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In Another Country et Like Someone in Love, le premier souffle du festival de Cannes

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 22.05.2012 à 14 h 01

Hong Sang-soo et Abbas Kiarostami réveillent la Croisette.

Isabelle Huppert dans In Another Country.

Isabelle Huppert dans In Another Country.

In Another Country, de Hong Sang-soo avec  Isabelle Huppert, Yu Junsang, Yumi Jung (compétition officielle)

Like Someone in Love d’Abbas Kiarostami avec Rin Takanashi, Tadashi Okuno, Ryo Kase (compétition officielle)

A mi-Festival, il faut admettre qu’au moins pour ce qui est de la compétition officielle, le bilan se révélait plutôt mitigé. Surtout, même les films les plus accomplis, comme Au-delà des collines de Cristian Mungiu ou Amour de Michael Haneke (sur lequel on reviendra) ne distinguaient pas par leur grande légèreté. Et puis voilà que coup sur coup, deux films de joie et de grâce s’en viennent faire souffler sur Cannes un vent libérateur, dont on espère qu’il parviendra même à chasser la pluie qui inonde la Croisette depuis vendredi.

Aussi différents que possible, ces deux films ont pourtant un autre point commun: ils sont nés l’un et l’autre d’un croisement entre deux mondes.

 

 

In Another Country de Hong Sang-soo (compétition officielle) s’inscrit de plein droit dans l’œuvre au long cours du cinéaste coréen. Celui-ci y retrouve notamment son goût pour les récits construits sur des variations, bifurcations et répétitions, et l’humour vaporeux des conversations sous l’emprise du soju, alcool national absorbé en massive quantité. Mais lui qui avait naguère immergé son univers dans un cadre français (Night and Day, 2008) invite cette fois une actrice française, Isabelle Huppert, jouant le rôle d’une réalisatrice française, Anne, en brève villégiature dans une station balnéaire coréenne.

Trois histoires, ou plutôt trois possibilités d’histoires qui se répondent et s’éclairent, résonnent des sourires et de mélancolie que chacune réfracte sur les autres. Elles composent ce film ludique et lumineux, où se retrouvent sous des configurations différentes les mêmes lieux (une auberge, la plage, la tente du maître nageur, le phare) et, plus ou moins, les mêmes protagonistes.

Vous savez quoi? On a ri

On songe à Eric Rohmer, pour la légèreté du ton et la profondeur de la méditation ainsi proposée sur la manière dont se regardent et se parlent les humains, avec et malgré les différences de langue et de références, pour l’interrogation amusée et attentive de ce qui fait narration, et ce qui fait personnage, dans certains agencements de situations.

Composés comme de rigoureuses aquarelles, les plans d’une vibrante élégance ouvrent tout l’espace aux puissances qu’ils mobilisent: puissance des ressources de jeu d’Isabelle Huppert qui jouit ici d’une exceptionnelle liberté, puissance de la mer et du vent, puissance du rire. Car on a ri, beaucoup et de bon cœur dans la grande salle du Palais du Festival, avant que le public ne fasse au réalisateur et à ses acteurs un triomphe aussi mérité que réjoui.

Légèrement différente est la tonalité du nouveau film de Kiarostami, même si l’humour y occupe une place importante. Entièrement tourné au Japon avec des interprètes et des techniciens japonais, Like Someone in Love incarne différemment cette infusion-mutation des code culturels qui, au-delà du simple déplacement des films tournés à l’étranger, relève de ce que le chercheur américain d’origine iranienne Hamid Nafici appelle accented cinema: le cinéma d’un pays ré-accentué par la culture d’un autre pays. Like Someone in Love est un film japonais, tout à fait, et c’est un film d’Abbas Kiarostami, entièrement.

 

 

Il accompagne une étudiante japonaise qui vend sa présence auprès de vieux messieurs, sans en avoir informé son fiancé, possessif et colérique. Elle se rend chez un professeur retraité, qui le lendemain matin la raccompagne à la fac, où il tombe sur le fiancé, auprès duquel il laisse accroire qu’il est le grand-père venu de province. Ce qu’il adviendra ensuite relève d’un enchaînement de péripéties pour la plupart situées à bord de la voiture, comme souvent chez Kiarostami, dont on sait comme il possède l’art d’utiliser de mille manières le paradoxe de l’habitacle automobile, à la fois une scène close et espace en mouvement.

Par légers glissements et notations minimales, c’est toute une géographie de sentiments, de désirs, de proximités et d’écarts qui se dessine. Bien entendu on songera à Ozu, mais il faudrait plus encore peut-être évoquer son compatriote Mikio Naruse, le grand enregistreur des infimes variations qui font dériver les vies et basculer les rapports humains.

L'araignée qui tisse sa toile

En particulier, autour du vieux professeur Watanabe se développe une sorte de torpeur bienfaisante, qui est à la fois un bienfait, un masque et un malentendu. Naturellement, Kiarostami ne juge pas, il se contente de montrer dans le même mouvement les vertus immédiates d’une vie composée au plus près de l’harmonie du quotidien, et les dérives, les absences, les déchirures qui se dissimulent dans les replis. Encore dire cela est-ce réduire un film bien plus riche, et bien moins discoureur. Un film qui semble tissé des fibres de la vie même, y compris dans ce qu’elles peuvent avoir d’incohérent ou d’inexplicable. La poésie, la musique sont plus habituées de ces chemins-là.

On retrouve la méditation sur les puissances du faux dans la vie des humains qui était au centre du précédent film, Copie conforme, également tourné loin de chez lui par un cinéaste qui, tant qu’il filma en Iran, prit en charge les puissances du vrai. Mais si le film italien était du côté de l’affichage, de la monstration des artifices, avec une verve toute latine, le film japonais est lui du côté de la réserve, du presque rien, de l’extrême délicatesse du trait. Si vous cherchez du pathos, ou un message, ou des effets plein les yeux, passez votre chemin. Avec trois acteurs, trois décors et une voiture, Kiarostami compose une œuvre d’une grâce arachnéenne, toile d’araignée d’une composition aussi raffinée que pratiquement invisible où viendront se prendre chacun des trois protagonistes. Un ange, lui, est passé, l’ange du cinéma peut-être.

Jean-Michel Frodon

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