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Ultraviolets: mourir avant l’heure mais bien bronzé

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.05.2012 à 7 h 25

Si rien n’est fait, les cabines à bronzage causeront entre 500 et 2.000 morts prématurées du fait de cancers cutanés incurables. C’est très précisément le bilan du Médiator sur les trente dernières années.

Vitamin D Fix / Evil Erin via FlickrCC Licence by

Vitamin D Fix / Evil Erin via FlickrCC Licence by

C’est un aveu d’impuissance médicale. Il figure dans l’éditorial du dernier numéro (daté du 22 mai) du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut de veille sanitaire;  signé des Dr Jean Civatte et Jacques Bazex, membres de l’Académie nationale de Médecine. Ces deux spécialistes luttent de longue date contre le bronzage artificiel. Ils en connaissent les grands dangers, aimeraient faire partager leurs craintes, obtenir sa disparition. Ils avaient déjà dégainé il y a deux ans. En pure perte. Il y a la peur que devrait inspirer un cancer d’évolution rapide et incurable. Et il y a de l’autre, nettement plus puissant, l’engouement massif pour le bronzage coûte que coûte. Que doivent faire ici la médecine et Marisol Touraine, la nouvelle ministre de la Santé?

«Toutes les campagnes d’information et de prévention semblent malheureusement ici vouées à l’échec, reconnaissent aujourd’hui les deux médecins. Les statistiques sont cependant éloquentes: le nombre de cancers de la peau double pratiquement tous les dix ans. Parmi eux figurent les mélanomes qui sont toujours les tumeurs cutanées les plus graves et les plus inaccessibles aux possibilités thérapeutiques actuelles. Un facteur très regrettable, bien que compréhensible, est l’insouciance du vacancier qui oublie le port de vêtements protecteurs, les applications de crème solaire ou qui ne les utilise pas de façon correcte. Mais il y a surtout l’inconscience de la personne qui s’expose aux rayons ultraviolets artificiels de lampes dites solaires ou de cabines à bronzer.»

Insouciance? Inconscience? C’est un peu court. Tout se passe comme si toutes les campagnes d’information sur les dangers réels ne pouvaient atteindre leur but. Elles ne réussissent pas à faire clairement comprendre que les rayons ultraviolets B (UVB) mais aussi les ultraviolets A (UVA) sont pour l’homme des formes d’énergie issues du soleil et potentiellement cancérigènes.

Si rien n'est fait...

Le fait est amplement et scientifiquement démontré. En 2009 le Centre international de recherches sur le cancer a établi que les rayons ultraviolets artificiels émis en cabine de bronzage sont classés dans la catégorie la plus élevée parmi les agents cancérogènes. En 2010, une étude est venue confirmer le fait les personnes souffrant de mélanomes cutanés avaient plus que d’autres utilisé (de manière plus fréquente, plus intense et plus prolongée) des rayons ultraviolets artificiels.

L’un des articles les plus originaux et des plus accusateurs du BEH est celui consacré à l’évaluation de l’impact sanitaire de l’exposition aux ultraviolets. Dirigés par Mathieu Boniol et Pascal Empereur-Bissonnet (Institut de veille sanitaire) les auteurs ont voulu savoir quel était très précisément l’impact en France des appareils de bronzage artificiel sur le nombre de mélanomes cutanés diagnostiqués en France. Après différents calculs sophistiqués et l’étude de plusieurs scénarios statistiques, ils estiment prudemment que près de 5% de ces lésions malignes (soit 347 cas annuels) sont attribuables à l’utilisation des cabines de bronzage.

«Les femmes sont les plus nombreuses à supporter ce risque et représentent environ 76% des cas. Entre 566 et 2.288 décès peuvent être attendus dans les trente prochaines années si les expositions des Français aux cabines UV ne changent pas.»

Ces spécialistes prennent soin de préciser que ce bilan des morts prématurées est comparable à celui attribué au Médiator. «Une telle analogie permet d'apprécier le poids sanitaire de l'utilisation des cabines de bronzage alors même qu'une telle pratique n'a pas d'effet thérapeutique et n'est associée à aucun bénéfice pour la santé», soulignent-ils. 

Pourquoi une telle résistance à la prévention d’une maladie rapidement redoutable? L’hypothèse d’une dépendance biologique aux rayons ultraviolets ne fait plus sourire. Une étude menée sur 229 étudiants ayant régulièrement recours au bronzage artificiel a récemment montré qu’un participant sur trois montrent des critères éloquents d’addiction à cette pratique: ils deviennent bientôt victimes d’un incontrôlable besoin de s’exposer aux UV, un phénomène pouvant aller jusqu’à nécessiter une prise en charge psychiatrique.

Le lobby des cabines de bronzage

Mais pour les Drs Civatte et Bazex, il faut également et surtout compter avec la promotion commerciale agressive des associations des professionnels du bronzage dont les activités sont actuellement paradoxalement en pleine expansion. Ce qui n’exclut nullement l’hypothèse de l’addiction. Selon la Direction générale de la santé, on compte aujourd’hui plus de 18.000 cabines de bronszage en France «Ces professionnels n’hésitent nullement à contredire les données scientifiques les plus solides sur la dangerosité des rayons UV artificiels», accusent les deux médecins.

Ces derniers ajoutent que pour des raisons publicitaires, ce lobby attribue aux rayons UVA qu’ils distillent des propriétés qui –en aucun cas– ne peuvent être raisonnablement retenues. C’est le cas de la transformation de la vitamine D inactive en forme active, ou du rôle de ces rayons contre la dépression saisonnière; ce phénomène existe mais n’est que le fait que de la lumière visible. C’est encore le pseudo-rôle «protecteur vis-à-vis des futures expositions solaires».

Pour ces deux médecins, la situation actuelle est d’autant plus inadmissible que ces opérateurs économiques ne peuvent pas ignorer les risques sanitaires auxquels ils exposent leur clientèle. Ils les placent donc délibérément en situation dangereuse. Ils ajoutent que depuis quinze ans cette activité bénéficie d’une réglementation peu contraignante et perverse: l’autocontrôle. Ce sont les personnes qui tirent profit du commerce des UV à des fins esthétiques qui sont en charge d’une part importante de la surveillance des risques sanitaires. «Et on autorise la délivrance d’UV par les professionnels du bronzage à la condition qu’ils aient acquis en trois jours suffisamment de notions médicales, qu’ils sachent reconnaître les peaux à risques et repérer les usagers de moins de 18 ans (carte d’identité non obligatoire) et enfin, qu’ils veillent à ne pas conseiller à leur clientèle un trop grand nombre de séances!», accusent les Drs Civatte et Bazex.

Pour les deux médecins, l’heure est à l’action: face aux puissantes incitations de nos sociétés modernes privilégiant l’apparence, et compte tenu de la possibilité d’une dépendance psychologique aux UV il faut en venir à pour une politique d’interdiction des cabines de bronzage telle que l’ont déjà décidé à la fois le Brésil et l’Etat de Nouvelle Galles du Sud en Australie.

Question: à la veille des préparatifs de  l’été 2012 le nouveau ministère de la santé fera-t-il de cette affaire une priorité sanitaire? A partir de combien de morts aisément évitables la puissance publique doit-elle agir faute d’être ensuite poursuivie en justice? L’analogie avec le Médiator pourrait bien, ici, jouer un stimulant rôle stimulant.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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