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Obama est Spock

John Dickerson, mis à jour le 25.05.2009 à 12 h 44

Ils ont la même logique de l'empathie

Le président Obama a vu le dernier Star Trek. «Tout le monde disait que j’étais Spock, alors j’ai décidé de le vérifier par moi-même», a-t-il raconté à Newsweek, en faisant le salut vulcain. Certaines critiques y verront une nouvelle occasion de mettre sa citoyenneté en doute. Quant à moi, je crois que cela peut les aider à comprendre la vision de la loi d’Obama.

Comme l’analyse Dahlia Lithwick, les conservateurs ont cherché comment utiliser la déclaration du président, lorsqu’il a dit rechercher «l’empathie» en choisissant les juges de la Cour suprême. Cela n’a rien de nouveau. Le sénateur Obama a évoqué le manque d’empathie de John Roberts pour justifier son vote contre lui (Jeffrey Toobin avance qu’Obama a eu de bonnes raisons). Chez certains, cette histoire d’empathie provoque une profonde confusion. Le président du parti républicain, Michael Steele, qui a promis d’apporter une touche hip-hop à son parti, a déclaré: «Quelle stupidité, empathique! Je vais vous en donner, moi, de l’empathie. Empathie mes fesses!» Diplômé de la faculté de droit de Georgetown University, Steele ne citait pas le droit jurisprudentiel mais, apparemment, rendait hommage à ses origines.

Je ne suis pas à la hauteur de Steele en battle-rap. Mais dans l’esprit de sa culture pop, adhérons donc à l’analogie avec Spock. Si Spock a une mère humaine, son père est vulcain, et il se targue d’utiliser la raison et une logique qui ne se laissent pas influencer par ses émotions. À quelques exceptions près, Spock reste imperturbable alors que le capitaine Kirk ne manque jamais une occasion de s’emporter. D’un autre côté, Spock possède une grande capacité d’empathie car il a la faculté d’entrer dans l’esprit d’autres gens! (ou des baleines à bosse, selon les cas. Ne me lâchez pas —au moins je ne parle des fesses de personne!)

Obama est souvent comparé à Spock parce qu’il ne s’énerve pas ni ne se montre jamais glacial, et qu’il parle avec les précautions d’un logicien. Or, le président et le personnage fictif semblent éprouver le même genre d’empathie. Les conservateurs ont interprété l’appel à l’empathie d’Obama comme une approche faiblarde de la loi, digne de group-hug [site de confessions anonymes], où les sentiments d’un juge envers une affaire ou un plaignant priment sur tout le reste. En fait, comme l’ont fait remarquer Dahlia et d’autres, tout ce qu’Obama semble demander, c’est que les juristes soient capables d’adopter différents points de vue et, autant que possible, se mettent à la place de ceux qui seront affectés par leurs décisions. Il ne s’agit pas de se laisser submerger par la sympathie mais de gagner en perspective.

L’approche empathique du président est illustrée par deux exemples récents qui n’ont rien à voir avec la Cour Suprême. Lorsqu’il a fallu décider de publier ou non les photos des prisonniers en Irak et en Afghanistan, le premier instinct d’Obama a été de les rendre publiques. Il a affirmé croire en la transparence. Il a également déclaré qu’à ses yeux, maltraiter des prisonniers constitue une faute morale, dont les implications ont une grande portée. Cependant, parce qu’il est capable d’empathie envers les soldats et l’armée—c’est à dire qu’il peut se mettre à leur place pour comprendre leurs arguments—il a pris une décision à l’encontre de son instinct.

Lors du discours de remise de diplôme de Notre Dame, le plus religieux de sa présidence, Obama a évoqué son échange avec un médecin pro-life [opposé à l’avortement] en désaccord avec un passage de son site Internet de campagne critiquant «les idéologues de droite qui veulent retirer aux femmes leur droit de choisir». Le médecin lui avait dit qu’aucune personne juste ne pouvait rejeter tous ses opposants en se contentant de les taxer d’idéologues. «Après avoir lu la lettre de ce médecin, je lui ai répondu et je l’ai remercié», a raconté Obama. «Et si ma position profonde n’a pas changé, j’ai demandé à mon équipe de modifier les termes de mon site Internet. Et le soir, j’ai fait une prière pour être capable d’appliquer la même présomption de bonne foi que celle que ce médecin m’avait appliquée. Parce que quand nous faisons cela —quand nous ouvrons notre cœur et notre esprit à ceux qui ne pensent pas exactement comme nous ou ne croient pas précisément en la même chose—c’est alors que nous découvrons au moins la possibilité d’un terrain commun».

Ce n’est pas le «Je ressens votre douleur» de Bill Clinton. C’est plutôt «Je vois votre point de vue.» Pour Obama, l’empathie est depuis longtemps la clé du changement de la structure politique dont il parle tant (et il ébranle ce point de vue quand il a recours à la technique rhétorique de l’homme de paille). Voici comment il a expliqué son approche dans le domaine de la prise de décision: «(Les opposants) peuvent très bien, au final, ne pas être d’accord avec moi, mais après avoir vu ma façon de penser un problème, après s’être fait une idée de ma manière de décider, sachant que je comprends leur point de vue, que je peux en fait débattre à leur place, et que cela fait partie du processus de prise de décision, cela leur donne au moins le sentiment qu’ils ont été entendus, et … cela nous éloigne des dogmes et des caricatures qui, je pense, sont un obstacle à la prise de décision et à une tonalité plus civile dans nos politiques.»

Naturellement, l’inconvénient avec cette comparaison c’est que Spock est un personnage de fiction. Spock peut habiter l’esprit de quelqu’un sans que ça l’affecte. Nous ne pouvons pas créer de mur dénué d’émotion entre l’empathie et la raison. En fait, certains pourraient argumenter que l’objectif même de la loi est de permettre à nos institutions et à nos affaires d’être gouvernées par une raison durable plutôt que par des passions passagères.

Il y a une autre grande faille dans cette analogie. Apparemment, dans le nouveau film Star Trek, Spock perd son calme l’espace d’un instant et montre ses émotions. Cela ne risquerait pas d’arriver au président Obama.

[The Root, le site de Slate.com qui propose un traitement de l'actualité selon la perspective afro-américaine, a sorti un article intitulé «Barack Obama n'est pas Spock. Il est juste noir»]

John Dickerson
Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot

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