France

Faut-il interdire Choc?

Alexandre Lévy, mis à jour le 10.07.2009 à 10 h 42

En publiant une photo d'Ilan Halimi pendant sa détention, le magazine Choc a franchi une ligne rouge, selon l'avocat des parties civiles. La famille avait pourtant demandé un maximum de publicité sur les débats. La liberté de la presse est-elle un concept à géométrie variable.

«La liberté de la presse a une limite» a rappelé Me Francis Szpiner, une limite atteinte selon lui par le dernier numéro du magazine Choc qui publie, en une, une photo d¹Ilan pendant sa séquestration par le «gang des barbares». Mais il ne s¹agit pas d¹un simple constat : à la demande de la famille de ce jeune homme mort dans des conditions atroces en 2006, le Tribunal de grande instance de Paris a ordonné le 20 mai le retrait des kiosques du numéro en question, et condamné la société éditrice de Choc de verser la somme de 40 000 euros à la mère aux deux s¦urs d¹Ilan Halimi. « La famille ressent cette photo comme quelque chose de particulièrement intolérable », a expliqué Me Francis Szpiner.

La décision d¹interdire une publication dans un pays démocratique est rarissime et, quoi que l¹on en dise, toujours lourde de conséquences. Le paradoxe a voulu que, à peine quelques jours auparavant, Me Szpiner se soit posé en défenseur de la liberté d¹expression. Le 12 mai, une vingtaine
d¹avocats de la défense s¹étaient ligués pour protester contre « Mots croisés », une émission de télévision à laquelle il avait participé et, plus généralement, contre les atteintes à la présomption d¹innocence de leurs clients par les médias. « Nous ne sommes pas en Union soviétique ! Ils ne
nous feront pas taire », s'était insurgé alors Me Szpiner.

S'agit-il de la même liberté ? La question mérite d¹être examinée. Dans le cas de Choc, le parquet, qui a ouvert une enquête pénale dès la publication du numéro, s¹était associé à la démarche de la famille. « Puisque la photo se trouve en Une, aucune autre mesure ne serait en mesure de mettre fin au
trouble manifestement illicite », s'est justifié le procureur Pauline Caby. Un message reçu cinq sur cinq par le juge des référés, Philippe Jean-Draeher. « L'atteinte exceptionnelle au sentiment d'affliction et à la dignité de la personne humaine résultant de la publication, spécialement s'agissant de la page de couverture d'un magazine à grand tirage, cause un trouble manifestement illicite », a-t-il argumenté sa décision d¹interdire le numéro. Pour lui, cette photo de la victime constitue également une «atteinte grave à la dignité humaine» au regard des « conditions de la séquestration et du sort tragique » d¹Ilan Halimi. Et, surtout, selon Philippe Jean-Draeher, rien ne peut justifier sa publication en plein
procès. N¹est-ce pas une atteinte au droit à l¹information ? Au contraire, cette décision «marque un coup d'arrêt salutaire à ceux qui veulent faire croire qu'ils sont journalistes et qu'ils font de l'information», tranche Me Szpiner.

Le cliché litigieux, que d¹aucuns auront déjà vu, montre l¹otage un pistolet sur la tempe (l¹enquête policière établira que l¹arme est factice), le visage recouvert de scotch argenté, tenant, les poignets entravés, un trousseau de clefs, un quotidien posé sur le torse. Il s¹agit très certainement de la première photo adressée par les ravisseurs à la famille (il y en aura cinq en tout, mais elles ne parviendront pas toutes à bon port) ; prise le 21 janvier 2006, au lendemain de l¹enlèvement d¹Ilan, elle constitue à ce titre, une pièce du dossier. On ignore dans quelles conditions la rédaction de Choc s¹est procuré cette photo et qui a profité de la retribution financière, si elle existe. «On a eu en mains des photos beaucoup plus dures de demandes de rançon ultérieures, on ne les a pas publiées», a expliqué le rédacteur en chef du magazine, Paul Payan, suggérant que ces clichés circulent aujourd¹hui sur le « marché ».

Mais c¹est certainement l¹argument le moins intelligent pour justifier la publication de cette photo, comme si la famille devait remercier Choc pour son humanisme. Tout comme le fait que cette photo avait été brièvement montrée en 2006 dans une émission de M6 sans que cela n¹enclenche des
poursuites, comme ont tenté d¹argumenter les avocats du magazine. En quoi cela enlève-t-il la responsabilité actuelle de Choc ?

Il est effectivement difficile d¹être sensible aux arguments journalistiques d¹une telle publication : on imagine mal le magazine Choc uniquement motivé par le droit à l¹information. Mais quand même. Lorsque les deux avocats du magazine, Me Claire Chaillou et Richard Malka rappellent « l'utilité » d¹une telle photo quand on s¹adresse à une génération essentiellement « informée par l¹image » (le lectorat de Choc est essentiellement composé de jeunes entre 18 et 25 ans). « Avec un procès à huis clos et des photos interdites, il va rester quoi de cette affaire dans quelques années si l¹on ne peut rien publier? », s'interrogeait encore Me Malka, convaincu que de telles photos font « prendre conscience de la barbarie qu'a subie Ilan Halimi ».

La famille d¹Ilan Halimi avait justement demandé la publicité des débats estimant que c¹était la meilleure façon pour la société de comprendre les ressorts du drame qui s¹est joué à Bagneux. Mais cette publicité-là, la mère d¹Ilan ne la voyait certainement pas comme ça. Mais est-ce elle qui décide ?

L¹affaire se joue beaucoup là-dessus dans ce procès où toutes les parties essaient de tirer au mieux parti à la fois du huis-clos et de l¹émotion exceptionnelle que cette affaire suscite dans l¹opinion. Ainsi, lorsqu¹au nom de la « présomption d¹innocence » et du huis-clos, les avocats de la défense ont fustigé les médias qui rendent compte du procès, ils ont tenté de reprendre le dessus dans un domaine où ce sont les parties civiles qui bénéficient du plus d¹espace et de sympathie. Ils ne veulent pas que les
médias rendent compte des débats, mais nourrissent eux-même quasi quotidiennement la chronique en décrivant avec force détails les rebondissements du procès. Dans une affaire où il y a des sentiments à fleur de peau et, parfois, pas mal d¹hypocrisie les droits des accusés se voient
ainsi opposés à ceux des parties civiles.

Deux poids deux mesures ? Il est peu probable que le cas de Choc mobilise les défenseurs de la liberté d¹expression. Tout comme on imagine mal l¹opinion publique s¹émouvoir des conditions de détention des membres présumés du « gang des barbares ». A en juger par les réactions et les commentaires depuis le début du procès, la sympathie des Français va essentiellement aux membres de la famille d¹Ilan Halimi. A commencer par le « premier » d¹entre eux, Nicolas Sarkozy, qui en
tant que ministre de l¹Intérieur disait que « les droits de l¹homme, pour moi, ce sont avant tout les droits de la victime ». C¹était en juillet 2006, quelques mois seulement après la mort tragique d¹Ilan Halimi.

Alexandre Lévy

Photo: Manifestation à Paris contre le racisme et l'antisémitisme  Reuters

Alexandre Lévy
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