elles ont été violées par tel ou tel entraineur ou telle ou telle école.

Fink, le préparateur physique, est aujourd’hui l’un des premiers à militer pour des règles plus strictes. Il déplore que les associations sportives n’aient pour l’heure procédé qu’à des modifications marginales, telles que modifier les règles gouvernant la façon dont les équipes peuvent faire des blocages à l’occasion d’un onside kick. Une mesure qui, si l’on considère que le football amateur est en plein naufrage, revient à remettre les transats en ordre sur le pont-promenade.

Compréhension

Sur le fait que ces procès à plusieurs millions de dollars soient le principal moteur du changement, Fink est partagé —et on le comprend. En dépit de la gravité de ses propres blessures, il n’imagine pas demander réparation en justice: à l’époque, les responsables ne soupçonnaient pas leurs conséquences. Cette compréhension, il espère la retrouver chez les joueurs dont il s’est occupé, si un jour ils devaient rencontrer les mêmes symptômes.

Il paraît évident qu’attaquer entraineurs et préparateurs physiques comme Dustin Fink tout en laissant les institutions bénéficier de leur immunité ne peut être une réponse adéquate à la nécessité de changements dans le football américain. Pas plus que de s’en prendre individuellement à chaque lycée ou université. Si les preuves des atteintes permanentes pouvant découler de chocs même légers continuent de s’accumuler, la population pourrait en venir à se demander si constituer une équipe de football amateur ne constituerait pas en soi de la négligence.

La réponse à cette question doit venir non pas des tribunaux, mais des ligues sportives lycéennes, des associations sportives scolaires, et de la NCAA. Confrontées aux résultats des études, celles-ci doivent de passer au crible les aspects du jeu susceptibles d’entraîner les dommages les plus graves, et introduire les modifications requises dans les règles du jeu. Si le football américain doit un jour disparaître, c’est que les responsables de ce sport, ayant tout fait pour le rendre plus sûr, auront constaté que c’est impossible. Et non du fait que les écoles auront jeté l’éponge, craignant les procès.

Will Oremus

Will Oremus
Will Oremus (150 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte