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Vos seins essayent de vous tuer

Slate.com, mis à jour le 26.05.2012 à 14 h 41

Cinq choses que j'ai apprises sur les seins en lisant le très intéressant «Breasts».

mammarchitecture / mugley via Flickr, Licence CC

mammarchitecture / mugley via Flickr, Licence CC

Vu que je n'ai pas encore d'enfants, mes seins sont plus esthétiques qu'utiles. Je m'en sers surtout comme étagère à nourriture, comme étui de téléphone portable et comme coussin. Quand j'étais jeune et célibataire, et que je m'aimais moins, je plaisantais en disant que mes seins étaient «tout ce que j'avais», mais maintenant que je suis plus âgée, je n'ai pas besoin d'eux pour me sentir belle –aujourd'hui, ils ne sont qu'une partie de moi qui remplit mes sous-vêtements, me fait mal au dos et, bien sûr, me fait parfois me sentir belle.

Je n'y pense juste plus beaucoup. Mais tout a changé depuis que j'ai lu le livre étonnamment émouvant de Florence Williams, intitulé Breasts: A Natural and Unnatural History (Les seins : Une histoire ordinaire et exceptionnelle, N.d.T.). Désormais, je ne fais que penser à mes seins. Car il s'avère que ce sont de véritables enfoirés.

Dans son livre Breasts, Florence Williams, collaboratrice du magazine américain Outside, tente de retracer l'histoire complète des seins sur les plans social, culturel, médical et scientifique, dans le même style que ces best-sellers à thème unique tels que Cod (La morue, N.d.T.), Salt (Le sel, N.d.T.) ou Stiff  (Le cadavre, N.d.T.). (Dans un acte de solidarité, l'auteur de Stiff, Mary Roach, a loué les qualités de Breasts, soulignant «le talent bonnet D» de Williams).

Si ces ouvrages généralistes peuvent parfois donner l'impression d'avoir été écrits à la hâte et d'adopter une approche réductrice (il est difficile de retracer l'histoire d'un thème sans évoquer l'histoire de tous les autres thèmes), le livre de Florence Williams est chaleureux et accessible, et ce malgré sa multitude de détails scientifiques. L'auteur aborde le sujet avec maturité et n'hésite pas à faire référence à sa vie personnelle, ce qui fait de Breasts une lecture intelligente, même si parfois un peu ennuyeuse, et une histoire à laquelle on peut facilement s'identifier.

Usine à poison

Florence Williams a commencé à s'intéresser aux seins quand, alertée par un article consacré aux toxines présentes dans le lait maternel, elle a décidé de faire tester son propre lait. Et là, surprise! Elle a découvert qu'il était bourré de toxines (notamment de produits chimiques ignifuges), qu'elle transmettait directement à son bébé. («Et bien, au moins tes seins ne prendront pas feu!», a plaisanté son mari, car c'est exactement ce que vous avez envie d'entendre quand vous venez d'apprendre que vous êtes une usine à poison pour votre bébé).

Elle est alors partie à la recherche d'informations pour mieux comprendre sa propre anatomie –et a plongé dans l'histoire de l'évolution des mammifères, se rendant au Pérou pour enquêter sur l'allaitement et le sevrage, revenant à la première opération de chirurgie esthétique destinée à se faire augmenter les seins et parcourant le monde entier pour interroger des experts de la poitrine.

Elle a découvert que les seins étaient un sujet extrêmement compliqué. C'est la perméabilité de la poitrine qui en fait une telle centrale en perpétuelle évolution (la puberté a lieu au moment opportun grâce à de nombreux récepteurs d’estrogène; le lait maternel riche en nutriments contribue à la taille du cerveau), mais la même perméabilité est aussi en partie responsable du fait qu'une femme sur huit développe un cancer du sein.

Nos seins nous rendent fortes, mais nous rendent aussi vulnérables et on ne peut s'empêcher de se sentir un peu impuissante à la fin du livre de Florence Williams. (Faîtes des auto-examens de vos seins! C'est la clé!). Si l'auteur tente de rendre son récit le plus captivant possible, cela reste du journalisme scientifique (avec beaucoup de niveaux de PBDE, d'octa-203, de penta-47, de dioxine, de «lobule de type 4» et autres ennemis d'une prose attrayante). Mais le lecteur fait suffisamment de découvertes et apprend suffisamment de choses terrifiantes pour être tenu en haleine (enfin surtout les lectrices).

Cinq choses que j'ai apprises sur les seins grâce au livre de Florence Williams, Breasts

1. Mesdames : vos seins essayent de vous tuer.

En ce moment. Tout le temps. Le jour de votre naissance, vos seins vous ont regardée et ont déclaré: «Oh non. Non. Absolument pas. Hé, quelqu'un sait-il où je peux trouver du poison?». Et bien, partout! Les seins sont essentiellement constitués de tissus graisseux et les substances chimiques adooooooorent s'accumuler dans les tissus graisseux.

Florence Williams en cite quelques-uns: «les diluants à peinture, les produits de nettoyage à sec, les agents de protection du bois, les désodorisants pour toilettes, les additifs cosmétiques, les produits dérivés de l'essence, les combustibles, les produits anti-termites, les fongicides et les produits ignifuges». Que peut-on donc faire pour éviter que nos seins-éponges soient contaminés par ces substances prédatrices? Quasiment rien, à moins d'être multi-millionnaire et de pouvoir racheter littéralement toutes les sociétés pharmaceutiques sur terre. Allons-y, citoyens!

2. Les bébés sont des cannibales et vos seins pourraient être sexistes.

Un bébé de sexe masculin a besoin de près de 1.000 mégajoules d'énergie au cours de la première année de son existence. «C'est l'équivalent», souligne Florence Williams, «de mille camionnettes parcourant 160 kilomètres par heure». Et vous savez d'où il puise toute cette énergie? De vos seins. IL VOUS MANGE. Ce petit être aspire cette énergie directement de vous, tel un vampire assoiffé et joufflu. Ce qui, bien sûr, est totalement dans l'ordre des choses –mais rien d'étonnant à ce qu'autant de femmes se méfient de l'allaitement.

De plus, les seins (au moins chez les macaques, dont le lait est semblable à celui des humains) peuvent déterminer si le bébé allaité est de sexe masculin ou féminin et adapter leur production de lait en conséquence. Le lait pour les filles est maigre mais abondant, tandis que le lait pour les garçons est plus riche et moins abondant –la théorie étant que les filles doivent rester plus près de leur mère pour téter régulièrement, assimilant ainsi leur rôle social, tandis que les garçons sont rapidement repus et ont ainsi du temps pour jouer et explorer. Bravo, seins de macaques, super moyen de soutenir les systèmes patriarcaux en renforçant les rôles attribués à chaque sexe...

3. Tout et n'importe quoi peut provoquer un cancer du sein.

Florence Williams a examiné les facteurs de risque classiques de ce qui est de loin le cancer le plus courant chez les femmes américaines: l'âge, l'histoire familiale, l'obésité, l'ethnicité, la puberté précoce, la ménopause tardive. «Mais –et c'est là où c'est déconcertant– la plupart des femmes qui ont un cancer du sein présentent peu de ces facteurs de risque, hormis ceux classiques de l'âge et de l'ethnicité», souligne-t-elle. 90% des femmes souffrant d'un cancer du sein n'ont pas de précédents dans leur famille. Fait tout aussi surprenant, «la plupart des femmes présentant certains facteurs de risque, voire toute une série d'entre eux, n'ont pas pour autant de cancer du sein. En d'autres termes, les facteurs de risque classiques sont assez inutiles»

En gros, si vous voulez connaître votre probabilité d'avoir un cancer du sein, autant coller à une boule magique un stéthoscope et une moustache et lui demander. N'oubliez pas de jeter aux toilettes 30 euros pour votre ticket modérateur.

4. Tripotez-vous. Tout le temps.

Détecter un cancer du sein, selon Florence Williams, «est autant un art qu'une science». Le tissu mammaire de chaque femme est différent –certaines ont ce qu'on appelle des seins «plus denses», et donc parfois plus fermes, ce qui est souvent considéré comme un avantage sur le plan esthétique, mais qui complique la détection d'anomalies lors d'une mammographie.

Selon certains, les mammographies, qui utilisent des radiations, peuvent elles-mêmes constituer un danger pour les femmes présentant le plus de risques de cancer du sein. (Certaines femmes hypocondriaques pourraient ainsi être tentées de ne plus faire de mammographies, mais je pense qu'il vaut mieux laisser ce genre de décisions à un médecin digne de confiance). Les auto-examens des seins, selon Florence Williams, sont un outil de détection fondamental –à condition d'apprendre aux femmes à les pratiquer correctement, au lieu de se tripoter à la hâte sous la douche.

L'auteure a acheté une fausse poitrine porteuse d'un cancer sur Amazon.com pour s'entraîner. Mais quand il s'est agi de sa propre poitrine, elle a réalisé que l'exploration n'était pas si simple: «C'était plus difficile (et douloureux) d'appuyer suffisamment fort pour explorer tous mes tissus graisseux. Si je devais avoir un cancer du sein, j'espère que les tumeurs seraient superficielles».

S'il n'est pas si simple de se tripoter, la promesse d'essayer est déjà une étape positive. Mais il ne s'agit pas d'un examen. On n'obtient pas de bons points pour avoir palpé ses seins pendant 30 secondes. Il faut le faire fréquemment et en profondeur: selon Florence Williams, il faut passer sept minutes par sein pour être sûr d'avoir tout exploré. Ce qui, bien sûr, est terrifiant. Je suis quasiment sûre de ne jamais avoir exploré suffisamment en profondeur mon tissu mammaire pour détecter autre chose que les anomalies les plus superficielles.

5. S'informer sur les seins est un acte féministe.

Les seins sont des objets sexuels, de fétichisme, souvent critiqués, parfois ridiculisés; ils obsèdent, on augmente leur taille, on les exhibe ou on les stigmatise –mais on les prend rarement au sérieux. C'est comme si nous pensions tout le temps à eux sans jamais penser à eux. Je sais qu'il est difficile pour les personnes attirées par les seins de se dire qu'ils ne sont pas juste divertissants, mais qu'ils sont également utiles. Il faut se faire à l'idée que vos organes sexuels préférés sont aussi des organes reproductifs. Je comprends. Je sais que si les bébés sortaient d'un pénis, j'aurais une autre image des pénis. Mais au final, je m'en remettrais (peut-être).

Les seins, souligne Florence Williams, ont besoin «d'un monde plus sûr et plus sensible à leurs faiblesses; il faut y faire attention, et ne pas se contenter de les reluquer». Vous entendez ça, Messieurs? Reluquer ne suffit pas. Si vous souhaitez continuer à reluquer nos seins, il va falloir se mettre à veiller davantage à la santé des femmes.

Je craignais un peu, en parcourant Breasts, que ce genre de discours féministe finisse par rendre les seins moins sexy. (Si j'ai appris une chose en tant que grande gueule féministe convaincue, c'est que beaucoup de gens n'aiment pas écouter les grandes gueules féministes convaincues). Mais grâce à la bonne humeur dont Florence Williams ne se départit jamais et à sa franchise, j'ai envie de croire que des seins sexy peuvent peut-êrte contribuer à rendre le féminisme plus sexy! Alors c'est parti, Messieurs les mateurs. Il est temps de payer. Le prochain qui mate mon décolleté en me parlant enverra 20 euros au planning familial.

Cette critique est publiée en partenariat avec Jezebel.com.

Lindy West

Traduit par Charlotte Laigle

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